L’homme de la dernière chance

254
Photographies par Timothé Jackson / Challenges

Là où les autres ont échoué, il s’engage à réussir sans se faire trop d’illusions par rapport au contexte difficile dans lequel il préside le Conseil électoral provisoire. Léopold Berlanger, délégué du secteur Presse, sait qu’il n’a pas droit à l’erreur.
Par Cossy Roosevelt et G.A.

Ln accédant au poste de président du CEP à 61 ans, le natif de Port-au-Prince a franchi une nouvelle étape dans sa lutte pour le renforcement de la démocratie en Haïti. Léopold Berlanger est l’initiateur de plusieurs fondations et entreprises tels l’Institut national d’Haïti de la recherche et du développement (IHRED 1986/1994), la Société Multi presse SA Radio Télé Vision 2000 (1995 à date), la Fondation haïtienne de développement (FHD) et le Conseil national d’observation électorale (CNO). Il a participé activement à de nombreuses missions d’observations électorales internationales avec l’OEA, le Centre Carter et le NDI aux Philippines, Nicaragua, Panama, France, Etats-Unis, Pérou, République dominicaine… Léopold Berlanger a pu gravir ces échelons grâce à des études réalisées tant en Haïti qu’à l’étranger. Son niveau classique jugé excellent, il le doit au collège Bird et au lycée Toussaint-Louverture. Il obtient son premier diplôme à l’Ecole normale supérieure de l’université d’Haïti et une licence de la faculté des Sciences humaines en Travail social en 1978. Pour renforcer ses compétences universitaires, il laisse le pays à destination de la Hollande où il décroche un diplôme de l’Institut des sciences de la terre (1980). En France, Léopold Berlanger a ajouté à son CV un diplôme de l’Ecole des hautes études en Sciences sociales à l’université Paris V, Sorbonne (1981) et un autre en Aménagement du territoire et Planification du développement, Université Paris I, Sorbonne (1982).

L’INTERVIEW

Actuellement, que fait le Conseil électoral provisoire en perspective de la réalisation des prochaines élections dans le pays ?
« Pour l’heure nous appliquons le plan d’action que nous avons élaboré, ce qui veut dire que nous en sommes encore à la phase préparatoire qui doit nous conduire à la relance effective du processus électoral. Et ce plan tourne autour de quatre axes principaux : évaluation de la machine électorale, renforcement du CEP, réflexion et dialogue avec l’ensemble des acteurs concernés et finalisation du dossier des municipalités. Nous évaluons la machine électorale sur le terrain en ce qui a trait aux bureaux électoraux départementaux (BED), aux bureaux électoraux communaux (BEC), aux centres de vote (CV) et bureaux de vote (BV). Il nous faut absolument évaluer les ressources humaines de ces structures en tenant compte de leur niveau de responsabilité notamment dans les zones où les joutes électorales avaient été marquées par de graves irrégularités. Après contrôle, il faudra prendre des dispositions et redéfinir les critères de recrutement notamment des superviseurs en mettant l’emphase sur l’éthique, l’honnêteté, la discipline, la compétence, etc. Il faudra prendre en compte tous les aspects liés au fonctionnement de la machine électorale qui, aujourd’hui, a de sérieuses difficultés pour pouvoir redémarrer à plein régime en raison des problèmes financiers et des dettes accumulées en 2015. Sans une évaluation en profondeur du système, nous ne parviendrons pas à éviter la répétition des erreurs du passé. L’institution fait face à un problème de transparence et de rigueur. Donc, il nous faut la renforcer pour que nous puissions répondre aux attentes de la classe politique et de la population en général. S’agissant de décision engageant la nation haïtienne, nous ciblons tous les acteurs concernés par les élections. Entendez par là, l’exécutif, la classe politique et la société civile, dans le cadre d’un dialogue pour identifier ensemble les différents problèmes qui entravent le bon fonctionnement de l’institution et trouver les meilleures solutions en termes de mesures à prendre. En ce qui a trait aux municipalités, nous avons franchi une première étape avec la publication des résultats pour les communes non concernées par les contestations, soit un total de 59. Il reste 81 cas à traiter par les tribunaux électoraux ».

« ON DIRAIT QU’IL Y AVAIT UN ACCORD POUR NE PAS ORGANISER LES ÉLECTIONS CES TROIS DERNIÈRES ANNÉES AU LIEU D’AVOIR UN ACCORD POUR FAIRE LE CONTRAIRE »

 

cha-Linvite-president-du-CEP-7-smLe CEP que vous présidez est-il indépendant, si ce n’est pas le cas comment comptez-vous sortir de la dépendance ?
« Point n’est besoin de vous dire que le CEP ne fonctionne pas vraiment comme une institution indépendante. Le premier handicap c’est l’international qui est impliqué à différents niveaux dans le processus électoral : financier, gestion, technique, sécurité, etc. Il n’existe pas vraiment de mécanisme formel qui définisse la manière de le faire. J’ai l’impression que la communauté internationale se contente d’appliquer une entente établie avec l’Etat haïtien. On dirait qu’il y avait un accord pour ne pas organiser les élections ces trois dernières années au lieu d’avoir un accord pour faire le contraire. Il va falloir redéfinir les rapports avec l’Etat et l’international en vue d’établir un meilleur environnement de travail. »

Les Conseils électoraux provisoires qui se sont succédé ces dernières années ont tous été impliqués dans des scandales de corruption, selon des rapports rédigés notamment par les organisations de défense des droits humains. L’organe que vous dirigez actuellement est-il victime d’une quelconque perception ?
« Tout à fait. Le CEP que je dirige est victime d’une perception qui porte à croire que c’est une institution corrompue où l’on peut négocier les résultats avec de l’argent. J’ai l’impression que les décisions qui sont prises dans les tribunaux électoraux ne sont pas en adéquation avec celles prônées par les conseillers. Pour preuve, les problèmes qui ont surgi après la tenue des élections des 9 août et 25 octobre 2015. Nous sommes arrivés dans la difficile option de gérer trois tours et de publier trois résultats au cours du même processus. C’est très grave ! A plus forte raison, il faut établir des règles de conduite et d’éthique imposables à tous ceux engagés dans le processus électoral. Mettre à la disposition, notamment des juges électoraux, un code d’éthique indiquant le mode de comportement qu’ils doivent adopter dans le cadre des décisions à arrêter. Il est nécessaire également d’organiser des séances de formation en vue de renforcer leur capacité »

DATES CLÉS
1955 Naissance à Port-au-Prince le 10 avril
1976 Diplômé à l’Ecole normale supérieure
1981 Diplômé à l’Ecole des Hautes études en Sciences sociales (La Sorbonne)
1995 Fondateur et PDG de la société Multipresse SA Radio / Télévision 2000

« SANS UNE ÉVALUATION EN PROFONDEUR DU SYSTÈME, NOUS NE PARVIENDRONS PAS À ÉVITER LA RÉPÉTITION DES ERREURS DU PASSÉ »

 

Le Conseil électoral provisoire que vous présidez est-il intimement lié à l’accord du 5 février ?
« Le mandat du CEP est pratiquement défini par l’accord du 5 février qui lui incombe le devoir de poursuivre les élections entamées en 2015, donc d’organiser le deuxième tour de la présidentielle, de compléter les législatives et de finaliser les municipalités. Le conseil est tenu de respecter ce mandat et, depuis son installation, il s’efforce de tout mettre en place pour réaliser, dans les meilleures conditions, ces joutes. En revanche, les dates indiquées dans ledit accord ne l’engagent pas, puisqu’en vertu de la constitution haïtienne de 1987, c’est le CEP qui a la prérogative de définir le calendrier électoral et de le soumettre à l’Exécutif qui se chargera de convoquer le peuple en ces comices. L’institution électorale agit dans le respect de la charte fondamentale du pays et non dans le sens de l’accord du 5 février. »

Au regard de la situation actuelle, l’élaboration et la publication du calendrier électoral ne dépendent-elles pas du rapport de la Commission de vérification ?
« La mise en place de la Commission de vérification répond à un besoin de déblocage de la situation politique et le CEP n’est pas impliqué dans cette décision. Elle fait suite aux mouvements de contestation de plusieurs partis et plateformes politiques qui demandent que toute la lumière soit faite sur les cas d’irrégularités et de fraudes graves qui ont émaillé les élections de 2015. L’Exécutif et la classe politique sont directement concernés par cette initiative qui vise à rétablir la confiance et à faire avancer le processus. Le CEP fait ce qu’il a à faire en attendant la soumission de leur rapport, sans se soucier trop de la nature des résultats, s’ils vont basculer à droite et à gauche ».

« AVEC LE FAIT D’IMPLIQUER L’ÉTRANGER DANS LA PHASE FINANCIÈRE, NOUS ENCOURAGEONS TOUTE FORME D’INGÉRENCE DANS UNE ACTIVITÉ SOUVERAINE »

 

cha-Linvite-president-du-CEP-4-smLa date du 24 avril n’a pas été respectée. Le PHTK est dans la rue depuis plusieurs jours pour réclamer une nouvelle date. En clair, quand pourraient avoir lieu les élections ?
« Les élections sont une opération de planification avec une séquence d’opérations qui dépend des différentes phases du processus électoral lui-même : mise en place des BED, BEC, CV, BV, calendrier électoral, listes électorales, etc. Nous devons tenir compte du volume d’activités à réaliser pour fixer une date. Nous nous battons pour avoir un calendrier électoral avant la fin du mois de mai, d’ici là les opérations administratives auront été bouclées. Il faudra aussi tenir compte de l’environnement politique qui pourrait avoir un impact sur la planification des prochaines élections. »

Pour l’heure, quel est le plus gros problème auquel vous faites face au Conseil électoral provisoire ?
« Vous ne pouvez pas l’imaginer. Le principal problème auquel fait face le CEP et qui représente un véritable handicap pour le processus électoral est l’ensemble des procédures administratives établies par le PNUD, en fonction de son rapport avec l’Etat haïtien, en ce qui concerne le financement des élections. Ces procédures ne répondent pas à notre planification en termes de besoins de fonctionnement. Ce qui peut même nous mettre dans une situation de ne pas pouvoir respecter les délais. Avec le fait d’impliquer l’étranger dans la phase financière, nous encourageons toute forme d’ingérence dans une activité souveraine. Conséquemment, nous avons hérité des dettes accumulées par l’ancien conseil et des arriérés de salaire qui me préoccupent personnellement. »

A quel niveau les déclarations de diplomates étrangers peuvent affecter le Cep ?
« Le Conseil électoral n’est pas concerné par la pression de la communauté internationale… »cha.-Linvite-president-du-CEP-sm