L’esprit de compétition

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Photos: Alexandre Thévenet / Challenges

Tour à tour sportif de haut niveau, homme d’affaires puis homme politique
de première importance, l’ancien Premier ministre Laurent Lamothe
porte un regard aiguisé sur l’avenir d’Haïti et les besoins du pays.
Par Alexandre Thévenet

Enfant de Port-au-Prince, fils de l’artiste peintre Ghislaine Fortuney et du docteur en littérature espagnole, Louis Lamothe, Laurent Lamothe va d’abord se faire connaître en tant que sportif de haut niveau. Il débute le tennis à l’âge de 8 ans avant de participer à la Coupe Davis, représentant Haïti en 1994 et en 1995. Parallèlement, à Miami, il suivra des études en Sciences politiques à l’université Barry avant d’enchaîner en 1996 avec une maîtrise en Gestion d’affaires à l’université Saint Thomas. En 1998, il crée Global Voice avec 5 000 $ prêtés par son père. Quatre ans plus tard, cette société couvrira quarante pays dans l’achat et la revente de minutes téléphoniques. Après sa réussite dans les affaires, il décidera d’entrer en politique en accompagnant la montée de Michel Martelly au pouvoir. De mars 2012 à décembre 2014, il en sera le Premier ministre. Un parcours sans faute pour ce compétiteur né, avant la présentation de sa candidature à la présidence. L’absence de décharge brisera cet élan et l’obligera à déclarer forfait pour ce qui aurait dû être l’un des matchs les plus importants de sa vie. Depuis, il est retourné dans le monde des affaires en créant sa société de consulting, LSL World Initiative. Rencontre.

L’INTERVIEW

En 2010, vous entrez en politique, pourquoi ce choix ? Quelle en est la genèse ?
« C’était dans un élan de vouloir contribuer à mon pays et le faire de manière professionnelle. Je voulais m’investir pleinement dans le progrès d’Haïti et je connaissais Michel Martelly qui était un ami de longue date. J’étais fan de sa musique, puis je croyais beaucoup en lui, en son charisme. D’ailleurs, à l’époque, nous avions ouvert une société ensemble à Miami (Nopin Long Distance) et il était l’image de la communication de la société. En deux ans, cette société était passée de 0 à 350 000 abonnés ; c’était devenu le service de référence pour appeler Haïti. Puis, en 2010, il m’a demandé son soutien pour se présenter à la présidence et je lui ai donné. A l’époque, j’ai cru dans ses ambitions et je pensais que nous allions changer les choses et laisser un pays en bien meilleure position que nous l’avions trouvé. C’était notre rêve. »

« J’AI LAISSÉ UN PAYS OÙ IL Y AVAIT UNE LUEUR D’ESPOIR, OÙ LES CHOSES ALLAIENT MIEUX »

 

Avec le recul, pensez-vous avoir changé les choses ?
2016-01-19-09-1936-RET-sm« Comparativement à ce que nous avons trouvé, je pense qu’il y a une nette amélioration, surtout dans les domaines de la sécurité, des infrastructures et du développement économique. J’ai laissé un pays où il y avait une lueur d’espoir, où les choses allaient mieux. Nous avons eu l’immense responsabilité de travailler sur la reconstruction du pays, nous étions concentrés sur trois points avec mon gouvernement : rétablir la sécurité, améliorer les infrastructures et lutter contre la pauvreté extrême. Malheureusement pour le plan de lutte contre la pauvreté, nous n’avons pas eu le temps de le finir. J’aurais aussi aimé changer le secteur de l’électricité et améliorer les résultats dans l’agriculture. Le temps m’a manqué. »

Quelles sont pour vous les clés majeures du développement de la production en Haïti ? Et comment aborder le problème avec les importateurs ?
« Le premier point, c’est la valorisation des produits fabriqués en Haïti pour la production nationale. L’effort doit être collectif pour produire en Haïti. Les intérêts spéciaux ont toujours été un problème chez nous. Le lobbying de certains secteurs a toujours contribué à la défaillance du système, cependant je pense que tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut créer des emplois en Haïti. Les Haïtiens montrent leur savoir-faire dans le pays et à l’étranger. Ce sont de rudes travailleurs qui obtiennent d’excellents résultats dans de nombreux secteurs mais il faut tout faire pour garder ces emplois en Haïti. Donc il faut produire dans le pays et avoir des lois comme en Corée après la guerre, où il y a eu une politique de substitution d’importations des produits stratégiques. Haïti doit suivre impérativement ce modèle coréen. »

DATES CLÉS
14 août 1972 Naissance
1998 Cofondateur de la société Global Voice
Octobre 2011 Ministre des Affaires étrangères et des Cultes
De mai 2012 à décembre 2014 Premier ministre


Comment favoriser les investissements privés locaux, les investissements étrangers et créer une stabilité ?
« Premièrement, il est urgent d’avoir avoir un système politique stable, avec des institutions démocratiques, un gouvernement élu démocratiquement. Il nous faut des élections crédibles, avec le choix d’un gouvernement élu par le peuple et pour le peuple. De plus, il est nécessaire d’assurer une continuité dans le choix des décisions politiques. »

Que pensez-vous des banques privées et étrangères pour améliorer le développement du pays ? Et que faire face à la chute de la gourde ?
« Je pense que la compétition en tout aide. Que ce soient des banques haïtiennes ou étrangères, du moment où elles offrent des services pour les étudiants, la classe moyenne et les entrepreneurs afin d’obtenir des prêts et être bancarisés. Nous sommes pour la compétition et l’amélioration des services pour les Haïtiens. Le problème de la gourde est simple : Haïti ne produit pas assez, donc nous devons produire plus. Cela doit être la priorité, quel que soit le gouvernement en place. Il faut avoir un changement de comportement dans la consommation et dans les choix alimentaires pour permettre aux Haïtiens de trouver ce qui est nécessaire pour eux. Cela doit être une concertation entre les chaînes de distribution, les banques et les producteurs. C’est ce qui permettra de produire et, en partie, de créer les emplois en gardant la valeur ajoutée en Haïti. Cela réduira ainsi la pression sur la gourde. Enfin, à court terme, le gouvernement doit réduire son train de vie ! Il doit essayer d’éviter le financement monétaire à travers les banques centrales en privilégiant l’investissement local et, évidemment, les investissements internationaux. D’ailleurs, sous mon ministère, l’investissement étranger avait augmenté de 220 % selon le CFI. »

Comment, rapidement, notre économie peut-elle résister au manque de la manne de Pétrocaribe ?
«2016-01-19-08.44.45-RET-sm La générosité du peuple vénézuélien a été unique et a contribué à un financement innovant pour le développement. Et on a vu le résultat avec le geste d’Hugo Chavez pour un certain nombre de peuples dans la zone Amérique. Pour remplacer ce système, cela va passer par un “channel” traditionnel qui doit privilégier l’investissement dans l’économie haïtienne. Ainsi favoriser les entreprises locales et internationales à investir, en créant les conditions nécessaires avec des lois et une traçabilité pour obtenir un retour sur investissement. Selon moi, la priorité est d’investir dans l’agriculture afin de développer l’entreprenariat agricole qui a un grand avenir dans le pays. Plusieurs accords économiques doivent être signés avec la nécessité d’avoir un parlement actif car il y a une urgence de voter des lois. Malheureusement, quand j’étais au gouvernement, le Parlement a voté très peu de lois, il était plutôt impliqué à faire de la politique traditionnelle qui place les intérêts politiques claniques avant l’intérêt de la nation elle-même. »

« IL NOUS FAUT DES ÉLECTIONS CRÉDIBLES, AVEC LE CHOIX D’UN GOUVERNEMENT ÉLU PAR LE PEUPLE ET POUR LE PEUPLE »

 

Comment développer des projets d’envergures industrielles ?
« La loi Hope est une loi exceptionnelle qui a d’ailleurs créé des milliers d’emplois aujourd’hui avec la contrainte majeure, qui est la capacité physique. Il faut avoir plus de parcs industriels pour développer les emplois. Il faut également vingt projets comme Lafito pour créer des emplois. Je vous rappelle que nous sommes plus de 10 millions. Avec un chômage de plus de 70 % de la population. Il nous faut des entreprises qui tirent la croissance et donc il faut faciliter la création d’entreprises. Aujourd’hui, c’est le contraire, tout prend beaucoup trop de temps : il faut en moyenne 180 jours pour lancer une entreprise, cela décourage les initiatives. N’oublions pas que les investisseurs sont sollicités partout dans un monde compétitif, il faut voter de nouvelles lois dans ce sens de la facilitation et de la célérité. »

Quelles sont les priorités de l’agriculture ?
« Nous devons voir ce qui est importé aujourd’hui et créer une politique de substitution avec la République dominicaine par exemple. Dans le secteur des œufs, nous sommes passés de 1 million à 4,5 millions après une légère restriction sur ces produits. Cela pourrait être appliqué dans plusieurs secteurs. De plus, il faut aller vers l’agriculture intelligente qui permet d’analyser et de mesurer la productivité des sols, soit produire plus avec moins. En effet, Il faut utiliser impérativement les technologies dans le domaine agricole, par exemple le paysan pourrait connaître à l’avance son chiffre d’affaires prévisionnel de la future récolte avant même d’avoir choisi et planté sa culture. Enfin, le système d’irrigation de notre pays est essentiel pour l’agriculture ainsi que la gestion de l’eau. Néanmoins, l’Etat n’aura pas les moyens d’investir dans le domaine, il faut donc donner aux agriculteurs la possibilité d’opérer sur le marché en privilégiant leurs produits. Dès lors, il faudra des partenariats publics/privés dans de multiples secteurs pour encourager l’investissement et développer les projets d’activités. »

Quelles sont nos possibilités dans l’industrie touristique selon vous ?
« Haïti est l’un des plus beaux pays de la Caraïbe, avec des plages comptant parmi les plus belles du monde. Mais nous sommes l’un des seuls pays à ne pas les exploiter. Il faut créer de nouvelles destinations touristiques et encourager des initiatives comme celle du complexe de Decameron. Il faut que le développement touristique se fasse en intégrant les populations locales, que ce soit sur la côte des Arcadins, sur le site de Labadie, de l’Île-à-Vache ou à La Gonave. Le développement touristique doit se faire avec et pour la population. Il ne faut pas l’oublier car c’est ce qui crée actuellement un certain nombre de frustrations. Par exemple, à l’Île-à-Vache, notre plan intégrait tout d’abord un développement social, avec des centres de santé, des routes, des centres de formation pour venir en aide à la population qui vivait dans une extrême pauvreté. Maintenant pour avoir une pérennité du projet il faut les investissements privés car l’Etat n’a pas les moyens de le faire donc il faut inciter les entreprises responsables. »

« IL FAUT AVOIR PLUS DE PARCS INDUSTRIELS POUR DÉVELOPPER LES EMPLOIS. IL FAUT ÉGALEMENT VINGT PROJETS COMME LAFITO POUR CRÉER DES EMPLOIS »

 

Comment rétablir le rapport de force économique entre Haïti et la République dominicaine ? Qu’aviez-vous engagé comme processus ?
« Premièrement, il faut une relation d’égal à égal avec la République dominicaine, parce qu’Haïti est un pays très fier. Il est vrai que nous avons des ennuis économiques mais ce territoire doit voir Haïti comme un pays partenaire égal. D’ailleurs, nous sommes le deuxième partenaire économique de la République dominicaine. Donc il faut que les Haïtiens se prennent plus au sérieux face aux Dominicains ; c’est-à-dire que nous ne devons pas dépendre de la République dominicaine ou d’un autre pays. En effet, il ne faut dépendre que de nous-mêmes. Que voulons-nous pour notre pays ? Qu’est-ce qui est bien pour Haïti ? Est-ce que l’importation à outrance et la libéralisation des frontières sont bénéfiques pour Haïti ou ne faudrait-il pas mieux produire ce que j’importe de là-bas en initiant une stratégie de mise en place ? Il faut sensibiliser la population au “Made in Haiti”, consommer haïtien… A l’époque, nous avions initié un dialogue avec des rapports directs avec la République dominicaine, lors de réunions qui abordaient l’ensemble des sujets. Nous avions créé une commission et une politique agressive de lutte contre la contrebande. Nous avions mis dans l’agenda l’exportation de produits haïtiens vers la République dominicaine (le rhum, la bière).

Cela nécessite-t-il d’améliorer notre diplomatie ? Avec quelle stratégie ?
« Notre diplomatie devrait passer d’une diplomatie protocolaire à une diplomatie économique. Les relations internationales ne doivent pas se baser sur une relation de charité avec Haïti car la charité est ponctuelle et de court terme. Il faut aller vers un modèle soutenable, nous devons utiliser nos ambassades, nos consulats et prôner une diplomatie des investissements avec différents marchés qui pourraient venir en Haïti. Personne ne nous fera de faveur, il va falloir nous battre pour obtenir les investissements, avec une vraie politique de création de lois pour les attirer. Aujourd’hui, Haïti a des relations avec tous les pays du monde mais les Etats-Unis et la France sont incontournables. Pour moi, nous devons nous concentrer sur le marché américain et le marché chinois. Je rappelle également que la Chine dispose d’un budget de 10 milliards de dollars pour les infrastructures dans les pays de la Caraïbe. Elle a d’ailleurs dépensé 600 millions de dollars aux Bahamas. Il faudra prendre les meilleures décisions pour défendre nos intérêts de développement économique avec une diplomatie dynamique. »

Comment améliorer l’ordre, la justice et réduire la corruption alors que les budgets se réduisent ?
« Optimiser la gestion de ces ministères et investir dans la formation des employés, des cadres. Pour cela, il faut une réforme en profondeur de l’administration et introduire la technologie. Il y a une bureaucratie infernale que nous devons réduire. Par exemple, en introduisant urgemment les nouvelles technologies pour l’obtention d’un passeport ou autre document électronique comme au Rwanda. Nous pourrions ainsi réduire très fortement la corruption. Pour la sécurité, il faut définir un plan, avoir des personnes compétentes et nécessairement penser au renforcement de la police nationale d’Haïti en doublant les effectifs et en passant le cap des 25 000 policiers. Avec notre croissance démographique de 2 %, nous devons fatalement modifier le quota de policiers qui est très insuffisant. Sans la sécurité, on ne va nulle part ! Nous pouvons investir dans tous les secteurs mais à l’annonce de plusieurs kidnappings tout le système est remis en cause donc la sécurité doit être la priorité numéro 1 de tout gouvernement. Ainsi, nous devons utiliser les technologies disponibles. Nous avions un projet sécuritaire de 2 millions de dollars qui prévoyait l’installation de caméras et un déploiement d’unités mobiles rapides d’intervention. C’est quelque chose qui devrait être incontournable pour tous les Haïtiens pour leur protection. »

« ME PRÉSENTER À LA PRÉSIDENCE N’EST PAS D’ACTUALITÉ POUR MOI AUJOURD’HUI »

 

Que pensez-vous du droit de vote pour la diaspora ?
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« Pour moi, l’Haïtien qui vit à l’étranger n’a qu’une adresse qui soit différente de l’Haïtien qui vit en Haïti. Donc le droit de vote de l’Haïtien qui vit à l’étranger ne devrait même pas être une question aujourd’hui. Tout gouvernement devrait comprendre que la diaspora haïtienne fait partie du tissu social à part entière et il ne devrait pas y avoir d’exclusion pour des questions politiques. Cela a été une grave injustice faite à l’encontre des Haïtiens de la diaspora, qui laissent Haïti pour des raisons principalement économiques. Les Haïtiens de l’étranger contribuent à la croissance et au développement de notre pays, ils sont trahis par le gouvernement. C’est une injustice qui doit être corrigée immédiatement car des promesses avaient été faites dans ce sens. » (par le président Martelly, NDLR)

Qui s’est opposé à l’obtention de votre décharge ? Michel Martelly ? son entourage ?
« Les forces rétrogrades et anti-changements… C’était une grande déception de voir comment cela s’est passé et de voir les résultats aujourd’hui. »

Que feriez-vous pour redonner espoir et confiance à la jeunesse ?
« La situation politique est confuse et compliquée. Avant, le pays avançait doucement mais il avançait. Actuellement, le pays est dans un pétrin dont il doit sortir. Il est obligatoire d’avoir des élections où la volonté populaire sera exprimée, où le premier candidat élu aura la légitimité pour être à la présidence. Il est impératif de retourner à l’ordre constitutionnel et démocratique des élections libres. La deuxième étape est d’avoir un plan pour une jeunesse oubliée, alors qu’elle représente la grande majorité des Haïtiens, et lui projeter un futur. »

Souhaiterez-vous vous présenter dans le futur en tant que candidat à la présidence ?
« Haïti est toujours dans mon cœur. J’aurais voulu voir mon pays sortir de ce marasme et se rétablir immédiatement. J’ai travaillé pendant quatre ans pour ce pays dans des conditions très difficiles. Je me suis porté comme candidat à la présidence et, pour des raisons qui ne sont pas trop claires pour moi, ce choix a été bloqué en interne. Me présenter à la présidence n’est pas d’actualité pour moi aujourd’hui. »

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