Les principales priorités de l’heure

118


Jovenel Moïse entame son deuxième mois au Palais national. Le nouveau président a maintenant une idée plus large de la réalité de l’exercice du pouvoir en Haïti et de l’ampleur des problèmes à résoudre pendant son quinquennat. N’ayant pas droit à l’échec, le chef de l’État devra s’attaquer aux principales priorités de l’heure.
Par La Redaction

Il est indispensable, à ce moment crucial de notre histoire nationale, que le nouveau Chef d’État exprime publiquement ses grands choix stratégiques ainsi que les actions prioritaires qu’il compte réaliser. Il lui faudra également identifier clairement les ressources qui seront mobilisées ainsi que les hommes et les femmes qui seront chargés de l’accompagner dans cette tâche gigantesque dont dépendent le présent et le futur de 11 millions d’habitants. En aucun cas, l’improvisation n’est permise. Dans cette conjoncture, il nous apparaît important que notre magazine apporte sa modeste contribution en faisant des recommandations qui, nous l’espérons, seront entendues par les preneurs de décisions.

Tout est prioritaire en Haïti, voire urgent, vu la situation générale du pays qui n’a cessé de s’aggraver ces dernières années en raison notamment des crises politiques à répétition. Jovenel Moïse qui s’est fait appeler « Neg Bannann lan » est maintenant « Neg Repiblik lan». En clair, il est dans l’obligation maintenant d’agir comme un véritable leader national qui rassure, inspire et rassemble. Il a le devoir de s’ouvrir à tous les acteurs de la vie nationale pour mieux comprendre leur réalité quotidienne et intervenir effectivement dans tous les domaines du développement pour améliorer les conditions de vie de la grande majorité de la population qui végète souvent dans des conditions difficilement acceptables. De ce fait,  son administration aura à redonner l’espoir à toute la nation en posant des actions concrètes dont les effets se feront rapidement sentir. La liste est longue, mais nous estimons qu’il est important de mettre l’emphase sur les priorités fondamentales qui conditionnent le succès du programme gouvernemental : Il faut avant tout stimuler la croissance économique axée sur la relance de la production nationale et la création d’emplois, établir un climat sécuritaire stable, entreprendre la réforme institutionnelle, reconstruire Port-au-Prince, moderniser notre agriculture, reboiser le pays et numériser notre système éducatif.

1) Croissance économique  et relance de la production nationale

Pour nous, il est clair que la relance de la production nationale et la création d’emplois, qui d’ailleurs vont de paire, constituent les priorités absolues autour desquelles doit s’articuler un ensemble cohérent de mesures économiques, légales et institutionnelles qui devront être mises en œuvre rapidement, avec force et conviction. Dans cette optique, il faudra par exemple baisser les taux d’intérêt et faciliter l’accès au crédit pour toutes les entreprises porteuses de projets susceptibles d’accroître nos exportations ou de diminuer nos importations. Il faudra prendre des dispositions tarifaires et non tarifaires de protection de notre production nationale tout en veillant à contenir les prix au niveau des consommateurs et à stimuler notre compétitivité. Il est temps que les sociétés à responsabilité limitée, de création facile et rapide, voient le jour, car elles représentent le cadre juridique idéal pour les petites et moyennes entreprises qui veulent investir dans notre pays. Le Centre de Facilitation des Investissements doit être renforcé et jouir d’une plus grande autonomie et une campagne de promotion internationale, à grande échelle, doit être lancée pour attirer les capitaux et le savoir-faire étranger, en leur disant « You are Welcome in Haïti ». Il faut susciter l’apparition d’un climat et d’une culture favorables à l’investissement au sein de notre administration, en réduisant notamment les procédures et les retards inutiles.

Malgré les sombres prévisions de certains organismes internationaux, nous sommes convaincus que la nouvelle équipe a la capacité de prendre des mesures sérieuses et hardies en vue de relancer l’économie nationale et d’obtenir rapidement des résultats qui permettront d’arrêter la dégradation ininterrompue de la gourde et de créer des emplois. Dans cette optique, il faudra à la fois baisser les taux de réserves obligatoires des banques et les taux d’intérêt, pour stimuler l’investissement privé en permettant aux institutions financières d’accompagner les efforts des entrepreneurs. De manière plus générale, le nouveau gouvernement devrait négocier avec la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et nos grands partenaires internationaux, afin de mettre en œuvre une nouvelle politique macroéconomique qui irait à l’encontre de celle pratiquée actuellement, laquelle a sacrifié la croissance pour protéger la gourde. Ce fut un pari raté car l’économie s’est arrêtée au cours deux dernières années et la gourde a perdu plus de 25% de sa valeur! La seule façon de protéger la monnaie nationale est de prendre des mesures à grande échelle pour vraiment appuyer la production nationale afin de réduire les importations, d’augmenter les exportations et de créer des dizaines de milliers d’emplois. De ce point de vue, Lafito Global, zone franche industrielle située au nord de Port-au-Prince, constitue un modèle remarquable qui mériterait d’être reproduit aux 4 coins du pays et pourrait s’étendre aux secteurs agricole et touristique. Il faut avoir de grandes visions et agir en conséquence.

2) Moderniser la Production Agricole et Reboiser le Pays

Lors de son investiture le 7 février, Jovenel Moïse a réaffirmé son engagement d’œuvrer en faveur du bien-être de tous les Haïtiens. À commencer par mettre dans leur assiette de quoi manger et de l’argent dans leur poche. Pour y arriver, il devra trouver les moyens de relancer, de manière effective, la production agricole qui est aujourd’hui à son plus bas niveau. Selon des statistiques, près de 60 % des denrées alimentaires consommées en Haïti arrivent de l’extérieur, et donc des centaines de millions de dollars partent à l’étranger annuellement. Ce qui explique en partie la cause de la dévaluation continue de la gourde et la situation de misère des masses défavorisées. Pour éviter d’éventuelles crises alimentaires aiguës et des troubles à travers le pays, la nouvelle équipe gouvernementale devra, sans délai, s’investir à fond dans la relance de la production agricole. En tout premier lieu, les efforts doivent être concentrés sur la réhabilitation des canaux d’irrigation pour pouvoir arroser 100.000 carreaux de terre arable de façon à permettre aux paysans de travailler toute l’année. Parallèlement, il faudra moderniser notre système agricole en aidant les planteurs à pratiquer des techniques innovatrices et à utiliser de bonnes semences, ainsi que des engrais appropriés, afin d’augmenter les rendements et d’accroître la production.

Il faut arrêter de parler de reboisement pour commencer à planter des arbres. Les résultats des campagnes de reboisement lancées jusqu’ici sont plutôt insignifiants. La couverture forestière évolue en dessous de 2%, et en raison de la pauvreté et du chômage, la coupe effrénée des arbres se poursuit à travers le pays pour alimenter un commerce infernal, celui du charbon de bois, avec comme conséquence la destruction des écosystèmes et des richesses de notre biodiversité. Haïti se meurt à petits feux, et cela ne dérange personne, semble-t-il. Il faut donc une véritable politique de protection de l’environnement qui impliquera l’ensemble des secteurs (publics et privés). Ce qu’il faut comprendre aussi, en l’absence de mesures concrètes pour résoudre les problèmes de l’environnement en amont, même les plus grands investissements dans les domaines de l’agriculture, des infrastructures, de la santé et du tourisme ne permettront pas d’atteindre les objectifs fixés par Jovenel Moïse en matière de développement. Les dégâts enregistrés chaque année pendant la saison des intempéries démontrent qu’il y a urgence d’agir, et sans démagogie.

3) Sécurité

Après le retour à la normalité constitutionnelle, combien de compatriotes de l’extérieur ont manifesté leur intention de retourner au bercail, combien d’étrangers sont traversés par l’envie de venir investir en Haïti, et combien d’Haïtiens d’ici souhaitent se lancer dans des activités économiques pour créer de nouvelles richesses. Cependant, ils hésitent ou renoncent à leurs projets à cause des cas d’assassinats enregistrés en particulier dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Malgré les diverses opérations menées par la Police nationale d’Haïti, assez souvent avec l’appui de la Minustah, le phénomène de l’insécurité est loin d’être éradiqué. De fait, des femmes et hommes d’affaires évitent de prendre des risques. Aujourd’hui encore on parle de zones de non droit en Haïti, et la vie nocturne tarde à reprendre son cours normal. Pour permettre aux citoyens de vaquer, jour et nuit, à leurs activités en toute quiétude, il va falloir que les nouvelles autorités mettent les fonds nécessaires à la disposition de la Police nationale qui devra se renforcer en termes d’effectif pour être présente en nombre suffisant dans les dix départements géographiques du pays. Il s’avère tout aussi important de renforcer les services de renseignements pour prévenir les attaques de malfaiteurs. À l’instar de la république de Port-au-Prince, les autres grandes villes et surtout les zones très reculées font face au phénomène du banditisme au quotidien. Les cas de vol des denrées des paysans sont récurrents. L’ère de paix et de tranquillité espérée par l’administration Moïse ne pourra se réaliser sans garantir la sécurité de tout le monde.

4) Réforme institutionnelle

Sans exagération aucune, toutes les institutions du pays sont aujourd’hui malades et dysfonctionnelles. Les ministères de la Justice, de la Santé publique, de l’Éducation nationale, de l’Agriculture, de l’Environnement, des Affaires étrangères nécessitent une prise en charge particulière. Nous sommes en carence de femmes et d’hommes compétents, intègres et patriotes pour inverser le cours de la situation. Selon des observateurs éclairés, « beaucoup d’Haïtiens n’ont ni science ni conscience ». Pour preuve, les cadres que nous avons aujourd’hui raisonnent de la même manière que nos aînés le faisaient il y a cinquante ans de cela. Donc, on n’a pas évolué, reconnaissent des sociologues. De toute évidence, il faut des institutions capables de répondre aux besoins actuels et ceux du futur. Tant que nos institutions seront faibles, notre démocratie le sera aussi. À ce niveau précis, la continuité est déconseillée, sinon la nouvelle administration risque de reproduire les mêmes erreurs ou en faire davantage. Lors de sa campagne électorale, Jovenel Moïse avait rassuré plus d’un qu’il allait évaluer, corriger et améliorer. Il a promis de rétablir l’autorité de l’État par l’application rigoureuse des lois. Les cas de diffamation qui salissent l’image des responsables de l’État et de simples citoyens ne seront plus tolérés.

5) Reconstruction

Nous sommes le seul pays de la région qui ne dispose pas d’une capitale. La République de Port-au-Prince n’est qu’un vaste béton-ville dont le schéma d’urbanisation a éclaté complètement depuis 2010, suite au séisme dévastateur qui a endommagé et/ou détruit plus de 300.000 maisons et édifices. Les plans de reconstruction sont dans les tiroirs, quelques bâtiments publics ont été reconstruits, des chantiers sont d’ordre individuel, et les propriétaires victimes du tremblement de terre du 12 janvier attendent encore de l’aide. Si le président Michel Martelly n’a pas privilégié la reconstruction de Port-au-Prince, Jovenel Moïse doit, quant à lui, en faire une priorité absolue s’il veut inscrire son nom dans les annales de l’histoire. Ce grand chantier facilitera la création de plus de 50.000 emplois, et on en profitera pour résoudre l’ensemble des problèmes d’urbanisation, d’assainissement et de sécurité. Il nécessitera d’importants financements et des exonérations d’impôts pour inciter les entreprises et les individus à reconstruire les bâtiments qu’ils ont perdus en 2010.

En guise de chute, nous souhaitons beaucoup de courage et de succès à la nouvelle équipe. Jovenel Moïse et ses collaborateurs ont du pain sur la planche et devront s’employer à prendre toutes les décisions qui s’imposent même les plus impopulaires. Fini les promesses électorales…place aux actes.