Les Haïtiens dansent au rythme du « Petro » depuis quatre mois

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Photographies par Yves Osner Dorvil/ Challenges
Photographies par Yves Osner Dorvil/ Challenges

Ils étaient des dizaines de milliers à manifester le 17 octobre dernier à travers le pays, en particulier à Port-au-Prince, pour réclamer la restitution des fonds Petro Caribe et l’arrestation des dilapidateurs. « Où est passé l’argent de Petro Caribe ? » : cette interrogation qui avait l’allure d’un simple défi lancé sur les réseaux sociaux au mois d’août par le cinéaste haïtien Gilbert Mirambeau Jr, est aujourd’hui considérée comme la gestation d’un « printemps arabe » made in Haïti.
Par Wandy Charles

Tout est parti d’un simple tweet de Gilbert Mirambeau: une banale histoire de « Challenge ». Le cinéaste poste sur son compte une photo de lui, les yeux bandés tenant un morceau de carton sur lequel est inscrit : « KOTE KOB PETRO CARIBE A ? ». Un cliché qui, en un temps record, a fait le tour de la toile. D’autres personnalités et de nombreux artistes ont répondu au défi consistant à griffonner la question sur un bout de papier, carton ou morceau de tissu, se photographier avec, puis le poster sur internet. L’un des premiers à emboîter le pas a été K-Libr’, un rappeur haïtien qui vit aux USA. Son engagement et sa prise de position sont sans équivoques. Ce normalien et ancien professeur de Sciences Sociales a le mérite d’avoir vulgarisé et donné un écho plus large au « Petro Caribe Challenge » surtout dans la diaspora haïtienne. Ainsi, de plus en plus d’internautes adhèrent à la cause. La question « où est passé l’argent de Petro Caribe ? » a gagné la toile et s’est imposée comme une nouvelle tendance à la mode.

Le nerf du mouvement Petro Caribe Challenge
Porté à bras-le-corps par des jeunes friands de nouvelles technologies, le mouvement Petro Caribe Challenge a depuis misé sur la force des réseaux sociaux. Twitter, Instagram et Facebook sont ainsi devenus le prolongement de l’espace public haïtien, alimentant débats, confrontations et prises de position sur le sujet. Fait étonnant : Petro Caribe Challenge se revendique être un mouvement sans leader particulier. Toutefois, cela n’empêche pas que des personnalités soient très remarquées, peut-être en raison de leur constance sur les réseaux sociaux. Du lot, la jeune féministe Pascale Solages, le rappeur K-libr’, l’animateur de radio Ghandi Dorsonne, la journaliste Gaëlle Bien-Aimé et l’actrice Gessica Généus. Le public qui s’approprie le mouvement « Petro Caribe Challenge » est composé de jeunes universitaires, d’écoliers, de syndicalistes et membres d’organisations de la société civile. Des gens qui n’avaient pas l’habitude, pour la plupart, de prendre une part active dans les protestations sociopolitiques.

Des centaines de manifestants exigent la restitution de l’argent de Petro Caribe à Port-au-Prince.
Des centaines de manifestants exigent la restitution de l’argent de Petro Caribe à Port-au-Prince.


La reddition des comptes ou rien
La mobilisation pour la reddition des comptes n’a pas tardé avant de changer de plateforme, ou du moins d’en ajouter une nouvelle : la rue. 10 jours après avoir été lancé sur les réseaux sociaux, le « Petro Caribe Challenge » s’offrait sa première manifestation. Ainsi, un sit-in s’est tenu devant les locaux de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA), le 24 août 2018. Le choix est symbolique, car conseillers et enquêteurs de la CSCCA tablent depuis plus de 6 mois sur le rapport d’enquête du Sénat haïtien autour de la gestion des fonds Petro Caribe, pour approfondissement. Massés devant le bâtiment, des milliers de jeunes ont hurlé leur mécontentement face à ce qu’ils considèrent être « le plus vaste scandale de corruption dans l’histoire du pays ». 3 milliards de dollars, issus d’un programme vénézuélien de coopération, dilapidés par environ 4 administrations.

Un manifestant exhibe le montant total du fonds Petro Caribe à restituer.
Un manifestant exhibe le montant total du fonds Petro Caribe à restituer.


Des personnalités importantes 
pointées du doigt
Sous la pression de la rue et l’insistance des internautes qui vont jusqu’à publier les noms et les photos de certaines personnalités soupçonnées d’être impliquées dans le gaspillage du fonds Petro Caribe sur le Net, la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif réagit. Pour rassurer la population et calmer les ardeurs, la CSCCA annonce qu’elle soumettra son rapport sur la gestion des fonds Petro Caribe au Sénat de la République en janvier 2019. L’Institution informe qu’elle mène une enquête minutieuse et impartiale en dépit des contraintes administratives et budgétaires. Par ailleurs, la Cour révèle que des institutions publiques telles la Primature, le Ministère des Finances et le BMPAD tardent encore à soumettre leurs documents. Alors que le débat enfle sur la dilapidation des fonds Pétro Caribe, Jean Max Bellerive, pointé du doigt dans le cadre de ce dossier, sort de son mutisme. Il affirme qu’il n’a rien à redire sur sa gestion liée au fonds Petro Caribe. « Je veux qu’on en finisse avec cette histoire afin d’être fixé une fois pour toutes », a-t-il lancé. Toutefois, il reconnaît être lié, de fait, à cette affaire, lui qui était Premier ministre sous la dernière présidence de René Préval. Certaines entreprises se sont vues aussi dans l’obligation de réagir. Pour couper court à des rumeurs alimentées par l’ex Président Michel Martelly selon lesquelles il aurait investi l’argent tiré du programme Pétro Caribe dans la construction des hôtels El Rancho, Best Western et Marriot, et craignant d’être pris pour cible par des manifestants, les responsables de ces entreprises ont fait publier des notes de clarification et de contestation. « Pas un centime de la famille Martelly n’a été utilisé pour financer la construction des hôtels Marriott, El Rancho et Best Western comme l’a laissé entendre l’ancien chef de l’État », réagissent-ils. Le chanteur de Sweet Micky a été contraint, lui aussi, d’apporter des explications sur les propos qu’il avait tenus lors de récentes interventions publiques.

Un jeune manifestant réclame l’arrestation des dilapidateurs.
Un jeune manifestant réclame l’arrestation des dilapidateurs.


Le procès Petro Caribe
aura-t-il lieu ?
« Le procès sur la dilapidation du fonds Petro Caribe se tiendra et rien ne peut l’empêcher », martèle l’avocat André Michel qui s’est constitué partie civile dans cette affaire. L’homme de loi qui croit que le Tribunal de droit commun est habilité à traiter, n’entend pas lâcher du lest dans ce qu’il pense être le plus grand combat pour la reddition des comptes dans l’histoire de ce pays. Lors de la cérémonie d’investiture du premier ministre Jean-Henry Céant, le président de la République est, une nouvelle fois, revenu sur le sujet. « Le nouveau chef du gouvernement doit permettre à la nation haïtienne de comprendre ce qui s’est réellement passé dans la gestion du fonds Petro Caribe », a-t-il notamment déclaré. Où est passé l’argent de Petro Caribe ? C’est à l’État de répondre à cette question, a fait savoir Jovenel Moïse. Le notaire de Bourdon a acquiescé en affirmant que la lutte contre la corruption sera le cheval de bataille de son gouvernement.

L’Accord de Coopération Énergétique Petro Caribe garantissait à la République d’Haïti, depuis septembre 2007, un approvisionnement en produits pétroliers à un taux préférentiel et des conditions de paiement exceptionnelles. Le Bureau de Monétisation des Programmes d’Aide au Développement (BMPAD), responsable de la mise en œuvre dudit accord, sert d’interface entre le fournisseur Petroleos de Venezuela S.A et les compagnies pétrolières locales. L’argent que l’État haïtien gagnait en contrepartie devait servir à financer des projets de développement en Haïti.