Les grands acquis de la lutte des femmes

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Timothé jackson / Challenges

Ces trente dernières années, le mouvement féministe a connu un essor important au sein la société haïtienne. Le combat des organisations de femmes a favorisé la création d’instruments pour l’amélioration des conditions des femmes en général. Une nouvelle génération s’implique pour affronter les défis.
Par Ralph Thomassaint Joseph

Le premier mouvement féministe en Haïti remonte à la création de la Ligue féminine d’action sociale en 1934. Grâce à ce mouvement, le droit de vote sera accordé aux femmes en 1950. Sous le régime des Duvalier, à cause de la répression des libertés d’association et d’expression, la lutte féministe haïtienne a connu une baisse pendant près de trente ans. Elle se relancera à partir de 1986. Aujourd’hui, les femmes, qui représentent 51 % de la population, sont fortement touchées par la pauvreté. L’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) rapporte que 53 % des ménages sont dirigés par une femme. La mortalité maternelle en Haïti – 380 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2013 – est cinq fois plus élevée que la moyenne régionale selon un rapport de la Banque mondiale. Ce document souligne que les femmes gagnent un salaire 32 % inférieur à celui des hommes. La lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles, l’irresponsabilité paternelle sont les principales revendications qui traversent le mouvement féministe haïtien. Les femmes réclament également davantage de participation dans les espaces de décision.

Avec le départ de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986, le mouvement féministe se relancera à travers une grande manifestation de femmes dans plusieurs villes du pays le 3 avril 1986. Cette date est consacrée Journée nationale de la femme haïtienne. Beaucoup d’organisations de femmes et d’organisation féministes ont pris naissance ou sont sorties de la clandestinité. Les femmes se sont senties mieux outillées pour s’organiser et faire passer leurs revendications grâce à l’adoption de la Constitution de 1987 qui consacre un ensemble de libertés.

Visibilité des revendications
Parmi les revendications spécifiques des femmes, la question des violences faites aux femmes et la participation politique ont été au cœur des mobilisations. Les femmes voulaient être plus présentes dans les grands espaces de décision, notamment sur la scène politique. « En dépit des bouleversements politiques, le mouvement féministe a gardé une constance idéologique et politique », fait remarquer Natacha Clergé, jeune féministe, coordonnatrice de l’organisation Fanm yo la. En effet, les contradictions et divergences internes n’ont pas démantelé la cohésion des organisations féministes. Certaines se sont spécialisées dans la lutte contre la violence faite aux femmes et d’autres dans la participation politique des femmes ou dans la communication. Toutefois, elles entretiennent un dialogue permanent pour mieux mener et orienter leurs revendications.

La création d’instruments légaux
La Convention pour l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes (CEDEF) a été adoptée par Haïti depuis 1981. Par la suite, le lobbying des organisations féministes poussera Haïti à ratifier des instruments qui reconnaissent un ensemble de droits aux femmes. C’est ainsi que la Convention de Belem do Para, qui consacre le cadre légal en matière d’égalité des sexes, a été ratifiée par Haïti le 3 avril 1986.

En 1994, un ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes (MCFDF) a été créé. Il est l’aboutissement des revendications formulées par les femmes depuis 1986. Elles ont aussi combattu pour que le principe de l’égalité des sexes soit consacré à travers la Constitution. Restée longtemps sans loi organique, l’institution en sera dotée en 2005 sous la direction de la ministre Adeline Magloire Chancy. Cette même année, un décret fit du viol un crime majeur, passible d’une peine d’emprisonnement allant de dix ans à la perpétuité.

La loi sur la paternité, maternité et la filiation a été promulguée en 2014. Cette loi responsabilise les pères dont les enfants vivaient sans leur reconnaissance légale. L’Etat haïtien a également adopté une politique d’égalité des sexes dont les objectifs devraient être atteints en 2034. Un quota d’au moins 30 % de participation de femmes dans les services publics et à tous les niveaux de la vie nationale a été adopté dans la constitution amendée de 1987. La création de la Concertation nationale contre les violences faites aux femmes est considérée comme un pas important dans la lutte en faveur des droits des femmes. Elle a favorisé l’élaboration de politiques publiques contre les violences faites aux femmes et aux filles. Ainsi, un protocole a été défini pour la prise en charge des femmes victimes de viol et de violences et des outils médicaux légaux ont été produits.

Il reste des défis à relever
S’il est reconnu que pas mal d’avancées en faveur des femmes ont été accomplies ces trente dernières années, beaucoup de défis restent cependant à surmonter. Certains secteurs veulent par exemple la dissolution du ministère à la Condition féminine qu’ils proposent de remplacer par un ministère de la Famille. Pour l’ancienne ministre Marie Laurence Jocelyn Lassègue, aucun président ou Premier ministre n’oserait une telle initiative. Elle rappelle que le rôle du ministère de la Pamille est rempli par le ministère des Affaires sociales.

Le ministère à la Condition féminine travaille sur une loi-cadre sur la prévention, la sanction et l’élimination de toutes formes de violences à l’égard des femmes, pour renforcer le cadre légal en matière de violence faites aux femmes et aux filles. Des organisations féministes, le MCFDF et la commission Condition féminine du Parlement vont travailler sur un menu législatif spécifique aux femmes. L’ensemble des propositions de lois concernant les femmes sera rassemblé pour être soumis à la 50e législature.

Il y a quelques années, les organisations féministes faisaient l’objet de violences et de stigmatisations. Mais, en raison des changements observés, la société comprend de mieux en mieux l’importance du mouvement.


Franckenson Lexis / Challenges
Franckenson Lexis / Challenges

Une politique d’égalité des sexes

Une politique nationale d’égalité des sexes a été validée par l’Etat haïtien et l’ensemble des secteurs de la vie nationale*. Elle permet de capitaliser sur ce qui a été fait et systématiser toutes les actions en matière de promotion des droits des femmes. A la suite d’une consultation de tous les secteurs nationaux, elle a été adoptée en se fixant l’horizon 2034 pour atteindre ses objectifs généraux qui sont d’éliminer toutes formes de discriminations à l’égard des femmes, de promouvoir et veiller au respect de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines d’action et de renforcer le pouvoir d’action des femmes. Pour atteindre ces objectifs, l’Etat va mettre en place un cadre légal et réglementaire égalitaire et s’assurer de l’application des lois. Il s’agit d’un document de politique publique qui engage l’ensemble des secteurs de la vie nationale à œuvrer pour sa mise en application.

*Le document Politique d’Egalité Femmes Hommes 2014-2034 peut être téléchargé sur le site de l’Office du management et des ressources humaines www.omrh.gouv.ht


MARIE LAURENCE JOCELYN LASSÈGUE, Ancienne ministre à la Condition féminine et aux Droits des femmes. Photo par Timothé Jackson / Challenges
MARIE LAURENCE JOCELYN LASSÈGUE, Ancienne ministre à la Condition féminine et aux Droits des femmes. Photo par Timothé Jackson / Challenges

L’AVIS DE Marie Laurence Jocelyn Lassègue

Ancienne ministre à la Condition féminine et aux Droits des femmes

« LES GRANDS DÉFIS SONT LA DÉFÉMINISATION DE LA PAUVRETÉ ET LA PARTICIPATION POLITIQUE »

 

« Il y a une prise de conscience de la population de ce que sont les droits des femmes. On comprend qu’il s’agit de droits de la personne, d’une question d’équité et de justice. Ceci est dû au travail important que les organisations féministes ont mené. On est d’accord sur l’essentiel qui est la lutte pour l’acquisition des droits, l’accès à tous les services et la lutte aussi pour que l’Etat prenne en compte l’intérêt stratégique des femmes et leurs besoins spécifiques. Les aînées ont passé le témoin aux plus jeunes, toutefois, elles sont encore là pour accompagner les femmes dans leurs revendications. De 1986 jusqu’à aujourd’hui, on voit qu’il y a un escalier qui permet de constater cette prise de conscience et cet engagement d’une autre génération dans ce combat. Il y a des organisations qui travaillent avec les femmes du monde rural à travers le pays.

Les grands défis, pour le moment, sont la déféminisation de la pauvreté et la participation politique des femmes. Là encore, beaucoup d’obstacles à la participation des femmes ont été franchis. Dans les cartels des mairies, il y a au moins une femme, parce que le quota de 30 % de femmes a été respecté. On ne peut pas parler de démocratie et de respect des droits de la personne quand, au sein du Parlement, il n’y a aucune femme. Il faut se battre pour le respect du quota comme d’autres pays du Sud l’ont fait. Ceci a garanti la présence des femmes dans les espaces de décision notamment parlementaires. »