Au lendemain du séisme de janvier 2010, qui a détruit en partie la région métropolitaine de Port-au-Prince, une relance du marché de la construction était attendue. D’importantes opportunités d’affaires ont été créées mais, pour beaucoup, elles sont tombées dans les mains de firmes étrangères. Les entreprises locales du secteur, qui ont réalisé d’énormes efforts, attendent le support de l’Etat.
Par Cossy Roosevelt

En juillet 2015, plusieurs médias révélaient que le groupe dominicain Estrella avait obtenu du gouvernement haïtien de nombreux contrats d’infrastructures routières. Pas moins de 376 millions de dollars ont été ainsi emportés par la firme dominicaine au vu et au su des compagnies locales. Idem pour les projets coordonnés par l’Unité de construction de logements et de bâtiments publics. Les nouveaux édifices du ministère de l’Intérieur et de la Cour de Cassation, entre autres déjà inaugurés, sont l’œuvre d’entreprises étrangères même si des techniciens haïtiens y ont participé. Les firmes haïtiennes de construction se contentent de quelques opportunités offertes par le secteur privé et acceptent également de travailler en sous-traitance. La portion de celles ayant décroché des contrats était passée de 25 à 45 % entre 2010 et 2012, selon une évaluation de l’organisation Peace Divident Trust. Depuis 2013, les opportunités se sont stabilisées autour de 30 %.

Le pays compte plus de 70 sociétés anonymes impliquées dans la fourniture de matériaux et la construction : immeubles, ports, aéroports, routes et ponts. Il est ainsi possible de citer, entre autres, Vorbe et Fils, Haytrac, Hervé Lerouge Construction, TECINA S.A, GF construction, SouthernSteel, ARCOTEC, Aciérie d’Haïti, Charles Féquière… Tout d’abord, force est de constater que les critères définis dans le cadre des appels à proposition pour la construction de routes de plus d’une cinquantaine de kilomètres et de grands édifices publics sont plutôt favorables aux compagnies étrangères ayant des capitaux très supérieurs aux firmes locales qui présentent, pour la plupart, des chiffres d’affaires ne dépassant pas les 15 millions de dollars. Dans le cas d’un appel d’offres budgétisé à hauteur de 200 millions de dollars même la plus grosse firme locale ne peut répondre sans difficulté à moins de s’associer avec d’autres pour avoir la capacité financière nécessaire en termes de garantie à fournir. « Elles n’ont pas d’autres choix que de se mettre ensemble pour pouvoir décrocher des contrats importants ou d’approcher les grandes firmes étrangères en vue d’acquérir davantage d’expérience et de capacité », concède le PDG de la société Haytrac, Reynold Bonnefil.

Pour ce qui est de la logistique, les préoccupations de Lionel Beauduy, vice-président de la TECINA S.A (Technique, Industrie, Agricultures S.A), sont moindres vu que des entreprises comme la Haytrac et Avis sont spécialisées dans la vente et la location d’engins lourds. Dans le contexte économique difficile qui prévaut aujourd’hui, il admet qu’une bonne maintenance permet de prolonger la durée de vie des équipements qui coûtent excessivement cher sur le marché international.

HAÏTI COMPTE plus de 70 sociétés anonymes dans le secteur de la construction. Photo par dimitri norris / Challenges
HAÏTI COMPTE plus de 70 sociétés anonymes dans le secteur de la construction. Photo par dimitri norris / Challenges

Un secteur qui manque de soutien
Face à une certaine appropriation du marché haïtien de la construction par des firmes étrangères, il importe de chercher à identifier, au-delà des problèmes susmentionnés, la véritable contrainte. Elle proviendrait en grande partie des bailleurs de fonds internationaux qui financent les grands projets d’infrastructures en Haïti. Le sujet est délicat et des responsables de firmes de construction se gardent de faire des commentaires sur une situation qui s’est amplifiée ces cinq dernières années. S’agissant, pour la plupart, de dons suite au séisme de janvier 2010 notamment par la Banque interaméricaine de Développement (BID), il n’y a pas lieu de se plier aux lois de la République en matière de passation de marchés publics. Fortes de cela, les firmes étrangères – en raison notamment de leur capacité à exécuter des contrats dans le respect des délais – sont en quelque sorte “favorisées”. S’exprimant en mars 2015, lors d’un atelier de réflexions, au nom du Premier ministre sortant Evans Paul, le ministre des Travaux publics, Jacques Rousseau, déclarait : « Je ne comprenais pas que des firmes étrangères recevaient des contrats juteux sur notre territoire, alors que les compagnies locales sont complètement négligées ». Il s’est avéré nécessaire d’élaborer un Plan d’action visant à renforcer l’industrie de la construction afin que les grosses firmes haïtiennes (une quinzaine au total) puissent obtenir une meilleure part dans les marchés publics à venir. Un an après, les entreprises concernées attendent les retombées de cette initiative. Loin de s’améliorer, le secteur régresse et l’ingénieur Lionel Beauduy ne peut cacher sa déception : « La croissance a été négative en 2015. Elle risque de l’être en 2016 si l’on se base sur les projections d’affaires. Au cours des quarante dernières années, le pays a très peu progressé économiquement comme l’indiquent nos chiffres d’affaires annuels évoluant entre 10 et 15 millions de dollars. » Les firmes Vorbe et Fils et Hervé Lerouge Construction, par exemple, peuvent en dire autant sur les difficultés que rencontrent les firmes haïtiennes de construction puisqu’elles partagent la même réalité économique d’un pays constamment en crise. Les moyennes et petites entreprises de cette industrie en souffrent encore davantage ce qui décourage la création de nouvelles sociétés.

Les fonds doivent bénéficier à la relance
Certes, il n’existe aucunes statistiques fiables sur les sommes injectées dans le secteur informel (la construction de maisons privées), mais le marché se monterait à plusieurs millions de dollars sur les cinq dernières années. Un marché informel qui s’avère donc tout de même intéressant mais que les grandes firmes de construction ne peuvent intégrer en raison de leur statut. « La grande majorité des maisons dans la région métropolitaine sont construites en dehors des normes parasismiques avec tous les risques que cette pratique comporte », regrette l’ingénieur Lionel Beauduy partageant l’avis de ceux qui avancent que le nombre élevé de morts enregistré le 12 janvier 2010 est lié pour beaucoup au non-respect des normes parasismiques. Il y a nécessité d’augmenter les capacités techniques et financières des mairies pour qu’elles puissent jouer leur rôle de contrôle et de supervision et impliquer les firmes locales de construction dans les grands travaux de développement des différentes communes de la République.

L’édification d’immeubles (appartements et bureaux), qui représente un marché restreint mais important économiquement parlant, est également accaparée par des compagnies étrangères. Ainsi, chaque année, des dizaines de millions de dollars de fonds qui auraient dû servir à la relance de l’économie haïtienne partent à l’étranger. L’Etat se doit de promouvoir le respect de la loi sur les passations de marchés publics et aplanir les difficultés qui bloquent l’épanouissement du secteur mais aussi « investir dans des initiatives d’encadrement et de renforcement des capacités techniques des firmes locales », soutiennent des professionnels haïtiens de la construction.

LES FIRMES HAÏTIENNES n’ont pas l’assise financière pour décrocher certains gros appels d’offres. Photo par Dimitri Norris / Challenges
LES FIRMES HAÏTIENNES n’ont pas l’assise financière pour décrocher certains gros appels d’offres. Photo par Dimitri Norris / Challenges

NATHALIE JEANTY, architect. Photo par Cossy Roosevelt.
NATHALIE JEANTY, architecte. Photo par Cossy Roosevelt.

L’AVIS DE Nathalie Jeanty

 « L’ETAT DEVRAIT ENCADRER LES ENTREPRISES LOCALES POUR QU’ELLES SOIENT PLUS COMPÉTITIVES »

 

« L’un des problèmes auxquels est confronté le marché haïtien de la construction est le manque de formation de nos techniciens. La plupart d’entre eux n’ont pas le niveau scolaire requis leur permettant de maîtriser des techniques de base. Qui pis est, certains agissent dans l’irrespect de leur propre personne et de celle pour laquelle ils travaillent. Ajouter à cela l’incapacité de certaines compagnies locales à respecter les délais et l’on se dirige alors vers les ressources étrangères. Dans ce cadre-là, les firmes dominicaines débarquent en Haïti avec leurs équipements et personnels pour rafler les plus gros contrats. Conséquence : notre argent va en République voisine, alors qu’il devait servir à la relance de l’économie. Ces vingt dernières années, des efforts ont été consentis mais le secteur de la construction reste très difficile comparativement aux autres pays de la région. A plus forte raison, l’Etat devrait encadrer les entreprises locales pour qu’elles soient plus compétitives. Pour l’heure, beaucoup est entrepris avec très peu de moyens, ce qui fait de nous des créateurs exceptionnels. Mais un problème qui persiste est le manque de rigueur dans la construction, qui est d’ailleurs très visible ».