Les élections de la dernière chance

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Georges H. Rouzier / Challenges

Contre vents et marées, le conseil électoral de Léopold Berlanger s’achemine vers le premier tour de la présidentielle prévu le 9 octobre 2016. Les partis politiques qui prétendent avoir le contrôle du terrain s’activent. Au-devant de la scène, les protégés de Jean-Bertrand Aristide, de René Préval et de Michel Martelly.
Par Cossy Roosevelt

Au total, 27 des 54 candidats qui se sont affrontés dans les urnes lors de l’élection du 25 octobre 2015 ont confirmé leur participation à la reprise présidentielle dont le premier tour est fixé au 9 octobre prochain. Tout au moins cinq attirent le plus l’attention de l’opinion publique : Jovenel Moïse, Jude Célestin, Jean-Henry Céant, Moïse Jean Charles et Maryse Narcisse. Ils représentent respectivement le PHTK, le parti de l’ancien président Michel Martelly en faveur de qui, accusent certains, Pierre-Louis Opont avait campé la machine électorale ; la plateforme Lapeh dont son leader a brigué infructueusement la magistrature suprême en 2011 sous la bannière du parti Inité fondé par René Préval ; la structure politique Renmen Ayiti qui avait été supportée, dans une certaine mesure, par des lavalassiens lors des élections remportées par Repons Peyizan avec l’aide de la rue et d’une frange de la communauté internationale ; Pitit Desalin une plateforme d’inspiration « aristidienne et prévalienne » qui, semble-t-il, avait été créée avec pour objectif principal de renverser le pouvoir de Martelly, et Fanmi Lavalas agissant toujours sous l’emprise de son chef à vie qui donne l’impression d’avoir la capacité de reconquérir le terrain.

La véritable bataille pour la prise du pouvoir impliquera trois hommes politiques, trois anciens chefs d’Etat : Jean-Bertrand Aristide, René Préval et Michel Martelly. Le 7 février 2017, si tout se passe comme prévu, on pourrait assister soit au retour officiel de Lavalas au pouvoir, soit à la victoire de Lapeh ou encore à un retour des Tet Kale. Mais, en dehors de ce schéma, l’on ne peut écarter une éventuelle percée de ceux qui prétendent être aujourd’hui l’alternative politique. En perspective à ce combat de stratèges, l’on devrait s’attendre, lors de la campagne électorale, à des sorties de l’homme de Tabarre aux côtés de sa dauphine au niveau de plusieurs départements géographiques du pays. Fort de cet appui, Maryse Narcisse pourrait drainer des foules de gens derrière elle, en majorité des militants lavalas qui sont attachés viscéralement à leur chef emblématique, Titid. Mais la confiance de Madame Narcisse de remporter la prochaine présidentielle se fonde sur le fait que le pouvoir en place n’est animé d’aucun sentiment anti-lavalas. Cependant, la prudence est de rigueur par rapport au fait que la machine électorale peut être manigancée à des fins partisanes. De leur côté, les adversaires potentiels de Maryse Narcisse pensent que Fanmi Lavalas n’est pas en odeur de sainteté se basant sur le scrutin organisé en 2001 au profit de Jean-Bertrand Aristide. Vigilance oblige, les sympathisants de Tet Kale font bloc derrière Jovenel Moïse et annoncent qu’ils resteront mobilisés jusqu’à la victoire finale. Le contexte politique a changé, le décor électoral également. De l’avis de certains observateurs, Jovenel Moïse est aujourd’hui affaibli en termes de popularité, conséquence de cette campagne axée sur la corruption lancée par ses détracteurs. De plus, loin de rendre service au PHTK, l’implication de Michel Martelly aux côtés du fondateur d’Agritrans contribuerait, selon plus d’un, à réduire davantage ses chances d’accéder au pouvoir par la voie des urnes. La plateforme Vérité dont le candidat à la présidence Jacky Lumarque a été écarté en 2015 reste dans la bataille. De fait, l’ombre de René Préval plane au-dessus de Jude Célestin au point que des analystes estiment que Lapeh et Vérité se ressemblent. D’ailleurs Jude Célestin a représenté Inité lors des dernières compétitions électorales remportées par Michel Martelly. Mais, connaissant René Préval, homme de grande discrétion, toute illusion dans le sens d’une annonce à la presse ou des sorties de campagne en faveur de l’ancien patron du Centre national des équipements (CNE) est déconseillée. Jude Célestin peut compter sur le soutien de quatre anciens candidats à la présidence à savoir Mario Andresol (indépendant), Steven Benoit (Conviction), Sauveur Pierre Etienne (OPL) et Eric Jean-Baptiste (Mass). De leur côté, Moïse Jean Charles et Jean-Henry Céant, considérés comme des dissidents lavalas, agissant en vertu de leur propre idéologie, n’espèrent aucun support de la part de Jean-Bertrand Aristide ou de René Préval, au cas où l’un d’entre eux se retrouverait en face de Jovenel Moïse dans le cadre d’un éventuel deuxième tour de la présidentielle.

Photographies par Georges H. Rouzier / Challenges
Photographies par Georges H. Rouzier / Challenges

Pas de culture de transfert d’électorat
Les candidats à la présidence Steven Benoit, Sauveur Pierre Etienne, Mario Andresol et Eric Jean Baptiste à eux quatre ont la capacité de mobiliser environ 112 000 votes soit 7,17 % de l’électorat haïtien, si l’on se base sur les résultats de la présidentielle du 25 octobre 2015. En effet, le candidat indépendant a totalisé 7 251 votes (0,46 %), celui de la plateforme Conviction 17 851 (1,14 %), le responsable de l’Organisation du peuple en lutte 30 227 (1,94 %) et Eric Jean Baptiste 56 671 (3,63 %). Jude Célestin qui était arrivé en deuxième position a obtenu à lui seul 392 782 votes soit 25,29 %. Avec l’appui des quatre anciens candidats à la présidence, le leader de Lapeh pourrait donc réunir environ 33 % de l’électorat. En clair, il n’est pas encore à l’abri d’une déception et devra chercher l’appui d’autres partis ou compter sur une mobilisation de la population haïtienne pour obtenir les 18 % manquants pour atteindre 51 %. Mais il ne s’agit là que de supputations sachant qu’en Haïti nous n’avons pas encore la culture de transfert d’électorat. Les choix sont faits le plus souvent devant les urnes en fonction de certains paramètres non définis.

Moïse Jean Charles, qui a obtenu quelque 222 109 votes, Maryse Narcisse 108 844 et Jean-Henry Céant 38 898 auront fort à faire pour gagner la bataille électorale.

Jovenel Moïse, qui a totalisé 508 761 votes, toujours selon les résultats publiés par le CEP contesté de Pierre-Louis Opont, se sent en position de remporter la présidentielle du 9 octobre prochain, raison pour laquelle, au dernier moment, le poulain de Martelly a décidé de confirmer sa participation.

Le spectre de la catastrophe persiste
La classe politique, la société civile et la communauté internationale sont d’avis que le retour à la normalité constitutionnelle en Haïti passe par l’organisation d’élections inclusives et crédibles. La situation d’instabilité qui persiste a des conséquences néfastes sur l’économie nationale et donc sur l’ensemble de la population haïtienne dont le niveau de vie a chuté considérablement. Au début du mois de juillet 2016, un dollar valait 64 gourdes et les indicateurs font plutôt craindre une dévaluation totale de la monnaie locale si la crise persistait.

Pour ne pas rééditer les erreurs commises sous l’administration de Pierre-Louis Opont, l’actuel responsable de la machine électorale multiplie les réunions notamment avec les candidats. Maryse Narcisse rapporte que cette fois les partis politiques se chargeront des inscriptions en ligne des mandataires au nom desquels les cartes d’accréditation seront imprimées. La représente de Fanmi Lavalas confirme que diverses mesures sont envisagées pour limiter, autant que possible, les irrégularités. La commission de vérification électorale de François Benoit a reconnu que la pollution des bureaux de vote par des mandataires et la vente des cartes d’accréditation sont en partie responsables du gâchis enregistré le 25 octobre 2015 à l’occasion du premier tour de la présidentielle. Jean-Henry Céant se montre plutôt méfiant par rapport au fait, dit-il, que le CEP sera obligé de violer la loi électorale s’il tient à réussir le processus dans les conditions actuelles.

Les élections ou le gouffre
La Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement et l’Union européenne sont dans l’attente d’un retour à l’ordre constitutionnel pour délier les cordons de la bourse. Les autres partenaires financiers d’Haïti le sont également d’autant que nous évoluons dans le contexte d’une crise financière mondiale et que les pays contributeurs ont davantage de problèmes à résoudre depuis la recrudescence des actes terroristes à travers le monde. Les coûts du dérèglement climatique, en termes de catastrophes naturelles à gérer, portent aussi certains Etats à être moins généreux.

De l’avis d’un diplomate accrédité en Haïti, « la situation du pays est désastreuse, les acteurs doivent comprendre l’urgente nécessité d’organiser les élections présidentielles et les législatives complémentaires afin d’avoir un gouvernement légitime au plus tard le 7 février 2017 ». Bref, la stabilité devient une question de survie pour notre pays.


 YOURI LATORTUE, Sénateur de l’Artibonite
YOURI LATORTUE, Sénateur de la République

L’AVIS DE Youri Latortue

« IL EST PRIMORDIAL DE RÉSOUDRE LA CRISE POLITIQUE DÉCOULANT DE L’ACCORD DU 5 FÉVRIER »

 

« L’ensemble des élections doit être bouclé avant le 31 décembre 2016 pour qu’au deuxième lundi de janvier 2017 le Parlement soit au grand complet et qu’un nouveau président légitime soit installé au palais national le 7 février 2017 conformément à la Constitution haïtienne de 1987. Voilà pourquoi nous pensons qu’il est primordial de résoudre la crise politique découlant de l’accord du 5 février. Il nous faut un exécutif qui puisse assurer, en toute neutralité, l’aboutissement du processus électoral dans un délai de 120 jours à partir d’une feuille de retour préalablement établie. Les délégués et les vice-délégués devront s’abstenir de toute implication dans les prochaines élections et le CEP doit prendre toutes les mesures qui s’imposent afin d’éviter la répétition des irrégularités qui ont entaché les joutes législatives et présidentielles de 2015. »


 

cha-election25novembre2015-GeorgesHRouzier252-sm27 candidats en lice

A l’heure de la fermeture des inscriptions, 27 candidats ont confirmé leur participation à l’élection présidentielle d’octobre prochain :

  • Amos André (FURH)
  • Jean Bertin (MUR)
  • Joseph Harry Bretous (KOPA)
  • Jean-Henry Céant (RENMEN AYITI)
  • Jude Célestin (LAPEH)
  • Jean Hervé Charles (PENH)
  • Jean Ronald Cornely (RPH)
  • Kesler Dalmacy (MOPANOU)
  • Gérard Dalvius (PADH)
  • Luckner Désir (MPH)
  • Marc-Arthur Drouillard (PUN)
  • Daniel Dupiton (CONAPPH)
  • Joseph G Varnel Durandisse (RETABLI AYITI – PPRA)
  • Vilaire Clunny Duroseau (MEKSEPA)
  • S. Beauzile Edmonde (FUSION)
  • Nelson Flecourt (OLAHH-BATON JENES LA)
  • Marie Antoinette Gautier (PAC)
  • Moïse Jean-Charles (PITIT DESALIN)
  • Jean-Chavannes Jeune (CANAAN)
  • Maxo Joseph (RANDEVOUS)
  • Roland Magloire (PDI)
  • Jovenel Moïse (PHTK)
  • Diony Monestime (INDEPENDANT)
  • Maryse Narcisse (FANMI LAVALAS)
  • Jean Poincy (RESULTAT)
  • Jean Clarens Renois (UNIR)
  • Jacques Sampeur (KLE)