Les échecs successifs du système éducatif haïtien

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Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

Sur chaque 100 élèves qui intègrent l’école primaire en Haïti, seulement 8 atteignent  le baccalauréat, selon l’enquête du Fonds des nations unies pour l’enfance (Unicef), de 2011 à 2015. Les nécessités de réforme sont évidentes, mais les moyens font cruellement défaut.
Par Marc Evens Lebrun

L’accès à l’éducation en Haïti demeure encore très limité. Le système confronte différents problèmes qui le paralysent tant à l’interne qu’à l’externe et qui l’empêchent de contribuer grandement au développement du pays. Pourtant, le droit à l’éducation est juridiquement inscrit dans la Constitution de 1987. L’article 32 établit que l’Etat garantit le droit à l’éducation et l’article 32.1 stipule que «l’éducation est une charge de l’État et des Collectivités Territoriales. Ils doivent mettre l’école gratuitement à la portée de tous». 

Cependant, la dernière enquête du Fonds des nations unies pour l’enfance (Unicef) fait état d’une autre réalité et démontre que le parcours scolaire en Haïti diffère des normes établies par le ministère de l’Éducation nationale. Avec un échantillon national représentatif de 1 908 ménages au cours de la période d’enquête allant de 2011 à 2015 : plus de 320 000 enfants de 6 à 14 ans ne sont pas scolarisés sur tout le territoire. Environ 160 000 adolescents de 15 à 18 ans ne fréquentent pas l’école. Au total, près de 500 000 enfants de 5 à 18 ans sont complètement exclus du système scolaire en Haïti et environ 1 million est à risque de quitter le système sans avoir terminé leurs études. Plus de la moitié des enfants scolarisés n’atteindront pas la 6e année fondamentale et moins de 8 enfants sur 100 parviendront à boucler leurs études classiques. Selon l’analyse des résultats de l’enquête, en Haïti, l’exclusion apparaît dès le préscolaire et se poursuit tout au long du parcours scolaire. Ces statistiques accablantes dérivent d’un ensemble de causes et faiblesses du système, qui, depuis des décennies l’empêchent d’évoluer malgré les différentes tentatives de réforme. Pour le numéro 1 du MENFP, ces études réalisées par l’Unicef sont essentielles pour une meilleure compréhension des problèmes qui affectent le système éducatif et la recherche de solutions nécessaires pour le renouveau de l’école haïtienne. «On ne peut ni parler ni engager de véritables réformes sans des informations claires et pertinentes sur chaque niveau du système éducatif», a déclaré le ministre Pierre Josué Agénor Cadet à propos de ces sombres statistiques. Il dit croire que, le MENFP doit continuer à œuvrer en abordant les causes, en vue de permettre à tous les enfants en dehors du système d’avoir sa place dans une salle de classe au lieu d’ailleurs.

Un professeur dispense un cours de musique à des écoliers.
Un professeur dispense un cours de musique à des écoliers.

Des problèmes identifiés, des réformes ratées
Nombreuses sont les tentatives de réformes qui ont eu lieu pour non seulement identifier les problèmes mais aussi proposer des solutions. Faute de moyens, elles n’ont pas été abouties comme prévue. Citons entre autres, la réforme de 1982 du ministre Joseph C. Bernard qui consacre les deux langues officielles d’Haïti comme langues d’enseignement, avec pour objectif d’atteindre un bilinguisme fonctionnel après les trois cycles de l’école fondamentale ; la réforme de 1997 avec le plan national d’éducation et de formation (PNEF) qui a fait passer de 9 % le budget du Ministère de l’Education National en 1997 à 22 %, en 2000 ; et enfin la réforme de 2011 avec le Président Michel Martelly axée sur le programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire baptisé (PSUGO) appelé à agir directement et indirectement sur divers paramètres socioéconomiques structurant la vie éducative.


Un budget peu significatif
22,92 milliards de gourdes soit 15, 9 % du budget de l’exercice fiscale 2017-2018 est le montant alloué au MENFP pour l’éducation. Un budget très peu significatif par rapport à celui de la République Dominicaine pour l’éducation. En 2018. Donald Guerrero, ministre des Finances de la République Dominicaine a signalé que le budget pour l’éducation, sera de 152,7 milliards de pesos dominicains. Un grand écart entre le budget consacré a l’éducation par les deux pays de l’île, sachant que le gourde haïtienne est l’équivalent de : 0.76 peso dominicain.

Travaux pratiques de math au tableau.
Travaux pratiques de math au tableau.

Une corruption interminable
Selon l’ancien ministre Charles Tardieu, qui a passé seulement 6 mois à la tête du ministère de l’Education nationale, les choses ne marchent pas bien dans le secteur éducatif et il ne cache pas son amertume. «J’éprouve une profonde déception en observant la réalité du système depuis tantôt plusieurs décennies. Le système éducatif haïtien est une fabrique de corrompus». Selon lui, la pratique de chèques zombis ne date pas d’hier. Malheureusement, a-t-il ajouté, ce virus continue de faire son chemin. Partant de PSUGO jusqu’à la surfacturation des kits scolaires. Sous l’administration actuelle, le MENFP a permis au Trésor public de récupérer 72 millions de gourdes de chèques zombis au niveau du personnel de l’institution. Ce montant de chèques payés d’habitude à des employés absentéistes ne concerne que trois départements du pays, selon les précisions qui ont été apportées par le ministre de l’Education nationale, Pierre Josué Agénor Cadet.

Faute de moyens et de matériels didactiques
Les matériels didactiques ne sont pas appropriés. L’inexistence ou l’inéquation des manuels  scolaires constitue une des faiblesses du système scolaire. Si au niveau primaire les titres sont bien nombreux, ils ne sont pas distribués dans le pays, le secteur urbain demeure nettement favorisé. Tandis que le milieu rural est plus nécessiteux en matière d’outils et de matériels d’apprentissage. Au niveau secondaire les élèves ne disposent pas d’outils appropriés à un enseignement régulier. Faute de manuels suffisants en langue créole, le manque de matériels pédagogiques adaptés et la formation inadéquate des enseignements, la Réforme Bernard- celle qui a été la plus proche de la réussite- a souffert des moyens financiers pour la rendre efficace. Néanmoins cette réforme éducative a ouvert des perspectives nouvelles au système éducatif haïtien.

Un problème linguistique grave
Quoique sur du papier Haïti est bilingue, tout cela est loin de la réalité sociolinguistique du peuple. Comme l’a si bien relaté l’éminent linguiste haïtien Yves Déjean dans son livre Yon lekòl tèt anba nan Yon peyi tèt anba, l’éducation en Haïti n’est pas au diapason avec les réalités socioculturelles du pays. Le français reste un stigmate dans la vie du peuple et son usage ne réussit pas à tous ceux qui intègrent le système éducatif haïtien. Pradel Pompilus a certainement été le premier scientifique haïtien à exposer avec clarté la réalité de la «convergence linguistique», dans la Francocréolophonie haïtienne, entre le français et le créole, en dehors de toute myopie historique et de tout réductionnisme linguistique. L’introduction de la langue vernaculaire dans l’enseignement est le premier pas à faire vers une rupture de la situation de diglossie. L’alphabétisation en créole revalorise d’une certaine façon la langue auprès des paysans haïtiens. Aujourd’hui, en Haïti, malgré les trois «réformes» successives du système éducatif, l’enseignement du créole et en créole demeure très limité et s’effectue selon un rapiéçage de ‘méthodes’ diverses. Le matériel didactique de qualité pour l’enseignement du créole et en créole est dérisoire, peu diffusé et fait encore très largement défaut à l’échelle nationale. Les causes évoquées ne suffisent pas pour extirper le mal. Néanmoins, l’avenir dépendra en partie de la façon dont les politiques de l’éducation sauront les reconnaître et les affronter.