Les difficultés d’un secteur essentiel

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Georges H. Rouzier / Challenges

Les mesures économiques d’ouverture du marché à partir de 1987 ont déstructuré l’agriculture et appauvri des millions de producteurs. Malgré les problèmes, le secteur agricole représente 25 % du PIB et alimente 40 % de la consommation locale.
Par Ralph Thomassaint Joseph

Fresnel Louis a choisi de quitter les Etats-Unis pour s’installer définitivement dans son pays et travailler dans l’agriculture. Depuis 1982, il s’investit dans la culture du riz dans une localité de Pont Sondé (département de l’Artibonite). Il est témoin des grands chocs qu’a connus la filière rizicole suite à la libéralisation sauvage du marché à partir de 1987. Le riz subventionné des Etats-Unis envahit le marché local et, en raison de son prix très bas, il détruit la production locale. « J’ai dû vider mes dépôts aux cochons parce que personne n’achetait mon riz », se rappelle Fresnel Louis. Le pays produisait pourtant du riz en quantité suffisante pour la consommation locale et en exportait même. Actuellement, Haïti est le troisième consommateur mondial de riz des Etats-Unis, important chaque année 300 000 tonnes pour plus de 240 millions de dollars.

Après le séisme du 12 janvier 2010, l’ancien président des Etats-Unis, Bill Clinton avoua devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain qu’il se sentait coupable d’avoir forcé l’Etat haïtien à baisser les barrières tarifaires sur l’importation du riz. « J’ai dû vivre tous les jours avec les conséquences de la baisse de production du riz capable de nourrir les Haïtiens à cause de ce que j’ai fait. Ce fut une mauvaise décision », a-t-il déclaré à la Commission. Des milliers d’agriculteurs ont dû abandonner leurs champs pour investir les villes ou carrément partir à l’étranger. Un document de la Coordination nationale de la sécurité alimentaire indique que depuis 2008, Haïti importait 52 % de sa consommation alimentaire dont 80 % de son riz. Seulement 49 % des terres arables étaient mises en culture, selon le Fonds monétaire international en 2008. Aujourd’hui, la pauvreté touche fortement la population rurale qui constitue 52 % de la population totale.

Des problèmes structurels
L’un des principaux défis du système agricole en Haïti est le problème foncier. Selon le ministère de l’Agriculture en 2010, l’agriculture est pratiquée par un peu plus d’un million d’exploitations agricoles disposant en moyenne de moins de 1,5 hectare de terre divisé en plusieurs parcelles. Les trois-quarts des parcelles en exploitation découlent d’un mode de tenure qui relève de l’informel notamment dans les terres irriguées. L’augmentation croissante de la population aboutit à une grande parcellisation des surfaces et l’absence de titres de propriété justifie de nombreux conflits. Ceci a pour conséquence de pousser les agriculteurs à cultiver des terres marginales inaptes à la production agricole. Ainsi, plus de 420 000 hectares de terres marginales sont mis à la culture. Haïti compte seulement 550 000 hectares de terres de plaines et la moitié des terres du pays est constituée de pentes supérieures à 40 %. Plus de 85 % des bassins-versants sont fortement dégradés. Selon les données officielles, 80 000 ha de terres sont irrigués sur une surface de 150 000 ha irrigables qui pourraient être étendus, avec les techniques disponibles, jusqu’à 400 000 ha.

 LE RIZ AMÉRICAIN a envahi les marchés au détriment de la production locale. Photographies par Georges H. Rouzier / Challenges
LE RIZ AMÉRICAIN a envahi les marchés au détriment de la production locale. Photographies par Georges H. Rouzier / Challenges

Pas d’accompagnement
Il n’existe pas de crédit agricole ni d’encadrement technique pour les agriculteurs qui sont livrés à eux-mêmes en raison de la fragilité du secteur. Même au niveau des institutions de microcrédit travaillant en milieu rural, le crédit au commerce est privilégié, ce qui a pour conséquence de favoriser l’importation. « Il n’existe pas de service de vulgarisation agricole, pas de recherche agronomique et les filières ne sont pas structurées », note l’agronome David Nicolas. La filière café est l’une des rares à être organisée à travers le pays. Elle fait face cependant à des difficultés auxquelles les producteurs à eux seuls ne peuvent pas répondre. Cette année, la baisse de la production de café amène les torréfacteurs à envisager l’importation pour répondre aux besoins du marché. Les pertes post-récoltes sont importantes à cause de la mauvaise qualité des routes. De plus, il n’y a pas de système de stockage des denrées, pas d’électricité en milieu rural, voire des moyens adéquats de transport.

Haïti est aussi très vulnérable aux catastrophes naturelles qui ont un impact certain sur la production agricole. La sécheresse due au phénomène El Niño a causé des dommages importants au secteur cette année. En effet, le pays a connu la pire sécheresse depuis trente-cinq ans, selon la Coordination nationale pour la sécurité alimentaire. La sécheresse combinée aux pestes, notamment la rouille, a causé une chute notable de la production du café cette année.

Des interventions discutables
« Il y a une mosaïque d’interventions exécutées par différents partenaires et ils disent que l’Etat a un rôle de contrôle. Ils ne font que mettre une phrase dans le document du projet stipulant que le projet est conforme à la politique du gouvernement, en réalité il n’en est rien », affirme Budry Bayard, PDG de la firme Agroconsult Haiti SA. L’Usaid, par exemple, investit actuellement 25 millions de dollars dans le développement de certaines denrées comme le riz. Après le séisme de 2010, l’agence avait dépensé des millions de dollars pour développer la filière riz. Or, depuis 1989, le Congrès des Etats-Unis avait voté le Bumper’s Amendement qui interdit à l’Etat américain d’investir dans le développement de denrées capables de concurrencer les produits américains. Haïti, rappelons-le, est le troisième consommateur mondial du riz des Etats-Unis.

Chaque année, le ministère de l’Agriculture accompagne des agriculteurs en mettant à leur disposition des semences lors des campagnes agricoles. Cette année, 255 millions de gourdes sont allouées pour la campagne de printemps. « Ces interventions ne permettent pas au secteur agricole de se relancer véritablement, fait remarquer un cadre du ministère. Elles perpétuent une logique qui ne rend pas autonomes les agriculteurs. » Il révèle qu’une bonne partie de l’aide des campagnes agricoles n’atteint pas les agriculteurs. Les campagnes agricoles alimentent un secteur mafieux qui en tire de juteux profits. Le ministère distribue des semences sans qu’il y ait de jardins semenciers en Haïti.

 HAÏTI compte seulement 550 000 hectares de terres de plaine.
HAÏTI compte seulement 550 000 hectares de terres de plaine.

Mieux encadrer l’agriculture
« Dans les pays où l’agriculture se fait dans des conditions difficiles, l’Etat accorde une importance particulière en subventionnant ses agriculteurs », souligne Budry Bayard. Pour l’ingénieur agronome Jean Marie Robert Chérie, il faut augmenter le budget de l’agriculture, améliorer la productivité avec des technologies performantes et faciliter l’accès aux intrants aux services agricoles. Pour l’exercice fiscal 2015-2016, le crédit alloué au ministère de l’Agriculture représentait 9,7 % du budget total. Pour l’agronome Philippe Mathieu, il existe un sérieux problème d’investissement des plus-values générées dans l’agriculture. Il estime que les profits générés dans le secteur ne sont réinvestis pour le faire évoluer. Des réflexions doivent être menées pour voir comment encourager les entreprises agricoles à investir une partie de leurs profits à l’amélioration des cultures.


La stratégie de la République dominicaine pour protéger ses produits

En République Dominicaine, il existe trois taxes applicables sur les importations. Même étant signataire des accords de l’OMC, la République dominicaine, pour protéger son marché, procède à une tarification sélective des produits agricoles qu’elle veut protéger. Il existe une taxe sur les produits de base qui varie entre 0 % et 40 %. Huit produits agricoles sont protégés par des barrières tarifaires : le riz, le morceau de poulet, le lait en poudre, le porc, le sucre, le maïs, les oignons et l’ail. En Haïti, le tarif douanier à l’importation varie de 0 % à 15 %. Le tarif douanier sur l’importation du riz est de 3 %, le plus bas dans la région où la moyenne est de 23 %. La taxe sur l’importation du riz en République dominicaine est de 20 %. En 2009, l’Etat haïtien a procédé à une nouvelle tarification des produits, dans l’objectif de les protéger disait-on. Alors que le tarif sur le riz n’a pas bougé, celui sur le sorgho est passé de 0 % à 15 %. Mais Haïti n’importe pratiquement pas de sorgho…