Les autorités réagissent à l’insécurité

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Photographies par Cossy Roosevelt

A mesure que l’on s’approche du 9 octobre 2016, date fixée pour le premier tour de la présidentielle, les risques d’une détérioration du climat sécuritaire augmentent. Les mesures ordinaires à elles seules ne suffiront pas pour redonner confiance à une population minée par une insécurité récurrente.

A la faveur de la crise politique et du dysfonctionnement des institutions de l’Etat, les bandits ont repris du service notamment dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Les mois de juin et juillet ont été marqués par de nombreux meurtres ; les victimes, pour la plupart, revenaient de la banque, comme cela a été le cas avec l’ancien directeur général des Presses nationales d’Haïti, le journaliste et écrivain Willems Edouard, vendredi 8 juillet. Au cours de cette même journée, cinq autres personnes ont été assassinées dans la capitale haïtienne rapportent des médias. La répétition presque quotidienne de ces crimes, au cours de la période mentionnée, fait débat dans tous les milieux de la société au point qu’une peur bleue paralyse les esprits. Simples citoyens, représentants des organisations de la société civile et parlementaires montent au créneau pour dénoncer une « insécurité programmée » par des gens malintentionnés qui chercheraient à garder le pays dans l’instabilité politique.

La moto, outil d’insécurité
Les nombreux cas de meurtres enregistrés vendredi 8 juillet rappellent au gouvernement provisoire que la machine de la sécurité n’a jamais été sous contrôle, comme il le prétend. Le ministre de la Justice, Camille Edouard Junior, reconnaît en effet que, comparativement à l’année dernière, les mois de juin et juillet 2016 accusent une nette recrudescence des actes de banditisme dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. C’était prévisible dans la mesure où l’ancienne administration n’avait pas adopté les dispositions nécessaires pour éviter qu’une telle situation ne se perpétue, laisse comprendre le garde des Sceaux. Entre janvier et avril 2016, pas moins de 230 personnes ont été assassinées dans le pays dont une dizaine de policiers, selon une enquête menée par la Commission épiscopale justice et paix (Jilap). Selon une source de la Police nationale d’Haïti (PNH), 80 % des victimes ont été abattues par des bandits circulant à moto. Plus que jamais, les conducteurs de taxis motos sont dans le viseur des policiers qui les guettent constamment sur les principales routes des communes du département de l’Ouest.

De concert avec les mairies, l’annonce a été faite par le ministre de la Justice qu’un ensemble de mesures seront adoptées et exécutées en vue de mettre hors d’état de nuire des bandits qui utilisent généralement des motocyclettes pour perpétrer leur forfait en toute quiétude. « Le contrôle des motos est devenu plus complexe en raison du fait que ces engins sont aujourd’hui montés en Haïti et que n’importe qui peut se procurer des pièces détachées pour en fabriquer », explique Camille Edouard Junior souhaitant la collaboration des importateurs. Toutefois, il n’est pas en mesure de préciser le nombre de ces véhicules qui circulent en Haïti. Mais, de toute évidence, la barre des 500 000 (parc de motos en 2012, selon Brides) serait largement dépassée en 2016, en tenant compte d’une augmentation de 15 % l’an.

Le début de l’explosion des taxis motos remonte à 1987 et il a fallu attendre jusqu’en 2006 pour que soit prise la décision de réguler cette activité qui représentait déjà une véritable source d’insécurité en délivrant des plaques d’immatriculation et des permis. En 2015, sur environ 400 000 motos enregistrées à la Direction générale des impôts (DGI), seulement 14 188 plaques d’immatriculation avaient été délivrées sur une commande de 376 470, toujours selon cette source de la PNH.

 LA POLICE va concentrer ses contrôles sur les motos a annoncé le ministre de la Justice.
LA POLICE va concentrer ses contrôles sur les motos a annoncé le ministre de la Justice.

Renforcer la sécurité dans les lieux sensibles
La PNH a l’entière responsabilité des importations et du contrôle des armes à feu sur l’ensemble du territoire national, rappelle le ministre de la Justice et de la Sécurité publique. Camille Edouard Junior assure que l’enquête sur un cas de trafic d’armes avance et que, parallèlement, celle concernant l’attaque contre le commissariat des Cayes a abouti, sans donner trop de détails. Contrairement à ce qu’on pense, le service de renseignement du pays est fonctionnel et est sur le point d’être renforcé pour mieux faire son travail, ajoute le ministre. « La lutte contre l’insécurité nous concerne tous. Le gouvernement est conscient de l’ampleur de la situation et se réunit avec notamment l’Association nationale des distributeurs de produits pétroliers (ANADIP), l’Association professionnelle des banques (APB) et les assureurs pour voir comment on peut introduire des caméras de surveillance dans l’environnement des grandes installations commerciales, en particulier les banques », fait savoir le titulaire de la Justice et de la Sécurité publique.

Entre autres mesures envisagées : toutes les motos seront enregistrées et immatriculées sur toute l’étendue du territoire national ; toutes les stations de motos seront identifiées et contrôlées ; tous les conducteurs de motos seront dûment identifiés et devront respecter scrupuleusement tous les consignes de la police.

La population, qui est habituée aux annonces des autorités, ne se fait pas trop d’illusion quant à la maîtrise de la machine de l’insécurité dans trois ou six mois. Des citoyens interrogés croient que la situation qui prévaut en Haïti, sur fond de pauvreté extrême, ne se résoudra pas au moyen de mesures ponctuelles mais par la création d’emplois durables. En 2016, très peu d’emplois ont été créés alors que de nombreuses entreprises commerciales et ONG ont réduit de moitié leur personnel faute de budget. Désemparés, des centaines de milliers de jeunes hommes se convertissent en conducteurs de taxis motos et autant de jeunes femmes en marchandes de pèpè (vêtements usagers) ou de fritures. Aujourd’hui, il n’y a pas une seule rue, une seule intersection, qui ne soit envahie par ces derniers de jour comme de nuit, ce qui fragilise davantage le climat sécuritaire.

Cossy Roosevelt