Les armes de l’insécurité

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Timothé Jakson / Challenges

D’après le sénateur Jean Renel Sénatus, qui prépare un projet de loi sur le port d’arme, 80 % des meurtres par balle dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince seraient perpétrés avec des armes illégales. La Police nationale d’Haïti n’est, pour sa part, pas en mesure d’indiquer le nombre de permis de port d’arme délivrés ces dernières années.

Sur dix meurtres par balle dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, huit sont commis avec des armes dont le port n’est pas autorisé. C’est ce que les autorités policières ont récemment soufflé au président de la commission Justice et Sécurité du Sénat, Jean Renel Sénatus, lors d’une rencontre. L’ancien commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, qui s’est taillé une remarquable réputation en poursuivant certains pédophiles, dit préparer une proposition de loi pour criminaliser le port illégal d’armes à feu. Tout contrevenant, menace le parlementaire, sera passible d’une peine pouvant aller jusqu’à quinze ans d’emprisonnement.

En outre, Me Sénatus envisage de durcir la législation sur le port d’arme. L’article 8 du décret de 1988, précise-t-il, interdit formellement l’acquisition, la détention, la possession ou l’utilisation d’armes automatiques de quelque calibre que ce soit. Or, déplore le sénateur, de hauts responsables du gouvernement et des membres du Corps législatif, sans égard pour les lois de la République, circulent avec des armes automatiques. En réponse, le porte-parole de la PNH, le commissaire Frantz Lerebours, laisse entendre qu’en Haïti, la pratique se fait rarement dicter par la théorie. Il existe souvent, déclare-t-il, un décalage entre les dispositions légales et la réalité.

Ports et aéroports à surveiller
L’article 10 du décret de 1988 stipule que ceux qui désirent importer, acheter, vendre des armes à feu, munitions et explosifs doivent être munis d’une autorisation délivrée par le haut commandement des Forces armées d’Haïti. D’où peuvent donc provenir les armes illégales en circulation ? Me Reynold Georges estime qu’il est difficile de cerner les stratagèmes mis en œuvre par les bandits pour introduire illicitement des armes dans le pays. Toutefois, il se dit convaincu que les malfrats bénéficient de complicité à tous les niveaux, y compris au niveau des instances dirigeantes, pour transporter en Haïti ces armes frauduleuses d’autant plus, renchérit-il, que les frontières nationales sont devenues poreuses à toutes sortes d’activités déstabilisatrices. Le trafic d’armes à feu s’effectuerait principalement par voie maritime, estime le juriste. Un autre avocat, qui souhaite conserver l’anonymat, considère que les armes ne peuvent provenir que de la contrebande puisque le haut commandement des FAD’H n’existe plus. Quant aux parlementaires circulant avec des armes automatiques, le professionnel du droit estime qu’il faudrait vérifier si elles sont enregistrées. Toutefois, rebondit-il, leur enregistrement ne peut pas en légaliser le port au regard du décret de 1988. Par ailleurs, l’homme de loi appelle l’Etat à apprendre à mieux surveiller ses ports et aéroports pour empêcher la pénétration des armes illégales sur le territoire national.

Les armes de la PNH ne seraient pas, pour leur part, acquises par des voies détournées. La dernière importation d’armes à feu, en provenance d’Europe, avait été effectuée après le tremblement de terre, sous le gouvernement de Laurent Lamothe, selon le porte-parole de l’institution policière. Il y a plein d’armes illégales en circulation, reconnaît Frantz Lerebours. Celles des policiers tués ne sont pas toutes récupérées, par exemple. Et il revient à la police de veiller au fait qu’elles ne tuent point. En 2009, environ 33 000 permis de port d’arme avaient été délivrés, poursuit le commissaire, admettant qu’il existe une forte demande de licence de port d’armes. Ces requêtes sont souvent formulées par des entrepreneurs et des membres des organisations non gouvernementales. « C’est à croire, déplore-t-il, que les gens ne se sentent pas en sécurité. »

Frantz Lerebours n’était pas en mesure de nous fournir des informations sur le nombre de permis de port d’arme délivrés entre 2015 et 2016. Cependant, le commissaire dit comprendre que la collecte et l’analyse de ces données aideraient efficacement la police à résoudre un certain nombre de problèmes dans le cadre, par exemple, d’une opération d’aseptisation des rues. La PNH, regrette-t-il, n’a encore engagé personne pour effectuer ce travail.

Jeudi 9 juin, le Conseil supérieur de la Police nationale d’Haïti a décidé que tous les permis de port d’armes étaient suspendus provisoirement sur l’ensemble du territoire. A l’heure où sont écrites ces lignes, seules la Police Nationale d’Haïti et la Minustah sont ainsi habilitées à circuler avec des armes à feu.

Robenson D’Haiti