Cholzer Chancy : L’entente comme solution

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Photographies par Timothé Jackson / Challenges

Président de la chambre des députés, Cholzer Chancy regarde l’avenir proche avec crainte à cause du non-respect systématique de la parole donnée par nos politiques. Malgré ses appréhensions, il reste conscient de ses responsabilités d’acteur de premier plan.
par G.A.

Né à Ennery, une commune du département de l’Artibonite, le 16 février 1967, Cholzer Chancy est élu député pour la troisième fois. Actuel président de la chambre basse de la 50e législature, président de l’Assemblée nationale par intérim, il jouit de la confiance de ses pairs presque à l’unanimité. Fils de cultivateur, il est viscéralement attaché à sa ville natale. Outre le chapeau de représentant du peuple, il porte celui d’agent de développement et de défenseur de sa commune sur le plan infrastructurel et économique. Après ses études primaires et secondaires, Cholzer Chancy s’est orienté, en 1990, vers l’Institut national d’administration, de gestion et des hautes études internationales (Inaghei). Marié et père de deux enfants, il a accumulé des expériences en qualité de comptable en chef du quotidien Union, qu’il quitta en 1994. Il a travaillé la même année comme assistant administrateur à l’Institut de sauvegarde du patrimoine national (Ispan). Dans le souci de devenir entrepreneur, et mettre ainsi en pratique la leçon apprise à l’Inaghei (« Nous ne formons pas des employés mais des employeurs »), le jeune diplômé en gestion a soumis à la compagnie pétrolière Texaco un projet qu’il a lui-même élaboré. La compagnie perçoit la fiabilité du projet qu’elle finance jusqu’à 80 %. Cette station-service est installée depuis mai 2002 à Ennery, au pied du morne Puilboreau, dans le Haut Artibonite. Attaché au développement de son terroir, Cholzer Chancy a effectué le grand saut vers la politique. En mai 2006, il a été élu député pour la première fois. Jusqu’à aujourd’hui, il a décroché ses trois mandats dès le premier tour.


L’INTERVIEW

Comment voyez-vous le pays dans les trois prochains mois ?
« L’avenir du pays dans les trois prochains mois est très sombre. Très sombre parce que nous aurions dû, selon le vœu de l’accord du 5 février qui a permis à Jocelerme Privert de devenir président, à Enex Jean-Charles de devenir chef du gouvernement de consensus et l’établissement d’un CEP, organiser le second tour des élections le 24 avril. Mais on ne peut pas se faire d’illusions, il n’y a aucune possibilité d’avoir un président élu le 14 mai, aucune possibilité non plus pour le 14 juin. Contrairement à ce que certains pourraient croire, l’accord du 5 février a été rédigé selon l’esprit et la lettre de la Constitution qui, en son article 149, octroie 90 à 120 jours maximum pour organiser les élections en cas d’empêchement du président de la République. Donc, du 14 février au 14 mai cela fait 90 jours, et du 14 février au 14 juin cela fait 120 jours. Le président Privert devait, tenant compte de ces délais, créer les conditions nécessaires pour la tenue du scrutin. Aujourd’hui, nous sommes dans l’incertitude la plus totale. Moi en tant qu’acteur, je suis dans le flou ; la seule façon pour moi de m’en sortir est de prendre mes responsabilités d’acteur. Il est dit dans l’accord que si rien n’est fait dans l’intervalle, l’Assemblée nationale prendra les dispositions qui s’imposent. “Prendre les dispositions qui s’imposent” s’explique de plusieurs façons : l’Assemblée nationale pourrait accorder au chef de l’Etat un vote prolongeant son mandat de quelques jours, tout comme elle pourrait, par vote également, se désolidariser de lui. Au moment où je vous parle, je ne sais pas clairement ce qui sera fait le 14 mai. »

« LE MIEUX SERAIT D’ACCEPTER LES RÉSULTATS DES ÉLECTIONS DE 2015 TELS QU’ILS ONT ÉTÉ PUBLIÉS ET D’ORGANISER LE SECOND TOUR »

 

L’opinion publique a l’impression qu’entre vous et le président Jocelerme Privert le torchon brûle. Est-ce une simple impression ou une vérité ?
« Il n’y a pas de dispute et de malaise entre le chef de l’Etat et moi. Sauf que nous sommes deux pouvoirs n’ayant pas le même objectif. Même si nous avons les mêmes obligations. D’ordinaire, l’Exécutif pense d’une façon et le Parlement différemment. Entre Jocelerme Privert et moi, il y a de profonds désaccords notamment sur le mandat et la mission de la commission de vérification électorale récemment installée. De plus, nos désaccords portent sur la non-application de l’accord bipartite… En fait, le président Privert, qui a un mandat provisoire et précis, nous donne l’impression qu’il traîne les pieds. Voilà grosso modo, le fondement de mon désaccord avec le chef de l’Etat. Cela n’empêche pas que nous nous parlons régulièrement ! Pas plus tard que mi-avril, j’ai eu une conversation téléphonique avec le président au cours de laquelle je lui demandais quand il comptait publier dans le journal Le Moniteur les résultats définitifs concernant les 69 maires élus ; ce qui est l’une des obligations de l’accord de février. Et, si je ne m’abuse, le décret électoral accorde au chef de l’Etat un délai de huit jours pour publier résultats des cartels de magistrats, après leur communication officielle par le CEP… »

Des députés, parmi lesquels vous-même, auraient récemment menacé Jocelerme Privert de destitution ?
« Oui. Un autre point qui a engendré un désaccord majeur est le fait que le président de la République, lors d’une rencontre d’échange que nous avions eue à New York après la signature de l’accord de la COP21, a clairement dit que si le Parlement s’avisait à aller à l’encontre de ses idées, jamais nous ne trouverions le quorum nécessaire, notamment au niveau du Sénat, pour tenir une séance en Assemblée nationale. Pour ma part, je pense qu’il y va de la responsabilité des sénateurs qui sont tenus de se réunir au Parlement en assemblée pour discuter des dossiers importants qui concernent la Nation. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas, en tant qu’élus, nous payer le luxe de faire traîner en longueur les choses importantes pour des querelles de chapelle. Cette mauvaise pratique n’est pas du tout payante. Nous ne sommes pas maîtres du temps. En tant qu’homme d’Etat, je suis pour le dialogue, pour une entente. Malgré mes désaccords, mes divergences de vues et de position avec le chef de l’Etat, cela ne m’empêche jamais pour autant de m’asseoir avec lui pour discuter. Dans ce contexte difficile, alors que le 14 mai se rapproche, une entente est plus que jamais nécessaire. Dans le cas contraire, le pays connaîtra une situation beaucoup plus difficile que ce que nous vivons actuellement. La solution n’est nulle part ailleurs que dans l’entente. »

DATES CLÉS
1967 Naissance à Ennery
1994 Diplôme en Gestion des affaires
2006 Premier mandat de député
2009 Questeur de la chambre des députés
2016 Président de la chambre des députésk

Certains observateurs et même des politiques prêtent au président Jocelerme Privert l’intention de faire durer son mandat provisoire. Qu’en pensez-vous ?
« C’est exactement cela ! C’est d’ailleurs l’objet véritable de mon désaccord avec le président Jocelerme Privert. Le chef de l’Etat me donne l’impression que le temps, pour lui, ne compte pas. Comme s’il en avait à revendre… M. Privert va lentement comme tous les présidents haïtiens élus au suffrage universel le font habituellement, malheureusement ! Le président Jocelerme Privert doit se souvenir d’une chose : qu’il est tributaire du Parlement. Il ne peut pas s’en passer. Aucun autre accord ne peut être signé entre le chef de l’Etat et d’autres secteurs de la société au mépris de celui paraphé le 5 février alors qu’il était sénateur. Je pense que le président doit réviser sa position. S’il croit pouvoir attendre et faire passer le temps, le pays par contre ne peut pas, vu l’ensemble des problèmes sociopolitiques et économiques que nous avons, comme les inondations répétées dans plusieurs régions, la décote de la gourde, les incendies qui éclatent ces derniers jours, etc. Tant que le pays est politiquement instable, ces problèmes demeureront graves. »

Etes-vous interpellé par les multiples nominations effectuées par le chef de l’Etat au sein de l’administration publique alors que son mandat est provisoire ?
« Permettez que je ne fasse pas trop de commentaires à ce sujet ! En fait, le président de la République jouit de certaines prérogatives conférées par la Constitution, comme nommer des directeurs généraux par exemple. Il peut aussi s’évertuer à faire fonctionner à bien l’administration publique. Toujours est-il qu’aujourd’hui la priorité doit être accordée à ce qui est vraiment prioritaire. La priorité aujourd’hui pour le président Jocelerme Privert ce sont les élections. Si les changements opérés au sein de l’administration publique sont à même de rendre encore plus possibles les élections, ce serait une bonne chose. Mais si ces changements s’inscrivent dans une logique de placer des pions pour arriver à un plan, il sera très mal compris et en payera le prix. »

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« DANS CE CONTEXTE DIFFICILE, ALORS QUE LE 14 MAI SE RAPPROCHE, UNE ENTENTE EST PLUS QUE JAMAIS NÉCESSAIRE »

 

Quelle est votre position personnelle sur la récente mise en place de la commission indépendante d’évaluation et de vérification électorale ?
« Je n’ai aucun problème avec une quelconque commission de vérification. Mais quelle est donc la mission réelle de cette commission ? Quelle est l’économie dans tout cela ? D’août 2015 à aujourd’hui – nous sommes en mai –, les résultats des élections sont quasiment consommés par la population. Je ne dis pas pour autant qu’il n’y a pas eu des irrégularités. Vraisemblablement, cette structure serait instrumentalisée. Les rumeurs disent qu’il y a un plan visant à écarter le candidat du PHTK dans la course… Quelles que soient les conclusions de son rapport, elles seront acceptées par un camp et refusées par un autre. Cela n’arrangera rien ! Prenons le cas de la chambre des députés qui compte aujourd’hui 92 élus. La commission, dans son travail, touchera les élections législatives. Si elle trouve ne serait-ce qu’un seul parlementaire “mal élu” et, automatiquement, Jocelerme Privert perdra sa légitimité, le gouvernement d’Enex Jean-Charles également car les deux étant l’émanation du Parlement. Même la légitimité du CEP sera également mise en cause. Cette commission de vérification est une véritable perte de temps. Le mieux serait d’accepter les résultats des élections de 2015 tels qu’ils ont été publiés et d’organiser le second tour. Et, en tant qu’hommes d’Etat nous devrions prendre les dispositions nécessaires pour corriger définitivement ce déficit et qu’il n’y ait plus jamais de mauvaises élections dans notre pays. En somme, il est vraiment nécessaire de passer l’éponge et que le conseil électoral publie le calendrier électoral pour que les élections soient finalisées au plus vite. »

Donc, vous jugez inutile la commission ?
« Supposons que la commission confirme dans son rapport les mêmes résultats que le CEP d’Opont. Son travail aurait été une perte de temps. Supposons qu’elle écarte l’un ou l’autre candidat, Jude Célestin ou Jovenel Moïse, cela créera un problème. D’un bout à l’autre le mal est infini. Le décret électoral stipule en son article 187 que, dans les cas nécessitant une vérification soit dans les archives soit dans les bases de données, seul le BCEN peut ordonner la réalisation d’une vérification. A cet effet, la commission est illégale. »

Vous venez d’évoquer le décret électoral, maintenant que le Parlement est fonctionnel vous n’avez pas pensé à le transformer en loi ?
« C’est inscrit dans notre agenda mais les élections doivent d’abord être achevées. Si nous transformons le décret électoral en loi maintenant, il ne sera plus applicable au second tour des élections. Parce que c’est sous l’égide de ce décret que les scrutins de 2015 avaient eu lieu. »

Le président Jocelerme Privert s’est dit récemment favorable à l’organisation d’un seul scrutin en octobre, présidentielle et tiers du Sénat compris. Quel est votre avis ?
« Ma réponse est non. Pourquoi ne pas anticiper par consensus en organisant toutes les élections en juillet par exemple. Si c’est le mois d’octobre qui convient mieux au président, c’est son affaire. Moi je suis contre. »

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« LE CHEF DE L’ÉTAT ME DONNE L’IMPRESSION QUE LE TEMPS, POUR LUI, NE COMPTE PAS. COMME S’IL EN AVAIT À REVENDRE… »

 

Ces derniers jours, nous assistons au défilé des diplomates de haut vol au Parlement. Subissez-vous la pression de la communauté internationale ?
« Point du tout ! Nous ne vivons pas en autarcie. Ce qui se passe en Haïti concerne aussi nos pays amis, nos partenaires à travers la région et ceux d’outre-mer. Les ambassadeurs qui défilent au Parlement viennent uniquement pour s’informer du processus électoral. Et les inquiétudes des Etats-Unis ou de l’Union européenne, entre autres, sont justifiées. L’international n’a qu’une seule obsession : c’est de voir Haïti se doter d’un président élu. »

Le deuxième lundi de mai, les députés devaient partir en vacances pour revenir en juin. Il est bruit que vous craigniez de vous conformer à cette obligation constitutionnelle de peur qu’il n’y ait pas de rentrée en Assemblée nationale, faute de quorum…
« Cette crainte est plus que justifiée. Le président Privert semble avoir dans son plan de rendre dysfonctionnel le Parlement au vu d’une réponse qu’il m’avait donnée lors d’une discussion. J’aurais pu trouver le quorum suffisant pour fermer la première session le 9 mai mais pas pour ouvrir la deuxième le 14 juin. En ma qualité de président de l’Assemblée nationale par intérim, je décrète la permanence. Les députés n’iront pas en vacances. »

En tant que président de l’Assemblée nationale a.i., d’aucuns disent que vous êtes mieux placé pour remplacer Jocelerme Privert au cas où celui-ci serait destitué par le Parlement…
« Loua sa poko janm danse nan tet mwen. En français : cette folle idée ne m’a jamais habitée. Le président de la chambre des députés est automatiquement le chef de la majorité. Cela dit, j’étais mieux placé que Jocelerme Privert pour devenir le président de la République. La fonction importe peu. Il faut faire partie de la solution et non du problème. »