Maryse Pénette-Kedar : L’éducation pour seule option

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Photographies par Tatiana Mora Liautaud / Challenges

Pour sortir du sous-développement et emprunter la voie du progrès, des pays du monde entier ont priorisé une éducation de qualité pour tous. C’est ce que préconise Maryse Pénette-Kedar, fondatrice de Prodev.
Par Cossy Roosevelt et Stéphanie Renaud Armand

C’est en partie grâce à Maryse Pénette-Kedar qu’Haïti figure sur la liste des pays signataires de la Convention de Lomé intervenue en 1989, le plus important accord de coopération économique signé avec l’Union européenne. De 1984 à 1988, alors ministre conseiller chargée d’affaires à l’ambassade d’Haïti à Bruxelles et de la Mission permanente auprès de la Communauté économique européenne, elle y a négocié l’adhésion d’Haïti avant d’être nommée ambassadeur d’Haïti à Bruxelles en 1990. De retour en Haïti et après un passage dans le secteur privé, Maryse Pénette-Kedar est nommée secrétaire d’Etat au Tourisme, de 1995 à 2000, période au cours de laquelle ont vu le jour le Plan directeur du tourisme d’Haïti et le premier site Internet du tourisme haïtien. Depuis 2000, devenue conseillère auprès de la compagnie de croisière Royal Caribbean International, elle dirige la Société Labadie Nord (SOLANO) qui gère l’escale privée de Labadie. Maryse Pénette-Kedar a été présidente de l’Association des industries d’Haïti et a prêté son expertise à plusieurs ONG. Elle est également membre fondateur de Fhame – la fondation de support de la première institution au monde dédiée exclusivement à la lutte contre le HIV/SIDA, les Centres Gheskio –et de la Fondation Solano. Elle est par ailleurs membre du Haut Conseil de l’Université Quisqueya. En 2006, avec son père, l’éducateur Max Pénette, et son mari, Daniel Kedar, elle crée la fondation Progrès et développement (Prodev).


 L’INTERVIEW 

Depuis la proclamation de son indépendance en 1804, Haïti cherche sa voie vers le développement. De toute évidence, il nous manque la clé pour faire démarrer véritablement le processus. L’éducation est-elle cette clé ?
« Cela me paraît évident. Dans le monde d’aujourd’hui, marqué au coin de la compétition acharnée, aucun pays ne peut connaître le développement irréversible sans faire de l’éducation une priorité absolue. L’éducation a aussi un impact sur la démocratisation. Plus un peuple est éduqué, plus il exige de ses gouvernants et plus ceux qui aspirent à le gouverner sont astreints à ce que j’appelle le devoir d’être à la hauteur. Sinon, les médias et la société civile mettront à nu leur impréparation. Dans notre monde interdépendant, nous devons préparer des citoyens capables de briller partout où ils vont. Par-dessus tout, nous devons faire de l’éducation le principal facteur de mobilité sociale dans le pays. C’est à ce prix que nous réduirons les tensions sociales et créerons un environnement propice à l’innovation et à la créativité parce que nous aurons jeté les bases d’une société d’opportunités. »

« COMMENT ESPÉRER FORMER LES CITOYENS DE DEMAIN SI NOUS NE POUVONS SERVIR DE MODÈLES DE DROITURE ET DE RECTITUDE AUX ENFANTS QUE NOUS ÉDUQUONS »

 

Prodev a commencé sa mission éducative en 2007 dans un centre de réinsertion pour mineurs en conflit avec la loi. Comment est né ce projet ?
« Au cours d’une visite dans les locaux du centre de réinsertion pour mineurs à Delmas 33, nous avons mesuré la gravité de la situation. Encadrer ces jeunes pour leur permettre d’être à jour avec le programme de l’Éducation nationale et de ne pas perdre une ou deux années scolaires nous a semblé essentiel. C’est là que la fondation Prodev a commencé ses interventions qui ont continué jusqu’au tremblement de terre.

Après le séisme de janvier 2010, vous avez installé des écoles dans plusieurs camps. Pourquoi et comment avez-vous relevé ce défi ?
« Le tremblement de terre de janvier 2010 a représenté un véritable tournant pour Prodev. Comme tous les survivants, nous nous sommes bien sûr demandé quoi faire ? Lorsqu’on a constaté le nombre d’enfants vivant dans les camps sans aller à l’école, nous avons aussi compris que les centaines d’ONG présentes dans les zones affectées étaient là pour des interventions humanitaires liées exclusivement à la survie immédiate : distribution d’eau, de nourriture et de certains articles pour permettre aux familles sinistrées de surmonter les épreuves. L’instruction n’était pas une priorité mais c’était pourtant un besoin essentiel. C’est ainsi que nous avons conçu 14 tentes-écoles avec le soutien immédiat de l’organisation American Jewish Joint Distribution Committee, JDC. C’était la première fois que Prodev développait un programme pédagogique et cette expérience a mis le moteur en marche. Dans les camps, il y avait des centaines d’écoliers sans écoles, de professeurs sans travail. Nous avons créé autour de ces écoles tout un environnement favorable à un apprentissage de qualité. »

DATES CLÉS
1954 Naissance en Haïti
1984 Ministre conseiller chargée d’affaires à l’ambassade d’Haïti auprès de la CEE
1995 Secrétaire d’Etat au tourisme
2000 Conseillère auprès de la compagnie Royal Caribbean International
2006 Création de la fondation Prodev

Comment Prodev a pu dégager les fonds nécessaires à ce programme ?
« Dès les premiers jours, nous avions compris que la question de la crédibilité était primordiale. Donc, il fallait se plier aux standards internationaux et gérer dans la plus grande transparence les fonds alloués à un projet donné. Nous sommes aujourd’hui réputés comme une organisation pour laquelle le vocable reddition des comptes n’est pas une vaine formule. Nous sommes dans l’éducation et nous voulons éduquer par l’exemple. Comment espérer former les citoyens de demain si nous ne pouvons servir de modèles de droiture et de rectitude aux enfants que nous éduquons. Cette première expérience des tentes-écoles nous a permis de développer notre capacité à rendre des comptes. C’est ce qui nous a permis d’avoir la confiance de nos partenaires financiers. Nous justifions chaque centime dépensé selon les normes préétablies et nous soumettons nos rapports dans les délais impartis. Aujourd’hui, Prodev a construit sa réputation et des organisations tant nationales qu’internationales lui font confiance. »

Six ans après, Prodev gère trois écoles qui nécessitent de grands moyens financiers. Quels sont ces moyens ?
« Prodev est une petite institution qui fait les choses dans le strict respect des normes établies et qui fournit des résultats satisfaisants. Nos ambitions sont grandes par rapport à notre vision pour le pays mais nous nous contentons de faire ce pour quoi nous avons les ressources humaines nécessaires, en tenant compte du soutien financier que nous pouvons recevoir. Nous restons modestes et efficaces, et gérons à peine quelques centaines de milliers de dollars. Pour l’heure, nos bénéficiaires ne dépassent pas le millier. C’est notre infime contribution à un projet national en faveur d’une école standard de qualité en Haïti. L’ambition serait d’implanter des écoles “modèle” de quartier. J’insiste sur “quartier” parce qu’un enfant ne peut pas se lever à 4 heures du matin et marcher des kilomètres pour étudier correctement. Tout ce que nous pouvons faire aujourd’hui, c’est encourager l’Etat et les organisations de la société civile… – enfin, tout le monde – à jouer leur partition dans cette bataille pour une école de qualité et à répliquer le modèle. »

cha-MarysePenetteKedar-TML-8106-sm« COMMENT POUVONS-NOUS
DONNER LA GESTION D’UNE VILLE
À UNE PERSONNE QUI N’A
JAMAIS GÉRÉ MÊME UNE
PETITE BOUTIQUE ? »

 

Pensez-vous que cette école soit possible avec des enseignants dont la formation laisse à désirer ?
« Ce ne sont pas tous les enseignants qui ne sont pas formés. On estime qu’il y a environ 30 % d’enseignants formés dans le système, bien qu’ils n’aient pas toujours le niveau de leur diplôme. Mais il est effectivement urgent de reconsidérer les conditions enseignantes en Haïti. Le budget alloué à l’éducation est insuffisant. Il faudrait revoir à la hausse la grille salariale afin d’attirer les meilleurs étudiants dans le secteur. Il faudrait revoir le curriculum utilisé pour la formation des maîtres. Il faudrait repenser le cursus de formation dans son ensemble. »

Comment voyez-vous l’avenir du tourisme en Haïti ?
« Nous avons des sites historiques, une histoire très riche, de belles plages, un soleil sans pareil… Haïti a tous les atouts pour faire du tourisme sérieusement. Mais le tourisme est un secteur intégré, qui demande une longue construction. Cela fait vingt ans que nous savons quoi faire pour offrir plus aux plaisanciers qui souhaitent faire des excursions. Tous veulent aller à la Citadelle, unique dans les Caraïbes par exemple. Mais ce ne sont pas les opérateurs touristiques qui peuvent faire avancer les choses. L’Etat doit prendre les décisions et résoudre les problèmes qui paralysent le pays : en premier lieu la stabilité politique, la sécurité et la gestion en général. Ce pays devrait être géré par des gestionnaires et non par des politiciens. Comment pouvons-nous donner la gestion d’une ville à une personne qui n’a jamais géré même une petite boutique ? Nous sommes descendus si bas que c’est peut-être le moment de faire le grand saut en prenant les bonnes décisions et d’arrêter de faire de la politique comme nous la faisons aujourd’hui. »

Récemment, des manifestations ont perturbé les activités des plus gros investissements touristiques actuels. Comment pensez-vous que ce type de crise puisse être évité ?
« Je pense que nous devons poser les problèmes de fond, ne pas donner dans la provocation et comprendre l’importance du tourisme dans le développement national. Fidel Castro, que j’avais rencontré à La Havane, m’avait révélé avoir convoqué l’ensemble des ministres de son gouvernement pour leur dire “désormais vous faites tous du tourisme !”. Et cette stratégie a payé, puisqu’aujourd’hui Cuba est l’une des principales destinations touristiques de la région. Nous devrions peut-être faire de même en Haïti, en responsabilisant tous les ministères qui entrent dans le développement du tourisme : l’Education, les Travaux publics, l’Environnement, l’Agriculture, l’Intérieur, la Justice, la Santé, les Affaires étrangères, la Communication et la Culture, la Planification, etc. Nous avons besoin de tous les acteurs pour réussir ce pari. »

Vous avez commencé votre carrière comme fonctionnaire du gouvernement, notamment comme diplomate. Comment voyez-vous l’image d’Haïti aujourd’hui ?
« En ne garantissant pas l’alternance politique, nous condamnons le pays à rester instable. Les institutions comme les différents secteurs de développement ne peuvent fonctionner. Nous projetons à l’extérieur une image tout à fait négative. Et à l’intérieur, cette image ne favorise pas les investissements. Qui peut comprendre ce que nous sommes en train de nous faire à nous-mêmes ? Nous ne nous montrons ni en contrôle, ni responsables. Il faut réaliser les élections pour sortir de cette situation qui risque de dégénérer. Remonter la pente sera de plus en plus difficile avec un million d’Haïtiens en plus tous les quatre ans, et pas une goutte d’eau de plus à donner à chaque citoyen… Mais nous pouvons le faire, l’Haïtien à de grandes capacités. Il faudra aussi que nous sortions de l’improvisation politique. Il faut que la prochaine génération de leaders se recrute parmi les meilleurs d’entre nous. »

 

cha-MarysePenetteKedar-TML-7992-sm« NOUS PROJETONS À L’EXTÉRIEUR UNE IMAGE TOUT À FAIT NÉGATIVE. ET À L’INTÉRIEUR, CETTE IMAGE NE FAVORISE PAS LES INVESTISSEMENTS. QUI PEUT COMPRENDRE CE QUE NOUS SOMMES EN TRAIN DE NOUS FAIRE À NOUS-MÊMES ? »

 

Compte tenu de vos expériences, votre rayonnement, vos résultats à Prodev, accepteriez-vous un poste politique pour contribuer à un véritable changement dans le pays ?
« A 62 ans, je me concentre surtout à augmenter mon impact sur les générations futures. Je travaille, je suis sur le terrain, je crée des écoles, sans faire de bruit. Comme le dit souvent mon père, “le bruit ne fait pas de bien, le bien ne fait pas de bruit”. Mais je rêve de voir le grand chantier d’Haïti démarrer avant de quitter ce monde ; et comme tous les citoyens devraient ouvrir leur porte, je serai là pour aider Haïti valablement. »

Pensez-vous que les enfants et les jeunes croient en l’avenir de ce pays face à la désorganisation totale des institutions de l’Etat ?
« Je dirais que nous ne sommes pas en train de créer l’espoir. Nous fabriquons des Haïtiens qui partiront de leur pays dès qu’ils en trouveront l’opportunité. Cela devrait nous interpeller. La population n’a pas accès à l’eau potable, à la santé, à l’éducation, à l’électricité, au travail, au divertissement, etc. Nous devons définir une vision consensuelle de l’avenir et tracer les contours d’une société équitable qui récompense l’intelligence, l’ardeur au travail et l’honnêteté. Ce sont-là des valeurs fondamentales, universelles qui ont été adoptées par toutes les sociétés contemporaines ayant connu un certain développement. »

Pensez-vous qu’Haïti joue sa dernière carte ? Certains parlent de risque d’une mise sous tutelle. Qu’en pensez-vous ?
« Je pense que cela n’intéresse personne de mettre Haïti sous tutelle. Les puissances qui pourraient agir en ce sens sont plutôt préoccupées par le risque qu’Haïti pourrait représenter pour les pays de la région. Comment maîtriser Haïti, c’est peut-être leur question mais la nôtre aussi. Nous ne devrions pas seulement être inquiets mais agir ! Quand je vois que vingt ans après le “brain drain”, la classe moyenne se reconstitue avec des gens jeunes et formés qui se battent pour changer leur situation et celle du pays, je me dis que tout n’est pas perdu. Mais pour rattraper tout ce retard accumulé depuis l’indépendance, je pense que nous devrions faire fonctionner ce pays 24 heures sur 24 dans les dix prochaines années, résoudre définitivement le problème d’identification et lancer un projet national d’école de qualité. »

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