Le tourisme a maintenant besoin de stabilité

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Daniel Kedar

Sous la tutelle de la ministre du Tourisme Stéphanie Villedrouin, Haïti a redoré son image à l’international. Campagnes promotionnelles et investissements se sont succédé à un rythme sans précédent. Changer l’image d’Haïti a été le mot d’ordre des cinq dernières années. Opération Google : remplacer les images du pays en ruine par des scènes d’évasion paradisiaque. Pari réussi ?

Sans crier gare, les décombres post-séisme sur la toile ont graduellement fait place à des paysages dignes du film The Beach mettant en vedette Leonardo DiCaprio. La pauvreté criante du peuple, les problèmes structurels inhérents au manque de leadership politique ont été mis de côté. Vendre la destination et stimuler le tourisme local et international ont été parmi les priorités du gouvernement sortant. Nous avons tous, en quelque sorte, joué le jeu et cru que miser sur ce que nous avions de mieux à offrir suffirait à changer l’opinion publique sur le sort de cette île et qu’il n’en faudrait pas beaucoup plus pour qu’Haïti redevienne la Perle des Antilles.

Un secteur essentiel
Nous n’avons pas eu tort de le faire car le secteur touristique est un moteur économique puissant. Selon les chiffres du ministère du Tourisme 465 174 touristes de séjour (hors croisiéristes) ont déposé leurs valises en Haïti en 2014. Selon la Société de gestion, d’exécution, de supervision et d’évaluation de programmes (SOGESEP), un touriste dépense en moyenne 160 dollars américains par jour. La moyenne de séjour est évaluée à quatre jours, soit un revenu de près de 298 millions de dollars pour 2014. Ce secteur est donc essentiel à la vitalité économique du pays et une industrie favorisant la création d’emplois. Les cinq dernières années n’ont donc pas été vaines car le travail amorcé pour redynamiser le tourisme en Haïti était essentiel pour l’avenir même du pays. Mais les événements des dernières semaines et la crise politique qui sévit nous démontrent à quel point la cosmétique n’est pas suffisante pour remettre Haïti sur les rails au niveau international. Les belles images, les vidéos à faire rêver ne sont guère utiles quand le mal est profond et que de façon cyclique tout est à recommencer. Tout comme Sisyphe, Haïti semble condamnée à rouler éternellement le rocher de son progrès.

L’implication de tous
Valérie Louis, directrice exécutive de l’Association touristique d’Haïti (ATH), résume la situation actuelle ainsi : « La santé du secteur touristique dépend entièrement de la stabilité politique d’un pays puisqu’elle est basée sur la projection et l’image du pays. Le secteur touristique est un secteur très fragile. Il dépend de plusieurs facteurs politiques mais aussi sociaux. Ces dernières années nous ont démontré l’impact que peut avoir le gouvernement sur un secteur lorsqu’il le considère prioritaire. Aujourd’hui, c’est notre devoir de citoyen de continuer à redorer cette image. C’est l’implication de tous qui va nous permettre de passer ce cap. » Elle poursuit en précisant que la crise actuelle a peut-être même des effets positifs : « Je pense que cette instabilité a fait en sorte que les opérateurs et même les Haïtiens sont plus avisés de l’importance du tourisme. Ils sont plus soucieux et comprennent davantage l’importance de protéger ce secteur maintenant. »

Georges H. Rouzier / Challenges
LA CRISE POLITIQUE QUI SÉVIT a eu un effet dramatique sur les réservations ces dernières semaines. THE EXISTING POLITICAL CRISIS has had a dramatic effect on bookings in recent weeks. Photo by Georges H. Rouzier / Challenges

Multiplier les structures
Kerby Zéphirin est spécialiste des circuits pour Zoom sur Haïti. L’entreprise qui a desservi plus de 300 clients en 2015 ressent les contrecoups de la crise : « Nous n’allons pas nier que les événements du 22 janvier ont freiné la lancée touristique et diminuer quelque peu la courbe d’intérêt pour le grand public. Nos réservations cette année pour le carnaval ont nettement diminué en comparaison à 2015. Malgré les annulations ou les reports de voyage, nous devons continuer à vendre la destination. Notre travail et notre mission se poursuivent ! La situation politique ne doit pas entraver les efforts touristiques des quatre dernières années. » La majeure partie des événements survenus étant dans la capitale, les administrateurs de Zoom sur Haïti croit qu’il devient essentiel et primordial de développer davantage les autres départements en construisant d’autres aéroports et structures touristiques qui pourraient permettre aux visiteurs d’éviter les tensions.

Pour Davidson Toussaint, CEO de Haiti Tourism Inc, la situation est très frustrante pour les acteurs du secteur. Tant d’efforts et d’investissements ont été réalisés. Cependant, il ne croit pas que la crise puisse faire perdre les acquis des dernières années : « Je veux garder un esprit positif, je veux continuer à faire ce que j’ai à faire en attendant que la situation s’améliore », confie-t-il.

Si tous s’entendent pour dire à quel point le secteur touristique est important pour l’avenir du pays, une chose demeure certaine, la cosmétique ne suffit plus. Les slogans, les plages et les couleurs vibrantes deviennent bien sombres dès les premiers signes d’instabilité. Pour que la vitalité de l’industrie touristique soit pérenne, il faut absolument que les questions et problématique sociales et politiques soient abordées de front. Cette industrie ne peut se développer de façon saine en parallèle aux enjeux de justice sociale car le peuple haïtien est au cœur même du type de développement touristique souhaité.

Carla Beauvais