Le talent inné de Gérard Fortuné

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L’ARTISTE HAÏTIEN a longtemps été plus connu à l’étranger qu’en Haïti. Photo par Paolo Woods

Gérard Fortuné est un peintre autodidacte, joyeux, naïf dans le sens artistique mais pas si naïf que ça. A presque 90 ans, il reste vert et très productif avec talent et humour.

GÉRARD FORTUNÉ – plus connu sous le simple prénom de Gérard – est né à la Montagne-Noire, sur les hauteurs de Pétion-Ville un 2 mai, dans les années 30… sans plus de précision. Sa mère vendait des légumes au marché et son père était dans la gendarmerie d’Haïti. Employé de maison, il se distingue vite par sa créativité de bricoleur et de cuisinier émérite. Il se fait remarquer dans le quartier par ses déguisements de carnaval, alors qu’il monte et descend la route escarpée de la Montagne-Noire sur des échasses et visite les arrière-cours du voisinage pour faire rire les enfants. Il commence à peindre et à bricoler avec des matériaux de récupération. Un jour, il est repéré par une photographe américaine qui découvre ses œuvres originales, lui en achète et lui fournit du matériel. Gérard laisse tout tomber pour devenir artiste à part entière et commence à signer ses tableaux.

Une renommée internationale
« Sa créativité se démultiplie, il peint sur des sacs de riz, fait des châssis avec des branches, récupère toutes sortes d’objets : “layer” (sorte de grand plateau en latanier), lampes qu’il bricole et repeint », rapporte Pascale Monnin dans la monographie qu’elle lui consacre. Un peu plus tard il rencontre Issa El Sayeh, musicien collectionneur qui rassemble sous son aile de nombreux artistes dans sa résidence/galerie de Pacot. Là, Gérard découvre les tableaux d’autres artistes comme Hector Hyppolite ou André Normil et des Saint Soleil. Stimulé et encouragé, Gérard commence à peindre sur des grands formats. Il rencontre aussi Michel et Toni Monnin et les Nader, tous galeristes de renom, tout en continuant à vendre à qui veut, particuliers ou galerie, au fil des rencontres. Au milieu des années 1990, il fait la rencontre de Selden Rodman, critique d’art américain et auteur d’une quarantaine de livres. Ce grand amateur d’art haïtien intégrera Gérard dans son fameux livre Where Art is Joy. C’est le début d’une reconnaissance internationale : en 1994, ses œuvres sont reproduites dans Art and Antiques et son portrait d’Aristide illustre un article du New-Yorker. « Le réalisateur de cinéma américain Jonathan Demme le collectionne. Jorgen Leth, cinéaste danois épris d’Haïti, l’inclut dans son film Dreamers, sur les artistes haïtiens. Ses tableaux font partie des collections du Waterloo Center for the Arts dans l’Iowa, du Huntington Museum of Art en Virginie et du Ramapo College de New-Jersey aux Etats-Unis », nous apprend Pascale Monnin. Le chanteur Iggy Pop va même lui acheter une grande toile, Le Bal des Sirènes. Jean-Marie Drot, autre grand promoteur de la peinture haïtienne, l’intègre à l’exposition Art naïf, art vaudou au Grand Palais ainsi que dans l’exposition La rencontre des deux mondes qui fit le tour de la planète.

« Quand je fais de l’argent, je ne le dépense jamais seul, je le partage avec ma famille car je n’ai jamais appris à peindre. Ça m’est venu comme ça, grâce à Jésus », explique tout simplement Gérard.

Un regard affûté
Curieusement, Gérard est plus connu à l’étranger qu’en Haïti. Il faut attendre octobre 2000 pour que le ministère de la Culture reconnaisse enfin sa « contribution au rayonnement de la peinture haïtienne ». Mais c’est véritablement la galerie Monnin qui donne à ce peintre atypique une juste place depuis les années 80 et qui lui rend hommage par un catalogue complet en 2014. Disponible en librairie, il permet de découvrir la créativité artistique foisonnante et facétieuse de Gérard. Un grand Gérard trône aussi à l’Olofson et donne envie de s’offrir l’une de ses œuvres car ce talentueux peintre reste encore abordable. Gérard, qui doit approcher les 90 ans, cultive son jardin potager et sa peinture, en partageant très régulièrement ses inspirations et sa dérision sur ses toiles. Laissons à sa biographe le dernier mot : « Sa force créatrice et son regard affûté se posent sur tout ce qui l’entoure au propre et au figuré, réalité et merveilleux du visible et de l’invisible : histoire, contes créoles, politique, Jésus et les saints catholiques, esprits du vaudou, natures mortes, scènes de la vie quotidienne fleurissent sous son pinceau au gré des vents musiciens et il les fixe sur la toile avec malice et tendresse. »

Stéphanie Renauld Armand