Le retour du Grand Marnier

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Photographies par Ralph Thomassaint Joseph / Challenges

La grande production d’écorces de bigarades et d’huile essentielle reprendra dans le Nord d’Haïti début 2017. Sur un domaine d’une centaine d’hectares, à Pister (Limonade), 23 000 orangers sont en pleine croissance. Novella et Marnier Lapostolle renouent avec une production primordiale pour de nombreux ouvriers.

Les prévisions de rendement des 23 000 orangers qui croissent actuellement sur une centaine d’hectares tournent autour de 2 000 tonnes de bigarades (communément appelées oranges amères) par an. D’où le choix de Pister, une localité de la commune de Limonade, favorable au développement de l’agriculture et en particulier aux produits « Grand Marnier » par rapport notamment à sa climatologie et à son hydrologie. Mais, pour atteindre l’objectif de rendement fixé, 300 ouvriers saisonniers seront engagés dans les meilleures conditions possible. Ils reçoivent ainsi une rémunération de 550 gourdes et ont accès à un dispensaire équipé, à un réfectoire et à de l’eau potable.

Photographies par Ralph Thomassaint Joseph / Challenges« En raison du vieillissement des arbres, des problèmes phytosanitaires, de la modification du microclimat et de l’hydromorphie de nombreuses parcelles de terre sur l’ancienne plantation, il fallait réorganiser l’activité agrumicole sur un autre domaine approprié afin de continuer à satisfaire les besoins de la société française Marnier-Lapostolle », explique Daniel Zéphir, coordinateur principal de la production de bigarades sur la plantation Pister.

L’amour de Marnier pour Haïti
Suite à la catastrophe qu’a connue l’ancienne plantation de 137 carreaux de terre appartenant à Marnier depuis 1973, diverses options avaient été mises sur la table par la société française : acheter du foncier dans un autre pays de la Caraïbe, plus précisément en République dominicaine, ou acquérir de nouvelles terres dans la région afin de se libérer du risque phytosanitaire. « Une fois encore, l’amour inhérent de Marnier pour Haïti a fait pencher la balance pour l’obtention d’un nouveau foncier dans le Nord, ce qui permet de sauvegarder les centaines d’emplois créés », se réjouit Daniel Zéphir, révélant que des années de négociations ont abouti en novembre 2009 à un bail entre l’Etat haïtien et la Société Marnier Lapostolle pour une durée de cinquante ans. La nouvelle plantation est complètement biologique et répond entièrement aux règles environnementales, selon les responsables de la compagnie haïtienne Novella. De fait, les écorces d’oranges amères et l’huile essentielle produites dans le Nord d’Haïti sont d’une qualité supérieure et participent au succès mondial de la liqueur « Grand Marnier », peut-on ainsi lire dans un document présentant la maison fondée en 1827.

 LES ÉCORCES DE BIGARADES sont séchées au soleil avant d’être distillées en France.
LES ÉCORCES DE BIGARADES sont séchées au soleil avant d’être distillées en France.

Le secret de Marnier
La bigarade, qui est une orange amère avec un parfum délicat, est récoltée dans les Antilles, particulièrement en Haïti, alors que son écorce est encore verte de manière à conserver son arôme. L’orange est ensuite écorcée en quatre tranches. Les pelures sont séchées au soleil puis envoyées à l’usine en France afin d’être distillées lentement donnant ainsi une essence d’une finesse incomparable. L’essence d’orange est ensuite combinée avec les meilleurs cognacs selon une recette unique. Ce mélange subit de nouveau une fermentation durant des mois, voire des années, dans des fûts de chêne où il acquiert sa totale subtilité. La première bouteille de liqueur, à partir de la recette de Louis Alexandre Marnier Lapostolle, a été vendue sur le marché en 1880 et, depuis, ce produit baptisé « Grand Marnier » a reçu de nombreuses médailles dans le monde entier.

Une stratégie : investir
Les investissements déjà consentis dans le cadre de la relance de la production d’écorces d’oranges amères et d’huile essentielle à Pister pour le compte de la société Marnier Lapostolle se chiffrent à plus d’une dizaine de millions de dollars américains. Parallèlement, des ouvriers s’activent à dessoucher les orangers malades et desséchés sur l’ancienne plantation. Les 137 carreaux de terre seront ensuite remués pour pouvoir reprendre toute leur fertilité. La maison Marnier peut à tout moment décider de remettre à profit ce vaste domaine. Une décision qui dépend des tendances du marché, concède Daniel Zéphir. Les investissements de Marnier Lapostolle ont évidemment de l’importance aux yeux des ouvriers saisonniers. « Outre les services offerts aux travailleurs agricoles, la société participe activement au développement social de la région », poursuit-il, prenant en exemple la construction de la clôture d’une école avoisinante fréquentée par des enfants, notamment ceux des ouvriers des plantations. Mais pour booster le développement dans le Nord, il faudrait doubler, tripler voire quadrupler ce genre d’initiatives. Deux plantations d’une superficie de quelque deux cents hectares pourraient totaliser une production de plus de 4 000 tonnes de bigarades et multiplieraient par deux le nombre d’ouvriers. Mais aussi les rentrées financières pour le pays.

DANIEL ZÉPHIR, coordinateur de la plantation de Pister.
DANIEL ZÉPHIR, coordinateur de la plantation de Pister.

Cossy Roosevelt