Le labyrinthe de l’aide internationale

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Jean Pharès Jerome, Journaliste, spécialiste en journalisme de développement. Professeur à l’Université d’État d’Haïti. Maître en Population et Développement
Jean Pharès Jerome, Journaliste, spécialiste en journalisme de développement. Professeur à l’Université d’État d’Haïti. Maître en Population et Développement

« L’AIDE INTERNATIONALE EST UNE ARME À DOUBLE TRANCHANT. ELLE PERMET DE MASQUER CERTAINES RÉALITÉS, MAIS ELLE PEUT PERTURBER LE SYSTÈME »

Haïti figure parmi les pays qui reçoivent le plus d’aide internationale ces dernières années. Au lendemain du séisme du 12 janvier 2010, le pays occupait la 3e place des pays les plus assistés, derrière le Libéria et les Îles Salomon. Pourtant, Haïti y occupait la 16e place jusqu’en 2009. En 2010, l’Aide publique au développement vers Haïti a atteint plus de trois milliards de dollars, dont 40% d’aide humanitaire. En 1990, l’aide vers Haïti était pourtant moins de 200 millions de dollars par an.

En dépit de l’aide massive de la communauté internationale ces dernières années, Haïti reste le seul PMA de l’hémisphère occidental. Elle est devancée par ses voisins dans tous les domaines.

Il ne pourrait pas en être autrement dans la mesure où notre économie est en chute libre, notre système de santé est réduit à une peau de chagrin, notre éducation est désarticulée, notre environnement se dégrade au quotidien… Ce sombre tableau est le résultat des décennies d’instabilité politique due au refus de nos élites de transformer Haïti en une vraie République démocratique. Au contraire, depuis la chute de Duvalier en 1986, les forces en présence ont tout fait pour maintenir le pays dans le gouffre. L’État haïtien est aujourd’hui réduit à sa plus simple expression, au point que nous sommes classés parmi les États faillis du monde. Un classement de la honte que nous partageons avec des pays comme le Soudan du Sud, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo et l’Afghanistan. L’aide internationale dont dépend notre survie est un indicateur que l’État haïtien a réellement failli. Aujourd’hui, quel secteur du pays ne bénéficie pas de l’aide internationale ? Quelle part de notre éducation, de notre système de santé finançons-nous ? Le budget de certaines ONG est plus important que celui de nos ministères. Ce qui rend l’État incapable de contrôler leurs actions. Dans beaucoup de projets d’envergure, les autorités haïtiennes jouent un rôle de figurant. Dans un tel contexte, le concept de souveraineté est devenu un vœu pieux. La présence des casques bleus de l’ONU sur notre sol, l’incapacité de nos dirigeants à défendre les victimes du choléra face à l’ONU, notre dépendance alimentaire en sont la preuve.
Rien ne montre que la situation va s’améliorer à court terme. Au contraire, d’année en année, notre dépendance vis-à-vis de l’international s’accentue. Car, avec les catastrophes naturelles récurrentes (tout récemment l’ouragan Matthew) et la permanente instabilité politique, la capacité du pays à faire face à ses problèmes va continuer à diminuer. Ce qui nous met dans l’obligation de nous tourner vers l’aide internationale qui est une arme à double tranchant. Elle permet d’une part de masquer certaines réalités, d’autre part, elle peut perturber le système de prix et nuire aux producteurs locaux. Elle peut aussi créer des besoins qui ne seraient pas là autrement ou encore rendre les besoins permanents. L’aide peut aussi entraîner la corruption et créer la dépendance.
En Haïti, pays dépendant de l’aide internationale, les effets de l’assistance sont visibles. Mais les besoins sont si criants que nous n’osons pas dire non. Nous sommes dans un vrai labyrinthe. Comment s’en sortir ? Voilà la question à laquelle nous devons répondre comme peuple.