Le juteux commerce des anguilles

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©iStock/Getty Images

Chaque année, huit tonnes d’anguilles sont exportées sans compter la quantité qui part vers la République dominicaine. L’anguille fait partie des sept premiers produits exportés et des six produits les plus demandés par les premiers partenaires commerciaux d’Haïti. L’espèce est aujourd’hui en voie d’extinction.

A partir d’une colline qui domine la baie des Abricots, des centaines de luminaires scintillent sur la côte jouxtant l’embouchure. C’est la période de « dekou ». Ce moment de l’année où la lune apparaît et les larves d’anguilles (appelées civelles) s’agglutinent près du rivage. Des centaines d’hommes, une lampe électrique attachée au front, à l’aide d’un tamis fait de tissu moustiquaire collé sur un rectangle de bois, retiennent les civelles que chaque vague apporte. A leur cou, est accrochée une bouteille en plastique dans laquelle ils déversent leur butin de pêche. « C’est un miracle du ciel qui permet à ces gens d’avoir un peu d’argent dans une zone presque morte », se réjouit Michaëlle de Verteuil qui vit aux Abricots depuis quarante ans.

Depuis quelques années, la pêche des anguilles mobilise des milliers de personnes à travers le pays pour compenser l’épuisement du stock européen et satisfaire l’appétit grandissant des Asiatiques. L’anguille d’Haïti est essentiellement exportée vers le Canada, la Chine, la Corée du Sud et les Etats-Unis. Elle génère le double du revenu des exportations de la mangue. Tout un système est mis en place pour collecter, conserver et transporter la précieuse marchandise à destination. D’abord, il y a des agences dans les villes qui achètent les pêches des paysans. Ces agences fournissent des balances, des sachets d’oxygènes et autres outils nécessaires pour peser, conserver et transporter les civelles.

Un business florissant
Lorsque Pablo choisit de quitter les Etats-Unis pour s’installer en Haïti, il apprend par le biais d’un cousin l’existence du commerce des anguilles qui assure des revenus importants en un temps record. Confiant dans la réussite du business, il y consacre une bonne partie de son argent : « Au début, je voulais gagner 50 000 dollars par an. Mon cousin m’a dit qu’il générait facilement 300 000 dollars par semaine. » Le commerce des anguilles implique une poignée de gens influents qui veulent le maintenir dans l’informalité parce qu’il génère des millions en marge du contrôle de l’Etat. « Les anguilles actuellement c’est comme la cocaïne, nous révèle une source. Sur les routes, il y a des commandos qui guettent les convois vers Port-au-Prince. »

Dans certaines zones, il n’est pas possible d’acheter, ni de vendre les anguilles. A l’Archahaie, par exemple, il est interdit de pêcher les anguilles pour des raisons mystiques nous révèle-t-on. Le Cap-Haïtien est réputé zone sensible à cause des réseaux puissants qui contrôlent le commerce. En octobre 2015, des résidents des localités de Grande Saline et de la Grange, 5e section communale de Saint-Marc, se sont affrontés pour défendre des aires de pêche aux anguilles. Au moins trois personnes ont été tuées.

« Nous étions trois, armés et la mine foncée car il s’agit d’une filière où, une fois identifié comme acheteur, vous devenez automatiquement une cible », révèle notre source. Certains acheteurs voyagent avec d’importantes sommes d’argent, sillonnant les côtes jouxtant les embouchures, pour acheter directement aux paysans. « Je payais entre 15 000 et 20 000 gourdes le kilo que je revendais aux agences 1 500 dollars US », confie Pablo. Le prix des anguilles dépend des fluctuations du marché international. Des agences collectent des cargaisons à travers le pays qui sont ensuite acheminées dans des avions-cargos spéciaux pour les exporter.

LA BAIE DES ABRICOTS est, chaque année, un lieu de pêche des civelles.
LA BAIE DES ABRICOTS est, chaque année, un lieu de pêche des civelles.

Une espèce en voie de disparition
L’anguille est un poisson qui vit en eau douce et se reproduit en mer. Dans les années 1980, il était classé comme espèce nuisible en France en raison de sa grande abondance. On disait qu’il menaçait l’existence de poissons comme le saumon et la truite. L’anguille européenne (Anguilla anguilla) est aujourd’hui une espèce en voie de disparition. Son stock a considérablement diminué à cause de la pollution, de la modification des climats et du courant marin, de la pêche et du parasite anguillicola crassus. Pour assurer la survie de l’espèce et la reconstitution des stocks, un plan de gestion national à chaque Etat membre de l’Union européenne a été adopté en 2007.

L’anguille d’Amérique (Anguilla rostrata) est aussi menacée selon le site Pêches et océans Canada pour les mêmes raisons. En avril 2006, le Comité sur la situation des espèces en péril du Canada a désigné l’anguille « espèce préoccupante », et en mai 2012, l’espèce a été qualifiée de « menacée ».

Contacté sur le dossier, le ministère de l’Agriculture des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR) n’a pas voulu se prononcer sur le dossier. Selon un document en notre possession, le MARNDR envisage cependant des mesures pour contrôler la pêche des anguilles. Des études seront effectuées pour évaluer l’état de la ressource.

Ralph Thomassaint Joseph