Le grand boulevard

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Photographies par Timothe Jackson/ Challenges
Photographies par Timothe Jackson/ Challenges

Supporté par la majorité des deux branches du Parlement, bénéficiaire d’un climat politique détendu, le Président de la République, Jovenel Moïse, a devant lui, du moins en apparence, la voie libre pour concrétiser son programme politique.

Tant au Sénat de la République qu’au niveau de la Chambre des députés, la majorité présidentielle s’est imposée, mettant pour ainsi dire, intelligemment, l’Opposition déjà minoritaire hors d’état de nuire. En effet, dans les deux bureaux nouvellement constitués, elle pèse de tout son poids. Au grand corps, le bloc majoritaire, fort d’une vingtaine de sénateurs, s’est approprié tous les prestigieux sièges. Qui plus est, les supporteurs de l’action gouvernementale se sont adjugé toutes les Présidences des Commissions permanentes.

Dans l’autre branche du Corps législatif, le scénario est le même. La centaine de députés (réputés proches du pouvoir en place) s’est posée en véritable monopole. Ceci même si un »infime consensus » semble avoir guidé dans leur choix des membres du bureau et des présidents de commission. Mais en règle générale, les blocs minoritaires n’ont pas la voix au chapitre. Comme s’il avait la baraka, Jovenel Moïse collabore, depuis son arrivée à la tête de la plus haute magistrature de l’État, avec un Parlement mené par deux alliés sûrs. Après le règne de Youri Latortue au Sénat et de Cholzer Chancy à la Chambre des députés, les influents élus, Joseph Lambert et Gary Bodeau, occupent la Présidence des chambres. Une nouvelle année législative ayant débuté en janvier dernier, l’occasion se présente une fois de plus aux majorités présidentielles de ratifier plus de lois susceptibles d’améliorer le cadre des affaires ou de favoriser le développement.

Une loi calme le jeu
En décidant d’appliquer la loi du 16 janvier 2014 portant sur le financement des partis politiques, l’administration Moïse-Lafontant a fait preuve d’un certain génie. Désormais, certaines structures politiques disposent d’un peu d’argent pour leur fonctionnement. La chance de les retrouver dans les rues à manifester contre le pouvoir est peu probable. Les habituelles grandes voix discordantes, Pitit Dessalines et Fanmi Lavalas, donnent encore du fil à retordre au chef d’orchestre Jovenel Moïse. ‘’Pas question de recevoir une quelconque subvention de l’actuelle équipe au pouvoir !’’, tempêtent Moïse Jean-Charles et Schiller Louidor. ‘’C’est une tentative de corruption’’, s’énervent-ils. Les opposants radicaux prêchent dans le désert, semble-t-il, puisque 57 partis politiques ont déjà commencé, depuis le 22 janvier 2018, à se partager les 571 millions de gourdes de financement que l’État prévoit de leur accorder.

Joseph Lambert président du sénat.
Gary Bodeau président de la chambre des députés.
Gary Bodeau président de la chambre des députés.

Une division profitable au gouvernement
Finie la lune de miel ! Entre Moïse Jean-Charles et André Michel, le divorce est consommé. Les deux lanceurs d’alertes ne se retrouveront plus à la même table pour annoncer les manifestations antigouvernementales. Le temps où ces opposants coriaces définissaient des stratégies communes pour mettre le bâton dans les roues et des épines aux pieds de Jovenel Moïse est révolu. En fait, la marche de la Dignité programmée par le ‘’Secteur démocratique et populaire’’ en vue de donner une réponse aux insultes de Donald Trump a été récupérée politiquement par le leader de Pitit Dessalines. Ceci a matérialisé la division de l’opposition jusqu’ici en latence. Unis, les opposants radicaux ne pouvaient plus, depuis quelque temps, ébranler le Pouvoir. Désunis, Moïse Jean-Charles et consorts, André Michel et sa bande, deviennent atones et ne pourraient en aucun cas réaliser leur rêve de chambardement du régime Tèt kale version 2. Voilà une division politiquement profitable à l’homme qui promet d’électrifier 24 heures sur 24 tout le pays avant la fin de son quinquennat et de mettre la nourriture dans l’assiette des millions d’Haïtiens vivant en dessous du seuil de pauvreté avec moins d’un dollar par jour. Dans cette Haïti sans opposition forte et dotée d’un Parlement presque à pensée unique, Jovenel Moïse dispose de la stabilité nécessaire pour piloter sa Caravane et amener le changement.

Georges E. Allen