Le Fresco haïtien, la saveur d’une tradition tropicale

274
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

Le Fresco a traversé des décennies et reste l’une des boissons les plus consommées par les Haïtiens, tout âge confondu. Quoiqu’en diminution constante, ce rafraîchissement, doté d’une variété de couleurs et de saveurs, continue d’être le délice des consommateurs.

Sur dix écoliers interrogés, neuf avouent aimer profondément le fresco. Emmanuel Joseph, un élève de l’école nationale Guillaume Manigat dit être un vrai passionné de cette boisson tropicale.  «Je fais en sorte que ma tante me donne de l’argent tous les matins pour acheter des pâtés et du fresco », confie le jeune garçon de 12 ans avec enthousiasme. « Quoique le marché change, l’addiction des consommateurs pour le fresco ne change pas » se réjouit Ricardo Dorcilien, copropriétaire de Fresko Re-100. Selon ce qu’il déclare, son entreprise a non seulement innové le fresco mais a aussi renforcé les mesures d’hygiène de celui-ci. Dans un pays tropical comme le nôtre, savourer un fresco à la mi-journée est l’une des plus belles choses qui puisse arriver à un Haïtien. Ce goût du bonheur demeure en particulier chez la plupart des enfants, qui, ont  tous au moins une fois dans leur vie déguster un fresco. Cette boisson composée de glace pilée (graje) arrosée d’un sirop épais, sucrée et aromatisée de différentes saveurs est bien plus qu’un apéritif.

Une marchande de fresco dans l'aire du champ de mars.
Une marchande de fresco dans l’aire du champ de mars.

«Avec quelques petites touches de modernité, le décor de la marchandise change de nos jours, on voit moins de charrettes en bois dans les rues avec des décors archaïques », fait remarquer Kerns Larêche, étudiant finissant en science juridique à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques (FDSE) et franc consommateur de fresco. « De nos jours les marchands possèdent des charrettes en fer découpé avec des stickers affichant des publicités plutôt que des charrettes en bois avec des écriteaux : malere pa chen, bel fanm pa dola, lavi pa fasil etc. », renchérit-il. Pour le neveu du sénateur Ronald Larêche, avec ces stickers de publicité dans les nouvelles boîtes de frecos, ce commerce perd une philosophie qui traduisait la réalité sociale des marchands d’autrefois. Et la modification ne s’arrête pas là, relate-t-il, expliquant qu’aujourd’hui les sirops sont moins épais, les frescos sont consommés avec des chalumeaux, les blocs de glace dorénavant sont pilés à l’avance et transportés dans des igloos. Ce qui selon Larêche, change l’authenticité culturelle du fresco comme une activité reflétant la couleur locale du pays.

Goût et saveur variés
Sur les deux rangées de la charrette que conduit Dor Farius, un marchand de fresco rencontré au Champ de mars, près de la place Pétion, on trouve une trentaine de bouteilles. La moitié contient le sirop blanc, le sirop de base, et les autres possèdent chacune une couleur de sirop. « Chaque couleur correspond à un goût. Il existe le sirop d’anisette, de menthe, d’orgeat, de grenadine, de grenadia, de citron et le sirop (kokoye) fait à base de noix de coco, etc. », explique Monsieur Farius. Mélanger cette boisson avec des pistaches grillées (arachides) demeure la composition préférée de beaucoup de consommateurs. Ce qui rend le fresco plus appétissant, selon plus d’un. C’est le cas de Kerns Larêche qui dit : qu’« avec la pistache, le fresco devient un amusement qui non seulement ramène le goût et l’appétit mais aussi aide à apaiser la chaleur quand le niveau de la température est élevé ».

Beaucoup sont fans de boissons gazeuses en tout genre produites ces dernières décennies pour étancher la soif des consommateurs. Mais, le fresco a su résister aux compétitions et rester présent dans le menu des boissons à consommer par les Haïtiens. Toujours moins cher que les autres, et moins compliqué… ce qui facilite le choix.

Un business à revenu décroissant
Dans le temps, le fresco générait beaucoup plus de profit selon Dor Farius. « Depuis l’arrivée en quantité des boissons importées et autres crèmes à la glace, le fresco est en baisse », regrette-t-il. Marchand de Fresco depuis 1990, Monsieur Farius dit apprendre à vivre avec le peu de rentrée qu’il parvient à obtenir. Avec un prix variant de 5 à 15 gourdes, le fresco ne rapporte qu’une misère, soit 500 à 750 gourdes par jour. Pendant les périodes estivales, les rentrées peuvent excéder les 1 500 gourdes. « Ce n’est pas une activité génératrice de revenu, dit-il, d’autant qu’on n’a pas d’accès au crédit pour agrandir ses capacités », ajoute-t-il. Or une charrette en bois coûte environ 10 000 gourdes et pour une journée, le marchand doit acheter au moins le quart d’un bloc de glace qui coûte 350 gourdes pour vendre un paquet de 50 cups. Si en réalité il n’y a pas de sous métier, les Haïtiens doivent placer le fresco sur la liste des traditions à sauver.

Marc-Evens Lebrun