Le défi d’un salaire minimum équilibré

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Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

La publication de l’arrêté présidentiel fixant le salaire journalier des ouvriers de la sous-traitance à 420 gourdes a relancé le débat sur les déterminants du salaire minimum en Haïti. Comme à chaque fois, le montant accordé divise le Patronat, les syndicats ainsi que l’État haïtien qui est appelé à faire la médiation entre les deux parties.

Au Parc Industriel Métropolitain, communément appelé SONAPI, la nouvelle a fait l’effet d’une bombe. « Nous allons continuer à manifester pour obtenir un salaire minimum de mille gourdes », annoncent les ouvriers de la sous-traitance qui demandent au gouvernement d’annuler cet arrêté fixant la journée de travail à 420 gourdes. Des travailleurs et travailleuses du secteur textile rencontrés à la SONAPI déclarent que le salaire journalier de 420 gourdes traduit « l’exploitation à outrance » qu’ils subissent dans les usines. Ils se plaignent de devoir dépenser plus de la moitié de ce montant quotidiennement en taxi et nourriture, sans mentionner le loyer, l’écolage de leurs enfants, les vêtements et autres dépenses courantes. Pour sa part, le responsable de la Coordination Nationale des Ouvriers Haïtiens (CNOHA), Dominique Saint-Eloi, dénonce les membres du CSS qui, selon lui, seraient de mèche avec le secteur Patronat qui n’entend pas augmenter le salaire des journaliers de la sous-traitance.

Des parlementaires réagissent…
Au Parlement haïtien, la question de l’ajustement du salaire journalier des ouvriers est aussi agitée et débattue. Le député de Mirebalais, Abel Descolines, est parmi les premiers à se prononcer. Le parlementaire espérait un salaire minimum nettement supérieur aux 420 gourdes accordées par le gouvernement. Il exhorte les autorités à revenir sur l’arrêté fixant le nouveau salaire minimum, compte tenu de l’inflation galopante. Le député estime que le gouvernement n’a pas fait preuve de transparence dans le cadre de ce dossier. « Les syndicalistes n’ont pas été consultés », révèle-t-il. Le député Sinal Bertrand est beaucoup plus acide affirmant que « le gouvernement est en train de tourner le peuple haïtien en dérision ». Il appelle les ouvriers à se mobiliser afin de contraindre les autorités à revenir sur cette disposition. L’élu de Port-Salut s’aligne sur la position des protestataires qui exigent mille gourdes comme salaire minimum rappelant qu’une proposition de loi relative au salaire minimum portant la signature de cinq députés est en souffrance au Parlement depuis près de 8 mois.

Achèvement d’un sacoche artisanal.


La position du Patronat

Au niveau du Patronat des voix se sont élevées également pour essayer de justifier l’octroi d’un salaire minimum de 420 gourdes au lieu de celui de 1 000 gourdes réclamé par les sous-traitants. D’emblée, l’Association des Industries d’Haïti se dit consciente de la nécessité d’ajuster le salaire des ouvriers. Toutefois, son président, Georges Sassine, soutient qu’on ne peut pas tout mettre sur le dos du salaire, donc sur le dos des employeurs. Selon lui, « l’augmentation du salaire minimum, à elle seule, ne saurait améliorer les conditions de vie des ouvriers de la sous-traitance ». Le président de l’ADI précise que « sans un réel pouvoir d’achat, les sous-traitants ne pourront jamais sortir de leurs conditions précaires ». L’entrepreneur souligne, d’un autre côté, que « la matérialisation des accompagnements sociaux promis par l’État serait un bon début, mais ce qu’il faut réellement c’est la définition d’une politique économique globale tournée vers la production nationale ».

Une salle de confection d’objets artisanaux.


Le patronat pourrait faire mieux, et l’État aussi…
Le président de l’Association des Économistes Haïtiens, Eddy Labossière, ne comprend pas que le gouvernement puisse cautionner un salaire de moins de 600 gourdes dans un contexte économique aussi difficile. « Accorder 420 gourdes aux ouvriers n’est pas du tout raisonnable. Il s’agit d’un salaire d’esclave qui ne peut garantir le pouvoir d’achat des plus vulnérables », soutient l’économiste. Et à ce niveau, c’est à l’État de veiller au respect du mécanisme d’ajustement en tenant compte des déterminants du salaire. « Et justement ces déterminants sont laissés de côté par le CCS qui n’arrive pas à contraindre les patrons à fournir leurs vrais états financiers », s’indigne l’expert haïtien. Alors, il ne reste que deux indicateurs macroéconomiques, à savoir l’inflation et la dévaluation de la monnaie locale (la gourde) comme grille d’ajustement salarial. De ce point de vue, Eddy Labossière précise que le salaire doit être ajusté en fonction du coût de la vie. Il reconnaît toutefois la difficulté de cette tâche dans la mesure où l’État a l’impérieuse obligation de protéger les intérêts des ouvriers comme ceux des patrons. Ainsi, le président de l’AEH prône la recherche d’un arrangement équilibré concernant le salaire minimum qui sera en fait une forme de justice pour les deux parties.

Wandy Charles