L’art contemporain en Haïti, quelle évolution?

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Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

L’art contemporain Haïtien a vu le jour dans les années 90 avec l’embargo économique décrété contre le pays, après le coup d’État militaire qui a renversé l’ancien président Jean-Bertrand Aristide. Les matériels nécessaires se faisant rares, les artistes n’avaient pas d’autre choix que d’innover, d’où la production « d’œuvres de récupération ». 28 ans plus tard, les mouvements artistiques du genre gagnent du terrain.

D’un point de vue chronologique, l’art contemporain désigne la période qui va de 1945 à nos jours. C’est une succession de l’art moderne de 1850 à 1945. En revanche, en Haïti, l’art contemporain succède l’art indigéniste, qui traitait des sujets locaux, paysans ou populaires typiques du pays. Toutefois, l’expression « art contemporain » a vraiment fait surface en Haïti au début des années 2000, avec les pionniers Mario Benjamin et Barbara Prézeau. Selon le peintre Nick-Edward Woolley, l’art contemporain Haïtien est marqué par une particularité : des artistes peintres qui se sont mis à l’art de la récupération. 

Il n’y a aucun doute, les artistes peintres comme Mario Benjamin, Ernst Payen et Ronald Mevs, pratiquent cet art en question. Leurs produits sont totalement différents de ceux que l’on trouve chez les artisans récupérateurs à la Grand-rue, au Bel-Air, ou à Carrefour-Feuilles, entre autres. Par exemple, Celeur Jean Hérard produit, en tant que sculpteur sur bois, des œuvres de récupération qui nous attirent par leur originalité. Cette même tendance est constatée chez Guyaudo, avec ses sculptures sur bois décorées. Toutefois, souligne le peintre Nick-Edward Woolley, les œuvres des pionniers ont souffert pendant longtemps, faute d’une méconnaissance cruelle de l’art contemporain haïtien par les réseaux régionaux et internationaux. Les grandes institutions, la Biennale de La Havane, celle de Santo Domingo, les magazines et revues spécialisées, se fiant à l’image négative d’Haïti présentée dans les médias, réduisaient leur connaissance du terrain à de brefs contacts. Par conséquent, les œuvres des artistes haïtiens étaient rarement présentées aux biennales.

Une création contemporaine de plus en plus visible
L’œuvre de ces pionniers de l’art contemporain haïtien, méconnue dans les années 80, intègre timidement aujourd’hui les collections locales. Soutenue par des biennales, des critiques d’art, des curateurs et une bibliographie qui s’étoffe, la présence des plasticiens haïtiens dans l’univers de l’art contemporain progressent de jour en jour.

« Elle va de pair avec l’intérêt croissant des collectionneurs et amateurs d’art pour l’art contemporain en provenance d’Haïti », signale l’artiste peintre Nick-Edward Woolley. L’œuvre de Mario Benjamin, dit-il, a été présentée à presque toutes les prestigieuses rencontres de l’art contemporain international : Biennale de La Havane, de Johannesburg, de Sao Paolo, de Venise et bien entendu de Santo Domingo. Des mouvements artistiques et sociaux naissent et organisent aussi régulièrement des ventes d’art haïtien contemporain en Haïti, à Paris, ou à New York. Plus récemment, deux mouvements ont vu le jour en Haïti : Nou pran lari a et Les jeudis de l’art contemporain. Le premier a pour objectif d’attirer le regard sur les artistes qui ont du mal à faire valoir leurs œuvres. Plusieurs activités ont été entreprises, en commençant par une grande foire artistique qui avait réuni les œuvres d’une douzaine d’artistes issus de quartiers populaires, sur la Place Sainte-Anne à Port-au-Prince, en 2017. Il s’agissait du premier pas d’un long chemin. D’autres activités artistiques ont également eu lieu, comme le Festival International de l’Art Urbain et des Arts contemporains réalisé annuellement par le CAPAUAC. Enfin, l’année 2017 restera marquée en Haïti par une programmation sans précédent avec de nombreux événements, des expositions d’œuvres et des foires artistiques où l’art contemporain haïtien était à l’honneur. Aujourd’hui, il existe aussi plusieurs champs non négligeables de l’art contemporain haïtien s’exprimant à travers ce qu’il convient d’appeler la culture urbaine , le graffiti, la danse, le rap, le slam, le troubadour, etc. Jerry Rosembert Moïse, l’un des pionniers du mouvement graffiti en Haïti, est très connu pour ses célèbres graffitis qui touchent notre réalité sociale. Ses graffitis dénoncent la situation inhumaine vécue par les habitants des quartiers populaires. D’autres jeunes graffitistes expriment les mêmes sentiments soit à travers la caricature, comme Oliga, ou encore le lettrage, comme Epizòd. De nombreux artistes comme Tessa Mars, Makeda, Barbara Prezeau, et aussi d’autres artistes contemporains aux USA comme Kervin André, Phillips Attié, Clifford Bertin font la fierté de l’art contemporain Haïtien à travers leurs œuvres. L’appréciation du public s’avère nécessaire pour participer au développement de l’art contemporain en Haïti.

Aljany N. Zephirin

Nick-Edward Woolley a grandi en Haïti jusqu’à l’âge de 16 ans avant de déménager vers les États-Unis où il a fait des études en Relations Internationales et Studio Art. Pour le peintre Nick-Edward Woolley, ses œuvres sont un mélange profond de la culture Haïtienne et des couleurs de la Caraïbe.