Laënnec Hurbon: Le patrimoine immatériel en partage

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Sociologue, chercheur au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), Laënnec Hurbon est président du Conseil scientifique du collège doctoral de l’Université en Haïti. Il est spécialiste des rapports entre cultures dans la Caraïbe. Parmi les derniers ouvrages, sous sa direction : Catastrophe et environnement, Haïti, séisme 2010, (Editions EHESS, Paris, 2014).

Les sources de friction entre Haïti et la République dominicaine ne manquent pas. Exploitation de travailleurs haïtiens, discrimination portant sur la couleur, inégalités des échanges commerciaux, une histoire tumultueuse marquée tantôt par la solidarité tantôt par la violence ou le rejet. Autant de raisons pour penser ce qui sépare et unit les deux pays.

Le patrimoine immatériel renvoie à ce que Hegel appelait la figure de l’esprit comme marque d’une époque donnée et d’une culture. On rencontre le patrimoine sous les espèces des traditions orales, des mythes et légendes, de la langue, de la musique et des cultes en général, des savoirs, de la langue, de la littérature, bref toutes choses qui proviennent de la créativité d’une société et qui demeurent sujettes à une interprétation permanente. Le patrimoine immatériel détermine finalement la culture d’un pays. Tentons tout d’abord de saisir les enjeux du patrimoine autour de la mémoire. Par la suite, nous évoquerons l’identité et la citoyenneté.

Les recherches conduites conjointement sur l’histoire d’Haïti et de la République dominicaine ouvrent aujourd’hui à une nouvelle compréhension de la mémoire des deux pays. Elles permettent de découvrir les préjugés communs qui dominent dans leurs rapports, mais aussi elles favorisent une mise à distance du présent et donc une relativisation des conflits. L’histoire met en relief les éléments de base constitutifs du patrimoine immatériel, comme les réactions des populations victimes de la Conquête, de la Traite des noirs et de l’esclavage. Ces réactions forment un héritage qui est la matrice commune aux deux pays qui seront appelés plus tard Haïti et République dominicaine. Traditions orales, légendes, religions, langue, musique, etc. sont déterminées par cet héritage. Bien entendu, chaque pays a un rapport particulier à son passé, donc à sa mémoire. Dans le cas d’Haïti, l’on observe une volonté d’oubli radical de la Traite et de l’esclavage au point de reprendre le nom indien d’Ayiti au moment de l’indépendance ; tandis que la République dominicaine fonctionnait – du moins selon des institutions officielles – dans la dénégation du passé de l’esclavage.

« CES RÉACTIONS FORMENT UN HÉRITAGE QUI EST LA MATRICE COMMUNE AUX DEUX PAYS QUI SERONT APPELÉS PLUS TARD HAÏTI ET RÉPUBLIQUE DOMINICAINE »

 

Dans le cas de la République dominicaine, justement, les recherches historiques mettent en demeure de sortir de la vision d’une société de type « indio » dans laquelle disparaitrait peu à peu le phénotype noir et donc toute trace de l’esclavage. Or  une telle situation ne peut qu’être en contradiction avec le réel historique. Mais que ce soit par le biais de l’oubli (cas d’Haïti face à l’esclavage) ou par la dénégation (cas de la République dominicaine), on est en présence du caractère incontournable de la mémoire de la Conquête et de l’esclavage comme mémoire commune, car si cette mémoire est restaurée ou assumée, elle crée des liens moins fragiles entre les deux pays. Cette mémoire est celle de la Caraïbe entière (celle insulaire et celle continentale qui comprend le Venezuela, la Guyane, le Mexique, la Colombie). Le rattachement à l’histoire de la Caraïbe met en face d’un patrimoine immatériel conséquent pour la construction de chaque pays de la Caraïbe. C’est probablement la fermeture sur une insularité imaginaire qui peut rendre  plus difficile la solution des conflits pour chacun des deux pays partageant la même île et  des pans d’histoire similaire.

NDLR : une inversion s’est produite entre les parties du texte du professeur Hurbon. Nous nous en excusons et publions cette semaine la première partie, en contexte.