L’accord de libre-échange
haïtiano-dominicain

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Des flots de petits commerçants haïtiens traversent la frontière le jour de marché. Cossy Roosevelt/ Challenges
Des flots de petits commerçants haïtiens traversent la frontière le jour de marché. Cossy Roosevelt/ Challenges

Le secteur privé haïtien se dit favorable à la conclusion d’un accord de libre-échange entre les deux États se partageant l’île d’Hispaniola. Il consent même à l’idée de mise en commun, entre investisseurs haïtiens et dominicains, dans le but de créer de la richesse sur les deux territoires. Il n’en estime pas moins prématurée pour le moment la signature d’un accord commercial.

La nécessité de clarifier les choses avant de s’engager
Le président de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti (CCIH) est formel : « trois conditions doivent être réunies avant qu’Haïti ne s’engage dans des discussions avec la République dominicaine en vue de la signature d’un éventuel accord commercial ». Les préalables énumérés par Frantz Bernard Craan, qui est également coordonnateur du Forum Économique du Secteur Privé (FESP), concernent la normalisation de la situation à la frontière, ainsi que la finalisation de certains accords déjà signés. Il s’agit d’une part d’un accord signé par la Caricom, dont Haïti est un membre à part entière, avec la République dominicaine, et d’un autre accord signé, celui-ci, par le Cariforum avec l’Union Européenne. Concernant la frontière, Frantz Bernard Craan appelle les autorités haïtiennes à doter les quatre postes frontaliers prévus dans le Code douanier de ressources humaines et matérielles adéquates, permettant un contrôle plus efficace du trafic transfrontalier de marchandises ainsi que de la circulation des personnes. Il insiste également sur le fait que Haïti, l’un des 15 États membres de la Caricom, doit s’en tenir strictement au contenu de l’arrangement trouvé en août 1998 entre la Communauté des Caraïbes et la République dominicaine.

Une référence au CARIFORUM, structure composée des 15 États membres de la CARICOM et de la République dominicaine, qui prévoit déjà, rappelle-t-il, les modalités d’échanges entre les pays composant les deux entités. Le président du conseil d’administration de la Société financière haïtienne de développement S.A. (SOFIHDES) fait, par ailleurs, remarquer que le parlement haïtien n’a toujours pas ratifié l’accord de partenariat économique signé par le CARIFORUM, avec l’Union Européenne en 2009. Il s’agit d’un accord qui, lui aussi, prévoit les modalités de circulation de marchandises et de personnes entre les membres de la CARICOM, du CARIFORUM et de l’UE, et, par la force des choses, entre Haïti et la République dominicaine, souligne-t-il. Frantz Bernard Craan rejette, par ailleurs, tout accord avec la République dominicaine qui viendrait légitimer une répartition des tâches dans laquelle les voisins joueraient officiellement le rôle de garant de la sécurité alimentaire sur toute l’île, alors que Haïti concentrerait toutes ses ressources sur l’agro exportation. «Haïti est un pays souverain. Pas question qu’il abandonne une partie de sa souveraineté à un autre pays ! », met-il en garde. Certains entrepreneurs haïtiens se montrent prudents quant à l’idée de conclure un accord de libre-échange avec la République Dominicaine expliquant que l’ouverture de nos frontières sans la mise en place des balises nécessaires réduirait à néant la production nationale. La situation économique d’Haïti invite à renforcer la production agricole pour, d’une part, garantir l’autonomie alimentaire et, d’autre part, exporter des denrées.

La « coopétition » comme voie royale
L’entrepreneur adhère toutefois pleinement à la proposition publiée, il y a quelques années, dans la presse dominicaine, par l’économiste haïtien Nesmy Manigat qui avance l’idée de la « coopétition » comme base des relations commerciales entre les deux pays. Ce néologisme formé à partir des mots « coopération » et « compétition » réfère à la stratégie d’une entreprise qui « partage certaines de ses ressources avec certains de ses concurrents […] tout en conservant son intégrité ». L’une de ses illustrations les plus courantes concerne la mise en commun pour « remporter un gros contrat ou développer un produit complexe ». Manigat suggère la création de « joint-ventures» qui pourraient intervenir, à la fois, pour le marché intérieur et l’exportation. Craan croit même que des initiatives existent déjà en ce sens. Il cite le cas de la zone franche de la Compagnie de développement industriel (CODEVI) qui opère dans la commune frontalière de Ouanaminthe, dans le Nord-Est d’Haïti.

Rodrigue Lalanne