La voix de la police haïtienne

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Photographies par Timothé Jakson / Challenges

Depuis la création de la Police nationale d’Haïti (PNH) en 1995, ses dirigeants ont toujours accordé une importance capitale au volet communication. Le commissaire Frantz Lerebours en est le porte-parole depuis maintenant plus de dix ans.
par Robenson D’Haiti

Issu d’une famille comptant cinq enfants dont quatre filles, le commissaire Frantz Lerebours se réjouit d’avoir fréquenté, aime-t-il répéter, les meilleures écoles du pays : Jean-Marie Guilloux et le Petit Séminaire Collège Saint-Martial (PSCSM). Il a commencé sa vie professionnelle comme travailleur social. Ses parents l’avaient obligé à quitter la Faculté des Sciences humaines pour qu’il ne devienne pas journaliste. A leurs yeux, c’est un métier dangereux, qui mène à la mort. Ils lui ont alors imposé le Génie civil, en 1987. Une profession que Frantz Lerebours dit avoir oubliée pour ne l’avoir jamais pratiquée après avoir obtenu son diplôme en 1991. Alors âgé de 26 ans, il cherchait de nouveaux débouchés. Maîtrisant l’anglais, il devait travailler comme interprète pour les recruteurs au sein de la Police nationale d’Haïti. Par un concours de circonstances, il a raté le rendez-vous. Ayant vu les jeunes s’entraîner à l’Académie, il s’est inscrit à la PNH. Frantz Lerebours a ainsi intégré la PNH en 1995, comme agent II. Un an plus tard, il devient inspecteur et poursuit son ascension au sein de l’institution policière. En 2005, l’ancien directeur général de la PNH, Mario Andrésol, l’a ainsi nommé porte-parole de l’institution. C’est à ce moment que l’ancien étudiant de la Faculté des Sciences humaines a compris que ce métier était sa vocation professionnelle.


L’INTERVIEW

Quel est l’état de santé de la Police nationale d’Haïti ?
« Nos vœux seraient que la Police nationale d’Haïti (PNH) se porte bien. Mais tant que la population ne se sent pas en sécurité totale, l’institution policière ne saurait se croire en bonne santé. La PNH n’est pas du tout satisfaite de l’état de l’environnement politique, économique et social du pays. Au sein de la police nationale, nous déployons beaucoup d’efforts pour corriger les défauts, les carences et même des problèmes d’éthique ou d’intégrité. Nous essayons, à travers le plan 2012-2016, de transformer nos faiblesses en atouts. Nous allons poursuivre avec le plan 2017-2021. Il est évident que la PNH cherche à maintenir le contrôle interne de sa police mais des éléments externes perturbent son champ d’action. L’environnement externe, s’il n’est pas pris en charge par ceux qui détiennent le pouvoir, plombera grandement notre capacité d’agir. »

A vous entendre, on dirait que la politique pèse sur la PNH ? Au milieu des années 90, le contexte politique ne se prêtait-il pas à la création de cette force ? Ou l’on s’y est alors mal pris ?
« La politique pèse sur tout. La police est une institution chargée d’appliquer la politique publique de sécurité. La sécurité nationale implique une armée, une diplomatie, une police pour la sécurité intérieure et une politique étrangère. La police s’occupe de la sécurité publique. Je ne parle même pas de sécurité intérieure car toute la mécanique en termes de procédures et de politiques à suivre devrait exister. La PNH est à la fois juge et partie. Nous sommes obligés de faire ce qui relève de la compétence des autres. La police nationale est seule parce qu’elle fait partie d’un système d’Etat faible. Sous les régimes autoritaires, on a l’impression que la population était plus disciplinée. Il y a certains acquis qui ont été perdus parce qu’on a balayé d’un revers de main tout le dispositif sécuritaire qui existait au temps de la dictature parce qu’on avait cru qu’il appartenait à la dictature. Or, nous avions fait une transition de ce dispositif vers des comportements démocratiques, nous aurions pu bénéficier de l’architecture de sécurité qui existait au lieu de s’orienter vers un modèle qui ne présente même pas l’avantage d’être un substitut. »

« TANT QUE LA POPULATION NE SE SENT PAS EN SÉCURITÉ TOTALE, L’INSTITUTION POLICIÈRE NE SAURAIT SE CROIRE EN BONNE SANTÉ »

 

Comment la police aurait-elle pu accompagner cette démocratie que le peuple recherchait ?
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« Quand il a été décidé, en 1995, de faire de la police la seule institution armée du pays, on savait très bien que sa jeunesse allait poser problème. On savait aussi que les acteurs politiques allaient la tirer à tort et à travers suivant les aléas politiques. La précaution n’a pas été prise de régler les problèmes politiques et de créer les institutions devant accompagner la transition démocratique. Nous avons été mis devant le fait accompli. Depuis, nous sommes obligés d’affronter des difficultés qui ne sont pas à notre taille. »

Vous venez de dire que la PNH est seule. Quelle est alors l’utilité de la Minustah auprès de l’institution policière ? A quoi la Minustah vous sert-elle ?
« La Minustah donne ce qui lui est demandé. La deuxième chose, c’est que lorsque vous avez quelqu’un en face de vous qui dit être votre partenaire, vous devez pouvoir lui dire les choses en face. La politique publique de sécurité est un préalable à ce que nous voulons, nous, comme sécurité pour notre pays. Tant que cette politique publique de sécurité n’est pas définie de l’intérieur, la Minustah ne donnera que ce qu’elle a et ce qu’elle veut. »

Mais avons-nous formulé la juste demande auprès de la Minustah ? Qu’est-ce que la PNH a demandé ?
« Cela va au-delà de la PNH parce que la mission des Nations unies en Haïti est multidimensionnelle : sociale, politique et économique. La sécurité dont la PNH fait partie est une composante de la rubrique politique de la Minustah vis-à-vis d’Haïti parce que nous sommes une composante de l’arsenal politique du pays. Ce sont nous qui portons les armes. Nous sommes le bras armé de l’Etat et non du gouvernement, et nous sommes la seule institution existante comme force armée dans le champ régalien de l’Etat. Toutefois, c’est mon point de vue personnel, je n’ai pas le sentiment que nous ayons obtenu toutes les compétences que la Minustah aurait pu nous transférer. »

« NOUS SOMMES LE BRAS ARMÉ DE L’ÉTAT ET NON DU GOUVERNEMENT, ET NOUS SOMMES LA SEULE INSTITUTION EXISTANTE COMME FORCE ARMÉE DANS LE CHAMP RÉGALIEN DE L’ÉTAT »

 

Michel Ange Gédéon a pris les rênes de la PNH en avril 2016. Comment jugez-vous sa vision par rapport à la mission de l’institution ?
« Pour résumer, je dirais : moderne ! Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu des efforts modernistes qui ont été entrepris avant lui. C’est comme la stratégie employée par le joueur du billard : utiliser intelligemment les ressources pour ne pas avoir à répéter des coups plusieurs fois. Nous avons entrepris beaucoup de choses mais les avons-nous faites intelligemment ou par répétition de tâches nous installant dans une certaine routine ? Aujourd’hui, nous tenons compte non seulement des actes à poser mais aussi de leur évaluation. Je parle de l’évaluation non seulement des tâches mais aussi des personnes qui les accomplissent. Je pense qu’il nous faut une direction des ressources humaines. C’est pareil pour un pays, il n’est pas possible de développer un pays avec des ressources humaines limitées. Il est faux également de croire que ce ne sont pas des personnes intelligentes qui peuvent faire la police. Un raisonnement par l’absurde a voulu que le niveau intellectuel équivaille à la 9e année fondamentale. C’est suicidaire ! Les défis de sécurité à venir doivent être gérés par les plus intelligents. Leur motif était que ces personnes absorbent mieux l’ordre que les universitaires. C’est la pure absurdité et cela aura des répercussions un jour. »

Lorsque Michel-Ange Gédéon a accédé à ce poste, le peuple comptait ses morts au sein de la PNH. Quelle était l’origine de ces meurtres successifs ?
« C’est peut-être à un sociologue ou à un criminologue de vous le dire ».

DATES CLÉS
1965 Naissance à Port-au-Prince, le 19 mars
1991 Diplôme de Génie civil (ISTH)
1995 Intègre la PNH
2005 Est nommé porte-parole de la PNH
2011 Diplôme d’études diplomatiques (CEDS, Paris)
2015 Diplôme de sciences politiques (CEDI, Haïti)

Mais vous avez pourtant mené des enquêtes…
« Nos enquêtes sont judiciaires. Elles ne sont ni sociologiques, ni criminologiques. Il y a une grande différence. Les personnes que nous avons arrêtées, si elles appartenaient à des cliques politiques, des organisations ou des entreprises particulières, nous pourrions dire que ces entités ont un intérêt dans l’assassinat des policiers. »

Mais la PNH était perçue comme la cible des bandits…
« Ecoutez. Je suis en train de vous dire que la police a subi beaucoup d’attaques. Dans notre société, nous n’avons pas des modes de résolution pacifique de conflits. Nos institutions sont faibles. La Justice ne répond pas à toutes ses prérogatives. Les gens trouvent des moyens de se faire justice eux-mêmes, soit parce qu’ils ne sont pas satisfaits, soit parce qu’ils ne croient plus en leurs tribunaux. Nous avons essayé de chercher des explications à l’assassinat des policiers mais nous n’avons pas pu en trouver la raison principale. Il peut y avoir plusieurs raisons. Il y a des policiers qui peuvent mourir parce qu’il y a des chapelles politiques qui veulent régler leurs affaires et trouvent en nous des cibles bien indiquées. La conjoncture politique peut aussi vouloir que des policiers meurent pour envoyer un message précis à un groupe. Nous pouvons évoquer des tas de problèmes mais tant que nous n’aurons pas approfondi la question, on ne le saura jamais. Et si je le savais, je ne vous le dirais pas. »

Pourquoi ?
« Je ne vous l’aurais pas dit parce que ce n’est pas mon rôle. En vous le disant, j’aurais pu mettre ma vie en danger. Je ne suis pas plus bête qu’un autre. »

Où en êtes-vous avec les réformes engagées au sein de la PNH ? A quel niveau ont-elles été engagées ?
cha-FrantzLerebours-THJAC-0002-RET-sm« Nous suivons une feuille de route 2012/2016. La première composante prévoyait un développement institutionnel et un ajustement structurel de la PNH. Autrement dit, elle envisageait de revoir le cadre juridique et réglementaire de la police, de voir comment adapter la loi aux nouvelles donnes de la sécurité et de donner à l’institution un certain nombre d’outils pouvant nous permettre d’effectuer le travail. Il y a un projet d’une nouvelle loi, qui a été conçu par une commission, pour réviser le document portant création de la PNH. Quand les créateurs de ce projet de loi sont entrés en contact avec les personnes de l’institution, nous nous sommes rendu compte qu’il y a eu un clash. Je n’ai jamais pensé qu’une loi pouvait changer les choses s’il n’y a pas de changement social. Elle fixe le cadre, met des balises mais le problème n’est pas exclusivement juridique. »

Vous parlez de moyens stratégiques et opérationnels, que vous manque-t-il précisément à la PNH : des véhicules, des munitions ?
« Il n’y a pas vraiment de problèmes de véhicules. Nous en avons beaucoup. Mais, je ne dirais pas assez. C’est ce que je peux vous dire sans des précisions quantitatives. Les directions départementales et les services en demandent toujours ».

Qu’en est-il des munitions ?
« Ça, je ne vous en dirai rien ».

Mais est-ce que ça va ?
« Je crois qu’il y a une mauvaise gestion ou une mauvaise allocation des ressources. J’aurais pu dire qu’il n’y en a pas assez si nous avions fait bon usage de ce qui avait été donné. Les ressources ne doivent pas être distribuées au petit bonheur. Il faut qu’il y ait des besoins exprimés et que les allocations soient suivies et évaluées. Quand je suis entré à la police, j’avais, entre autres, un bâton et une arme. On ne m’a jamais demandé ce que j’en ai fait. Aujourd’hui, si je demande, on m’en redonne sans demander des explications… »

« NOUS AVONS ESSAYÉ DE CHERCHER DES EXPLICATIONS À L’ASSASSINAT DES POLICIERS MAIS NOUS N’AVONS PAS PU EN TROUVER LA RAISON PRINCIPALE. IL PEUT Y AVOIR PLUSIEURS RAISONS »

 

N’est-il pas interdit, même à un policier, de porter des armes automatiques ?
« Nous sommes la seule force armée du pays. Il faut peut-être modifier la loi ou bien il faut lever l’interdiction. Nous ne fabriquons pas d’armes. La police, depuis son existence, a eu des Smith & Wesson. Nos unités spécialisées se sont toujours servies de Glock. Ce sont des armes qui ont une grande portée et qui peuvent tirer plusieurs coups sur une seule pression de détente. La PNH dispose également de fusils d’assaut Galil. Or, ce sont des armes de guerre. Cela veut dire que les faits dépassent les règlements. »

Qui surveille aujourd’hui nos frontières ?
« La police. Avec ses faibles moyens. Nous avons 390 kilomètres de frontières avec la République dominicaine et nous disposons officiellement de quatre points principaux d’entrée qui sont contrôlés par la police, la douane et l’immigration. Mais sont éparpillés sur cette frontière 89 points de pénétration et de sortie. Quand on parle de surveillance, on peut dire que sur la frontière classique, nous contrôlons des choses. Mais sur les 89 autres points de passage, nous ne contrôlons pas grand-chose. »

C’est-à-dire ?
« Cela veut dire que n’importe quoi peut passer par ces circuits sans que les autorités ne s’en rendent compte. »