La Grand’Anse exposée aux séquelles de Matthew

90
PHOTOGRAPHIES RALPH T JOSEPH/ CHALLENGES
PHOTOGRAPHIES RALPH T JOSEPH/ CHALLENGES

L‘impact de Matthew est visible partout à travers le département de la Grand’Anse. D’immenses troncs d’arbres jonchent les bords de routes et
les jardins. Par endroits, les sols n’arrivent plus à absorber les eaux et nombreuses sont les maisons en tôles à ne pas être encore recouvertes. Dans ce département qui vit essentiellement de l’agriculture, l’ouragan a porté un coup dur à l’économie des familles. Les paysans n’ont plus rien à apporter en ville pour avoir en contrepartie l’argent nécessaire pour refaire les toits emportés par le vent.

L’environnement sévèrement frappé

Pour l’instant, la Grand’Anse n’est plus ce coin de verdure que les gens encensaient. Les hordes d’oiseaux ne sillonnent plus son ciel, les abeilles et les papillons n’ont plus de fleurs pour butiner et les majestueux corbeaux ont perdu leurs refuges. Partout dans les montagnes, les fours à charbon exhalent leur fumée dans le ciel. Face à l’abondance de bois, le charbon est aujourd’hui la principale production du département.

Les rares cocotiers de la Grand’Anse à se tenir debout sont abîmés. Personne ne sait combien de temps il faudra à l’écosystème pour se régénérer.

Un mois après, il pleut souvent des cordes dans le département. Si les eaux envahissent les maisons, néanmoins elles facilitent à l’environnement de se régénérer vigoureusement. Matthew n’a pas tout emporté. Beaucoup de troncs avaient résisté à ses assauts, et leurs branches effeuillées commencent à avoir des bourgeons. Les mornes ne présentent plus cet aspect cramé qui effrayait les habitants auparavant. « On peut maintenant espérer rien qu’en regardant les montagnes se reverdir, car, elles étaient toutes grises après la catastrophe », lance optimiste, Wilner Pierre qui travaille avec les caféiculteurs de Beaumont. Cette région qui produit l’un des meilleurs cafés du pays a complètement perdu la récolte pour cette saison. Les cerises ont été emportées par les vents, les caféiers ont perdu leurs feuilles et les jardins sont endommagés par la chute des grands arbres.

challenges12À Dame Marie, la mairie peine à faire face aux multiples demandes d’aide d’une ville de 40 000 habitants avec un budget d’un peu plus de 5 millions de gourdes. Les habitants se plaignent des deux poids deux mesures dans la distribution de l’aide tandis que le maire, installé il y a quatre mois, se plaint des moyens réduits de son administration. « Figurez-vous qu’actuellement je n’ai des bâches que pour 200 personnes, comment répondre aux besoins de 20 000 personnes avec ça ? », se demande-t-il. L’économie de la ville de Dame Marie repose en grande partie sur le commerce de cacao et la pêche. Comme dans les autres endroits du département, les cacaoyers sont sérieusement abîmés. La mer a emporté le matériel des pécheurs et détruits les maisons sur la côte.

La ville de Jérémie abandonnée à son sort

Un mois après Matthew, les rues de Jérémie sont sales et le réseau électrique est sévèrement endommagé. Le marché de la ville ne reçoit pratiquement plus de denrées venant des montagnes. L’eau qui est gaspillée dans les hauteurs de Bordes ne pouvant circuler dans les tuyaux jusqu’aux foyers. L’ouragan a saboté le wharf ambant neuf de la ville, emporté les lets et détruit les bateaux des pêcheurs de La Pointe.

« Nous pouvons dire que jusqu’à présent, Jérémie n’a rien reçu de l’État central », se plaint Antoine Dimanche, directeur de la mairie. Le nettoyage de la ville, assuré par une ONG, coûte une bagatelle de 2 millions de gourdes par jour. Depuis les 300 000 gourdes décaissées par le ministère de l’Intérieur, l’État central n’a plus manifesté sa présence alors que des gens venus d’Asie sont présents sur le terrain. Avant Matthew, la mairie avait besoin de 900 000 gourdes par mois pour la ville. Déjà, l’administration grevée de dettes, questionne son nancement pour les jours à venir. « Comment pourrons-nous prélever des impôts sur des bâtiments qui sont sérieusement endommagés par le vent ? », questionne Antoine Dimanche, pointant du doigt une maison en face de son bureau dont le toit est emporté.

Ralph Thomassaint Joseph
Ralph Thomassaint Joseph

Depuis quinze ans, la mairie de Jérémie est débranchée du réseau électrique pour ses dettes non acquittées. De plus, elle doit s’assurer des arriérés de salaire de ses employés.

Relancer l’agriculture et apaiser les tensions

Dans certaines sections rurales, des habitants font état d’une remontée de l’épidémie de choléra. Partout, les gens se plaignent d’être livrés à leur sort pour affronter la pluie et la faim. Pour le maire de Dame Marie, Antoine Dimanche, la plus grande des urgences est de relancer l’agriculture. « Il nous faut des semences et des outils pour retirer les gens de la mendicité et de la dépendance de cette aide étrangère que nous ne pouvons pas faire confiance », déclare-t-il. Il recommande l’achat de semences de qualité des autres départements du pays, adaptables au sol de la Grand’Anse.

Beaucoup de rumeurs qui effrayent les populations circulent dans le département après le cataclysme. D’aucuns estiment que Matthew serait le préambule d’une série de catastrophes, dont un puissant séisme qui risque de causer des dégâts beaucoup plus importants. Malheureusement, les médias n’ont pas de programmes qui occupent le temps d’antenne pour renseigner les populations sur ce qui se fait et quelles attitudes adopter après l’ouragan.