La femme dans la société haïtienne : État des lieux avec Roxane Ledan

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Décédées lors du séisme du 12 janvier 2010 en Haïti, Magalie Marcelin, Myriam Merlet et Anne Marie Coriolan furent des militantes de la première heure qui ont œuvré avec courage et conviction pour l’égalité des filles et des femmes haïtiennes et contre les violences qui leur sont faites. Elles sont plusieurs à avoir lutté pour une société haïtienne plus juste et équitable envers les femmes.


A l’instar des femmes à travers le monde, les féministes haïtiennes se sont rassemblées lors de la Marche Mondiale des femmes en 2000.  Les combats du mouvement féministe haïtien se sont attaqués aux problèmes de la pauvreté, de la violence basée sur le genre, de l’insertion dans la machine politique des femmes, de la place et du rôle de la femme dans la société haïtienne, du droit à l’éducation et au vote. Dans une dimension plus contemporaine, les revendications autour du droit à l’avortement, de la dénonciation de l’inceste, du rejet de la domesticité des fillettes, de la prostitution ont été plus fermement débattues.

Le mouvement féministe haïtien que plusieurs imaginent s’essouffler au fil des ans est pourtant bien vivant.  On ne peut ignorer le rôle du mouvement féministe dans la transformation de la société haïtienne, même si cette société qui se dit matriarcale est largement dominée par des hommes, il ne faut pas minimiser les acquis et surtout ne pas baisser la garde. Manque de structures, de moyens financiers et de plateformes d’expression, il est parfois difficile d’en évaluer les tenants et aboutissements, mais clairement les luttes n’ont pas été vaines et beaucoup restent encore à accomplir.

Challenges a rencontré Roxane Ledan (Taino L), photographe documentariste, reconnue pour son engagement, son militantisme et son travail de conservation de la culture et l’histoire d’Haïti.

Tour d’horizon des grands enjeux qui préoccupent les femmes haïtiennes aujourd’hui.

La femme haïtienne et son rôle au sein la famille : Est-ce vraiment elle qui dirige la cellule familiale ? Qu’est-ce qui a évolué au cours de la dernière décennie ?
Elle est la colonne qui maintient la structure devant garder la maisonnée debout et digne. Les femmes, plus que les hommes, ont le souci constant de rompre le cercle vicieux de la pauvreté pour assurer un avenir meilleur à leurs enfants, notamment en leur permettant une bonne scolarité.

Elle est le « poto mitan » parce qu’elle peut porter le monde sur ses épaules pour sa famille et son environnement immédiat.

Depuis la dernière décennie, les femmes sont très actives dans la société et l’évolution de la condition féminine est un acquis solide vers un mouvement global d’émancipation.

La femme haïtienne et son rapport à l’argent : L’indépendance est-elle bien vue ? L’émancipation financière des femmes haïtiennes est-elle possible sans marginalisation ?
L’indépendance est certes bien vue. Mais, malgré les progrès accomplis, les discriminations, la marginalisation, l’exclusion et les abus de toutes sortes persistent, particulièrement dans les zones les plus difficiles ; ces injustices dont la femme est victime ne jouent pas en faveur de son émancipation économique.

Les mentalités et comportements n’ont pas pleinement intégré la réalité que les femmes sont effectivement productrices, opératrices, agentes économiques et sociales à part entière au même titre que les hommes.

Il aurait fallu l’adoption de mécanismes capables de lutter contre les tabous et préjugés.

La femme haïtienne et son rapport au corps, à la sexualité : Dénote-t-on une libération de la femme quand à sa perception de son droit à une sexualité active ?A mon avis, la femme haïtienne n’a jamais considéré le plaisir sexuel comme un péché. Certes, la domination masculine dans les transactions intimes comprime la sexualité féminine. Mais nous constatons de plus en plus de débats privés et même ouverts et publics sur justement la domination de l’homme, l’insatisfaction des partenaires sur le plan sexuel, la question du corps et du désir de la femme haïtienne.

Les femmes ont longtemps été dictées les comportements sexuels à adopter. Nous assistons à une tentative de libération d’un ordre social où la perception de la sexualité est en train de changer.

Un débat de fond semble être désormais lancé sur le sujet de la sexualité active qui était considéré depuis longtemps comme tabou.

La femme haïtienne et le marché du travail : Le plafond de verre existe-t-il aussi en Haïti. Si oui, comment peut-on le faire tomber ? Qu’est-ce qui explique cet état de fait ?
Dans ce cas exceptionnel, nous parlons ici de catégorie de femmes d’un niveau professionnel. A mon humble avis, le plafond de verre commence petit à petit à se fissurer, car nous constatons que de plus en plus de femmes atteignent des échelons supérieurs et commencent à neutraliser les « freins invisibles » à leur promotion dans les structures hiérarchiques.

On ne saurait parler de plafond de verre pour une importante quantité de nos femmes haïtiennes qui travaille dans les secteurs suivants : au niveau du processus de production et de la transformation dans le secteur primaire (spécialement dans l’agriculture) ; au niveau du secteur secondaire. On les retrouve en grande majorité dans les industries d’assemblage, ce qu’on appelle les factory ; au niveau tertiaire, elles sont dans le secteur informel et domestique qui demeure leur lieu privilégié.

La femme haïtienne et l’éducation : L’instruction des jeunes filles sur le rôle qu’elles ont à jouer dans la société est-elle adéquate ? Continue-t-on à promouvoir un rôle stéréotypé du rôle de la femme dans la société haïtienne. Quelles valeurs devrait-on transmettre ?
Si apparemment, il n’y a aucun problème pour l’insertion des filles dans le système scolaire, celles-ci sont les premières sacrifiées quand, pour des raisons économiques, la famille restreint le nombre de la progéniture à fréquenter l’école ou les établissements d’enseignement supérieur. Ainsi l’abandon scolaire précoce est plus fréquent chez les filles et le pourcentage de femmes de niveau supérieur ou universitaire est relativement faible.

Les femmes se font entendre beaucoup plus qu’avant pour justement se défaire des stéréotypes et préjugés qui les lèguent au second rang au lieu de les percevoir comme l’autre moitié dans le processus de développement. Cette instruction n’est pas donnée sur les bancs de l’école aux jeunes filles qui seront les femmes de demain.

Partons du principe qu’une éducation axée sur l’enseignement des valeurs éthiques et morales, du civisme, et des valeurs sociétales et culturelles peut influencer de manière efficace le développement moral des jeunes haïtiens.

Nelson Mandela a bien compris que : « L’éducation est l’arme la plus puissante que vous pouvez utiliser pour changer le monde. »

Je pense sincèrement que l’éducation est une panacée contre les différents fléaux qui rongent la société haïtienne et sa jeunesse.

Égalité Homme/Femme : Utopie ou réalité ? Où en sommes-nous ?
Utopie, nous sommes des femmes dans une société qui est encore patriarcale. Le premier document stratégique de politique d’égalité femmes/hommes n’a vu le jour que l’année dernière ; il reste encore à déterminer quand il sera mis en action. Six grandes orientations traversent ce document : l’égalité des droits et une justice équitable entre hommes et femmes ; l’éducation non sexiste et des modèles égalitaires ; l’accès à la santé sexuelle et reproductive dans le respect de la dignité des femmes ; l’égalité économique et un accès équitable à l’emploi entre hommes et femmes ; la participation égalitaire des femmes et hommes aux instances décisionnelles ; l’élimination de toutes les formes de violence faites aux femmes et aux filles.

La violence basée sur le genre : La loi du silence, la peur ou l’acceptation d’une conception erronée du phénomène semble faire perdurer des actes barbares envers les femmes.
La violence à l’égard des femmes ne résulte pas de la nature humaine et de comportements individuels répréhensibles. Elle est profondément enracinée dans les relations structurelles d’inégalité entre hommes et femmes, fondée par le patriarcat.

La loi du silence à mon avis est basée sur la honte d’avoir à dévoiler/expliquer la violence dont la femme est victime. Il y a certes la peur aussi ; peur de représailles par celui-là/ceux-là mêmes qui ont perpétré l’agression.

L’acceptation, Oui, mais d’une conception erronée, Non. Car de tels actes de violence, comme le viol, perpétrés contre des femmes ne peuvent en aucun cas faire l’objet d’une conception erronée, sauf pour des brutes. Dans ce cas, la question à se poser doit être : « Sommes-nous presque devenus une société de brutes? »

Nous sommes devenus une société tellement individualiste que tant et tout autant que ces actes ne sont pas dirigés directement vers un de nos proches, ils nous sont complètement indifférents et ne nous concernent pas. On n’en parle pas et on n’intervient pas. Est-ce sous le prétexte peut-être qu’il s’agisse d’une histoire privée ?

Comment adresser cette problématique dans la société haïtienne ?
L’intervention de nombreux acteurs travaillant de concert au niveau communautaire est nécessaire. Les professionnels de l’éducation, de la santé et les associations de femmes ont une responsabilité particulière dans ce domaine. A chaque niveau, les mesures prises doivent viser notamment à rendre les femmes plus autonomes, à sensibiliser les hommes aux problèmes, à durcir les sanctions pour les agresseurs et à répondre aux besoins des victimes.

Aujourd’hui la question de la violence à l’égard des femmes figure parmi certaines préoccupations internationales et des gouvernements de pays concernés par la question ont mis au point des stratégies et des plans d’action pour y remédier.

Haïti aurait du déjà emboiter le pas depuis belle lurette, en urgence et en accordant toute la priorité à cette lutte de violence à l’égard des femmes qui demande une réponse holistique, indivisible et multisectorielle.

La femme et la conservation de la culture haïtienne : Les femmes jouent un rôle important dans la préservation de la culture haïtienne. Comment voyez-vous cette détermination se refléter chez les femmes autour de vous.
Des héroïnes comme : Reine Anakaona ; Amazone Toya ; Manbo Cécile Fatima ; Lieutenant Sanite Belair ; Henriette St. Marc ; Fermière Suzanne Louverture ; Impératrice Félicité Bonheur Dessalines ; Cheffe Marron Marie Jeanne ; Reine Marie Louise d’Haïti ; Catherine Flon ; Joute Lachenais ; Dédé Bazile (Défilé la Folle) – pour ne citer que celles-là – devraient être utilisés comme modèles pour camper des activités culturelles haïtiennes.

Un reflet direct autour de moi est un membre de ma famille : Yole Ledan-Derose et sa compagnie “Les Productions Yole Derose” qui depuis l’année 1999 offrent une série de réalisations (plus d’une vingtaine aujourd’hui) artistiques, musicales et culturelles. La soeur de Yole, Madeline Ledan est styliste et contribue hautement à la préservation de la culture haïtienne en fabriquant lors des spectacles des costumes d’époque coloniale et précoloniale.

Je me permets humblement de m’insérer parmi celles qui jouent un rôle important dans la préservation de la culture haïtienne. Taino-L et ma compagnie Ayiti Bel avons à notre actif depuis 2001 des réalisations publiques, notamment : expositions de photos, aussi de sites indiens réels ; reportages de sites historiques ; documentaires sur des héros de notre indépendance préparés avec mon frère historien, Jean Ledan Fils ; soirées artistiques et culturelles ; pour ne citer que ceux-là.

L’avenir : Quels sont les grands enjeux à débattre sur la condition féminine pour le prochain quinquennat ?
Je ne peux pas répondre à cette question pour Haïti, car c’est avec beaucoup de peine que je constate comme tout le monde les guerres actuelles entres les organisations féministes de chez nous. Ca m’attriste de les entendre se déchirer entre elles dans la presse. Quels que seront les grands enjeux qui à débattre, de toute évidence nos organisations devront d’abord reprendre le chemin de l’entente et de la paix.

Mon voeu personnel est que le problème d’émancipation pour toutes les femmes haïtiennes sans distinction (femmes pauvres, riches, peu cultivées, très cultivées, femmes des mornes, femmes des villes) doit être touché par chacun de nous, de toutes les couches de la société qui en sommes conscients pour que les familles haïtiennes de demain ne se retrouvent pas encore plus disloquées qu’elles ne le sont aujourd’hui.

Pour conclure, une question à mesdames/messieurs les autorités en charge de diminuer, sinon d’arrêter, la violence faite aux femmes :

Pourquoi n’aviez-vous pas priorisé un système national de rassemblement d’information sur la violence contre les femmes qui, d’après mes recherches, est jusqu’à nos jours inexistant. Il n’y a aucune base de données nationale pour recueillir des informations sur des cas de harcèlement sexuel et de violence contre les femmes. L’absence de telles informations ne compromet-il pas la capacité des autorités compétentes d’assurer un suivi du problème pouvant aider à développer une réponse efficace ?

Par Carla Beauvais