La cité administrative de
Port-au-Prince, entre rêve et réalité

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Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

Les récents troubles politiques ont ralenti davantage les travaux de construction de la cité administrative de Port-au-Prince. Dans le cadre de ce vaste projet, certaines bâtisses ont déjà été inaugurées alors que d’autres sont encore en cours de chantier comme le Palais de Justice, le Parquet de Port-au-Prince, le Palais National et le Parlement. Au terme de ces constructions, la configuration du centre-ville sera complètement changée : un véritable « down town » sera créé, à en croire l’UCLBP.
Par Wandy Charles

Le séisme dévastateur de 2010 avait tout détruit ou presque au centre-ville de Port-au-Prince. Les bâtiments qui représentaient les symboles de l’État s’étaient pliés, effondrés. En plus, du Parlement, du Palais national et du Palais de ministères, ce sont 40 autres bâtiments qu’il faut reconstruire. Des travaux qui seront exécutés par l’Unité de Construction de Logement et de Bâtiments Publics, créée justement après le cataclysme. À entendre parler son coordonnateur Clément Bélisaire, ces nouvelles constructions feront de P-A-P une nouvelle Capitale moderne et attractive, avec pour œuvre phare : « la cité administrative ».

Le niveau d’avancement des travaux
Le nouveau Port-au-Prince n’est pas encore sorti de terre. Les beaux plans bien tracés se trouvent sur des cartes à l’UCLBP. Sur ces plans, le Palais national constitue le point de départ de la Cité Administrative, au niveau de l’avenue de la République. La Cité sera bouclée par la Primature et ses bâtiments annexes. Les îlots dessinés sur les cartes et affiches ne sont pas encore une réalité, mais les travaux de construction de la cité administrative démarrés en 2014 avancent graduellement. À date, 4 bâtiments dont le Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales et celui du Commerce et de l’Industrie ont déjà été achevés et remis à l’État Haïtien. La Cour de Cassation située au Champ-de-Mars fut le premier bâtiment inauguré. Le Palais des finances, la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux administratif font partie de 4 autres bâtiments en construction. En outre, l’UCLBP a déjà complété une demi-douzaine d’études dont celle du Palais de Justice, du Parquet et de la Maison de l’avocat. « Cette concentration aura des avantages significatifs », se réjouit Keke Belisaire. D’abord sur le plan stratégique, toutes les institutions seront, soit interconnectées, soit très proches. Ceci facilitera la tenue de réunions d’urgence et tout va-et-vient nécessaire entre institutions. Ensuite, le positionnement stratégique des bâtiments publics concentrés en un seul lieu permettra à l’État de faire des économies d’énergie telle que le courant électrique, l’eau, etc..

À quoi ressemblera l’environnement de la cité administrative ?
L’ingénieur clément Bélisaire souligne l’envergure des travaux mais aussi des bâtisses à construire. Pour la plupart, ces nouveaux bâtiments représentent au moins 8 fois les locaux initiaux. « Ce seront des buildings qui répondront aux normes modernes d’urbanisation avec parking sous-terrain », rassure le # 1 de l’Unité de Construction de Logements et de Bâtiments publics. Selon Clément Bélisaire, même en cas d’inondation du bas de la ville, les occupants de ces espaces n’auront rien à craindre. Aussi, ajoute-t-il, « le système de drainage, vieux de plusieurs dizaines d’années, est totalement à refaire. Dans un souci sécuritaire et esthétique, le réseau électrique aérien actuel sera remplacé par un réseau sous-terrain ». Néanmoins, sur les plans soigneusement arrangés dans les bureaux de l’UCLPB, hormis les rues du Champs de Mars et Monseigneur Guilloux qui seront agrandies pour devenir des routes à 6 voies, toutes les autres artères seront retapées ou complètement réhabilitées dans leurs dimensions actuelles.

Un carwash improvisé dans l’ère du complexe administratif en construction.

Qu’en est-il de l’environnement de la cité Administrative ?
Au milieu de ces explications techniques sur l’architecture de la cité qu’il souhaite tracer, Clément Bélisaire a toujours insisté sur le fait que le centre-ville est à refaire. « Tous les magasins sont à démolir pour être reconstruits. Et il en est de même pour les maisons habitables privées. », indique-t-il. Les propriétaires devront respecter les plans et normes qui leur seront dictés par l’État Haïtien. Cependant, ce plan du nouveau Port-au-Prince n’inclut pas l’espace commercial informel avec tous les marchés publics dont la croix des bossales, le marché Hyppolite, la zone de la cathédrale, etc. « Il faut une réflexion spéciale pour cette zone et sa prise en charge n’est pas pour demain », avoue l’ingénieur.

Le nouvel édifice de la CSCCA en phase d’achèvement.

Les exigences liées à ce type de construction…
L’ingénieur urbaniste Dunel Laurent reste convaincu qu’« il est possible de construire une telle cité au centre-ville de Port-au-Prince répondant aux normes d’urbanisation ». Formé en urbanisme et aménagement, M. Dunel précise pourtant que ces « programmations urbaines » nécessitent des études pointues et des expertises poussées. D’abord, pour réussir un projet d’urbanisme durable de cette envergure, l’élaboration d’un Schéma Directeur (SD) s’avère indispensable. « Il faut en effet une étude géotechnique du terrain avant d’entamer ces constructions ultramodernes et sophistiquées », souligne le spécialiste en construction parasismique. Il s’agit d’une étape importante pour établir ce que l’on appelle un POS (Plan d’Occupation de Sol). « Cette approche devra permettre un meilleur lotissement », explique Dunel Laurent. Ces préambules doivent impliquer les ingénieurs et architectes urbanistes, le Bureau des Mines, le Laboratoire National qui auront pour tâche de relever les caractéristiques géotechniques des sols sur lesquels sont destinées les constructions en question. Autres préalables techniques à prendre en compte : le Schéma de Cohérence Territoriale (SCOT) avec l’élaboration d’un plan de Zone d’Aménagement Concentré (ZAC), en vue de définir une bonne organisation spatiale de la future urbanisation. Ceci est extrêmement important quand on considère la configuration de Port-au-Prince, véritable entonnoir, qui souvent subit de plein fouet les conséquences des avalanches de débris, d’alluvions et d’eau boueuse quand il pleut. « Sinon, le projet est voué à l’échec », prévient l’ingénieur urbaniste, d’autant plus qu’il existe en Haïti, et au niveau de la capitale notamment, un problème de gestion des déchets ménagers, des eaux usées et des eaux de ruissellement. Non captées et drainées, ces eaux peuvent nuire. Fort de tout cela, Dunel Laurent croit opportun, au-delà des experts nationaux, de recruter dans le cadre du projet de construction de la cité administrative des spécialistes internationaux. « Pas parce que nos cadres n’ont las la formation adéquate, au contraire nous avons en Haïti des ingénieurs très bien formés », avoue M. Dunel. Cependant, l’urbaniste souligne que ces constructions sont d’un autre type. Elles demandent une expertise, des expériences et une pratique hors du commun. « C’est ce qui peut malheureusement nous manquer, car ici on n’est pas habitué à construire toute une ville comme ça, si moderne, futuriste et innovante. D’ailleurs, même dans certains pays plus avancés qui réalisent des programmations urbaines de ce type, ils ont recours à des prototypes. Ils font d’abord des essais par échantillonnage. Ainsi, l’État haïtien pourrait développer des Villages pilotes avant de lancer tous les travaux». Ceci fournirait, selon lui, deux avantages : d’une part, décentraliser et surtout déconcentrer les services ; mais également réussir les modèles de constructions voulues dans une démarche « d’essai-erreur ». Entre-temps, dans la Capitale, on pourrait poursuivre les études, préparer le terrain, et l’on entamerait la démolition, le déblayage et les démarches d’expropriation. « Les décideurs disposeraient alors de tout leur temps, dans la mesure où ce genre de projets ne se réalise jamais dans l’urgence. Ce type de travaux s’effectue par étapes », conclut l’ingénieur Dunel Laurent.