Kreyòl essence à l’assaut du marché américain

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Caption code: YVE-CAR MOMPEROUSSE et Stéphane Jean Baptiste.

C’est par tradition l’huile miracle des Haïtiens. « Lwil maskriti » s’arroge en plus des propriétés cosmétiques. Un ingrédient star produit en Haïti et sur lequel Kreyòl Essence a basé sa ligne de soins et sa stratégie de pénétration du marché américain, en visant d’abord les Haïtiennes. Mais pas seulement.

C’est à cause d’un « accident capillaire » comme elle aime à le formuler, qu’Yve-Car Momperousse renoue avec l’huile de palma-christi. Elle se souvient alors de l’extraordinaire pouvoir de cette huile, que lui appliquait sa maman pour restaurer ses cheveux cassés par des démêlages longs et désagréables. Le palma-christi, huile de ricin ou maskriti en créole, ses bienfaits et son usage, avaient accompagné la famille émigrée aux États-Unis. Mais vingt ans plus tard, aucune enseigne de Philadelphie ne disposait de ce qu’elle cherchait : le véritable Haitian Black Castor Oil. Qu’à cela ne tienne, Yve-Car en fera son premier challenge de femme entrepreneur : apporter sur le marché américain une huile de ricin bio, son remède miracle.

Huile maskriti 100 % naturelle
La compagnie Kreyòl Essence (KE) est née de cette idée mais pas seulement. Pour Yve-Car, femme engagée depuis des années dans la communauté haïtienne aux États-Unis, donner à son entreprise un caractère social qui créerait des emplois en Haïti en valorisant un produit du terroir était essentiel. Forte de son expérience en marketing et en conseil en organisation, mais aussi par celle acquise à travers la gestion de plusieurs institutions de développement communautaire à but non lucratif, en Pennsylvanie, dans le New Jersey et à New York, Yve-Car Momperousse crée Kreyòl Essence en 2008 en Haïti. La compagnie dispose également de bureaux en Floride. Avec Stéphane Jean Baptiste, Haïtien Américain qui dirige les opérations en Haïti, et une équipe locale, la compagnie a développé d’une part une activité agroalimentaire dynamique, mais aussi un marché de niche aux Etats-Unis en y important en volume « la première huile de ricin haïtienne 100 % naturelle et équitable ».

A partir de cette matière première, KE développe toute une gamme de produits capillaires et cosmétiques. L’entreprise met à profit la tradition haïtienne qui utilise les propriétés thérapeutiques du ricin pour les cheveux, les cicatrices ou soulager les muscles, en les combinant avec d’autres ingrédients naturels d’Haïti. Ainsi disparaît l’odeur un peu particulière du maskriti local non raffiné, dans des produits originaux au Haitian Black Castor Oil qui se déclinent en une gamme capillaire, corporelle mais aussi de bougies avec l’apport d’Aloe vera, d’huile de noix de coco, de lait de chèvre ou beurre de karité africain, en encore en aromathérapie avec anis, cannelle, menthe ou orange. Les best-sellers ? Le Haitian Black Castor Oil (l’huile originale), la Pommade Kreyòl (un masque nourrissant pour les cheveux) et le Goat & Coconut Krem ak Let (lait nourrissant pour les cheveux).

Réussite économique et écologique
Les propriétés de « Lwil Maskriti » sont nombreuses et légendaires en Haïti. Antifongique, antibactérienne, riche en oméga 6 et 9, mais aussi en vitamine E, l’huile fournie par la plante est un salon de beauté et de santé à elle seule. « Du Plateau central aux Cayes, lorsque l’on demande son secret de beauté à une belle dame âgée aux cheveux brillants et à la peau satinée, la réponse est unanime : c’est lwil maskriti ! », affirme Yve-Car.

Ces bénéfices thérapeutiques sont ceux que vend Yve-Car Momperousse à travers la ligne de soins. Mais les bénéfices vont aussi aux producteurs. Et c’est la toute l’essence de son projet : donner du travail, de préférence à des femmes, et aller jusque dans les mornes reculés d’Haïti, où pousse cette plante qui permet aussi de reboiser. « Nous nous efforçons d’apporter notre part contre les disparités socio-économiques qui affligent Haïti en développant un modèle d’affaires qui profite au pays économiquement et écologiquement. Kreyòl Essence c’est produire naturel avec un but », explique-t-elle. Depuis son lancement en 2014, KE a employé plus de 300 personnes, dont 70 femmes dans la production et l’administration. L’huile est produite localement selon un processus élaboré avec un laboratoire canadien (POS Bio Sciences) et sa qualité testée régulièrement. Kreyòl Essence importe ses conteneurs d’huile de palma-christi qui sont ensuite préparés selon ses propres formules et conditionnés en Floride puis répartis vers ses marchés canadien, français, anglais et américain. La plupart des ventes se font en ligne mais plus d’une dizaine de détaillants proposent aujourd’hui la gamme Haitian Black Castor Oil.

Stéphanie Renauld Armand

www.kreyolessence.com


Rodson Pierre Saint
Rodson Pierre Saint

Chocomax Haïti ou l’art du cacao

Avec 11 employés dans ses rangs, Chocomax est une PME qui, de façon méthodique et graduelle, se positionne sur le marché local avec trois produits phares : le crémasse-chocolat, les bâtonnets de chocolat et le beurre de cacao.

La transformation du cacao est une affaire de famille chez les Joseph. Depuis trois générations, les membres du clan s’affairent à développer des produits originaux pour exploiter la fève. Si, à l’origine, Chocomax était une entreprise familiale, aujourd’hui, elle est devenue une Société en commandites via le concours de plusieurs investisseurs qui ont vu le potentiel de ce projet entrepreneurial. Tout récemment, les propriétaires ont signé un partenariat avec la HFUND ; un « capitalist-venture » qui a décidé d’injecter des fonds pour permettre à l’entreprise, qui compte actuellement 11 employés, de prendre de l’expansion.

Les produits de la gamme Chocomax sont élaborés en deux temps. La phase de préparation du cacao (séchage, torréfaction et décorticage des fèves) se déroule à la petite usine située à Saint-Louis-du-Nord. La phase de transformation a lieu dans l’atelier situé à Lalue à Port-au-Prince. Une particularité du chocolat Chocomax est qu’il est nettement moins gras que ceux disponibles sur le marché, car plus de 70 % de l’huile est extraite pour la fabrication du beurre de cacao.

Des liens privilégiés avec les cultivateurs
Il s’agit de revitaliser l’intérêt pour les métiers agricoles et surtout favoriser un retour à ces derniers qui est d’une importance capitale pour Chocomax. Pour y parvenir, elle fournit un appui technique aux cultivateurs de cacao de Saint-Louis-du-Nord. Les cadres accompagnent les cultivateurs dans la mise sur pied d’une coopérative de planteurs à laquelle une assistance technique en gestion post-récolte, en entrepreneuriat et en nouvelles pratiques culturales est garantie.

La vision de Chocomax a pris un tournant avec l’implication de Mélior Joseph à titre de directeur exécutif de l’entreprise : « Ayant grandi dans un milieu où mes parents réalisaient des formations pour des cultivateurs, cet environnement m’a sensibilisé sur l’importance des cultivateurs dans l’économie et sur la nécessité d’un meilleur encadrement des cultivateurs de cacao. Je suis profondément touché par le taux de chômage affectant des jeunes universitaires. À travers Chocomax, je vois un moyen de créer de l’emploi pour ces jeunes tout en favorisant de meilleures conditions de vie pour les cultivateurs. C’est aussi une façon de revitaliser et de pérenniser la culture de la transformation du cacao au sein de ma famille. »

Né à Saint-Louis-du-Nord, Mélior Joseph a suivi des études en Sociologie et en Droit à l’Université d’État d’Haïti. Il a, par la suite, reçu une formation en sécurité alimentaire à l’université de Nantes en France et une autre en Entrepreneuriat avec LOJIQ au Québec et au Centre de l’entrepreneuriat et de l’innovation (CEI) de l’Université Quisqueya. Citoyen engagé au sein de différentes structures du pays dont la Solidarité haïtienne pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle (SOHASAN), qui fait des plaidoyers pour le droit à l’alimentation, il ne veut pas se laisser décourager par le contexte sociopolitique de plus en plus difficile du pays. Pour lui, un entrepreneur c’est quelqu’un qui apporte des solutions à des problèmes. Donc, là où il y a des difficultés, il y a toujours des opportunités d’affaires et toujours moyen de créer un impact positif.

Avec son bagage académique et la passion qui l’habite, Mélior Joseph voit grand pour son entreprise. Parmi les projets qu’il compte développer prochainement, il mentionne la production de chocolat en poudre et en tablettes. Il rêve également d’avoir sa propre ferme de cacao. Pour lui, la production locale revêt une importance capitale : « La production locale participe de la création de richesse sur le plan national. En mettant à la disposition des consommateurs des produits locaux, nous participons tous à la création d’emplois au pays, nous participons à l’industrialisation du pays et nous prenons des mesures simples et concrètes pour augmenter le PIB du pays. »

Carla Beauvais

Régulièrement, Challenges présente, dans le cadre de la campagne de sensibilisation Konsome Lokal, une entreprise qui fait du « Made In Haiti » une priorité.

www.konsomelokal.com