Jude Célestin face à son destin

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Photo by : Tatiana Mora Liautaud

Il s’appelle Jude Célestin. Son nom est gravé sur tous les murs depuis cinq ans. Candidat à la présidence en 2010, il revient sur scène, persuadé de pouvoir gagner cette fois-ci.
par Alexandre Thévenet et Ady Jeangardy

Né à Port-au-Prince le 19 juin 1962, Jude Célestin a un parcours exemplaire qui se signale dès le plus jeune âge. Il découvre ensuite le Zaïre où ses parents ont émigré comme enseignants. Il se rend en Suisse pour se perfectionner en génie quantique. En 1985 il revient au pays natal. Il crée d’abord la compagnie JC Entreprises qui se consacre à la construction, s’intègre au Parc industriel dans l’ensachage de ciment et reprend l’industrie familiale d’exportations de café. Ses expériences confirmées, il est appelé par l’État à s’occuper de la production de la minoterie. S’ensuit l’importation de nouveaux équipements de Taïwan. Il inaugure une école d’opérateurs de tracteurs où il exerce une discrimination positive vis-à-vis des femmes qui se montrent performantes sur les chantiers à travers le pays. Entre 1998 et 2001, il dirige le CNE (Centre national des équipements) dont il reprend la direction en 2006. Il se signale par son engagement à sauver des vies lors des inondations de 2008 aux Gonaïves et surtout le 12 janvier 2010, fonçant sans retenue dans des immeubles défoncés à la recherche de survivants sous les décombres. Face à l’ampleur de la reconstruction, il se présente comme candidat à la présidence. Au premier tour, avec 22,5 % des voix, il arrive derrière Mirlande Manigat (31,4 %) et devant Michel Martelly (21 %). Au second tour, il doit se retirer suite à des manoeuvres politiques imprévisibles. En 2015, il se présente à nouveau.

Photo par : Tatiana Mora Liautaud
Photo par : Tatiana Mora Liautaud

L’INTERVIEW

Jude Célestin, qu’est-ce qui vous motive à devenir président de la République ?
« C’est simplement pour continuer à servir mon pays et faire face aux défis qui nous interpellent. Je pars d’un principe : nous avons tous la responsabilité, à chaque génération, de nous mettre au service de notre pays et d’améliorer les conditions de vie de notre peuple, le devoir d’agir. Tout ce que j’ai accumulé comme expérience dans l’agriculture, l’enseignement, le secteur privé me servira pour la presidence. Depuis mon retour de l’étranger, après mes études, je me suis toujours engagé. Je n’ai cessé d’agir en faveur du changement. Je n’ai jamais pu repartir, je ne l’ai jamais voulu non plus. Je suis resté en Haïti aux côtés de mes compatriotes pour voir comment faire reculer la pauvreté, former surtout les jeunes pour leur donner la chance de pouvoir socialement se défendre, améliorer leurs compétences, ouvrir les portes de la création d’emplois, leur offrir de nouvelles opportunités. Selon moi, c’est le plus sur moyen d’atteindre les chemins de la croissance. J’ai la chance de dormir très peu et je consacre tout mon temps à travailler. »

Quels sont vos objectifs immédiats ?
« Avant tout, il nous faut restaurer les symboles régaliens de la République. Comment concevoir de rendre la justice dans un shelter ou d’avoir un Palais national dans un shelter ? Il faut reconstruire les symboles, nos symboles du pouvoir et de notre souveraineté. Je veux que chaque Haïtien soit fier de son pays et de ses dirigeants. Je suis revenu me battre au nom de l’amour de la patrie, de mes soeurs et de mes frères qui veulent montrer à la face du monde que nous sommes les dignes héritiers de nos ancêtres. Si le chef d’État n’inspire aucun respect, l’Haïtien n’aura non plus aucun respect pour les valeurs fondamentales. Et au-delà de cela, son devoir est de construire, construire sans arrêt des routes à commencer par celles de la modernité. »

Photo par : Tatiana Mora Liautaud
Photo par : Tatiana Mora Liautaud

« JE SUIS LA RECONSTRUCTION ! »

 

Depuis 2010, on parle de la reconstruction d’Haïti, surtout de Port-au-Prince. Etes-vous prêts à engager ces grands travaux, si vous parvenez à gagner les élections ?
« La reconstruction c’est moi ! Je suis la reconstruction ! Je vais initier la reconstruction de Port-au-Prince. Toute ma vie j’ai conçu les projets de reconstruction d’Haïti et, surtout après le tremblement de terre, j’ai vu comment nous allions le moderniser avec la participation de tous les Haïtiens. J’ai compris qu’il ne fallait pas perdre de temps, qu’il fallait réagir vite et agir avec intelligence. Diriger un pays n’est pas une affaire de plaisantins mais une responsabilité sérieuse. On ne peut vouloir diriger un pays à partir d’une tente et se couvrir la face. Après le tremblement de terre, j’ai tout de suite pris mes responsabilités en m’offrant comme alternative pour la reconstruction et en me portant candidat à la présidence. Je voulais qu’après cinq ans de gouvernement on voie la différence. Port-au-Prince était ma priorité. Les pentes de la ville sont négatives. En drainage, quand la plaine est horizontale, rien ne coule vers l’océan. Or les 17 exutoires qui existaient avant sont tous obstrués. On a eu la mauvaise idée de boucher les exutoires. Dans cette topographie plate, on a mis Port-au- Prince en danger. Même les nouvelles constructions érigées au coeur de la capitale ont été échafaudées sans qu’on ait pensé à refaire le drainage. On n’est pas encore sorti de l’auberge. Il nous faut arrêter l’hémorragie de la ville, cesser d’avancer vers l’océan sans faire du drainage, il nous faut construire des palplanches, casser la fuite en avant et ne pas se précipiter à inaugurer sur le sable. »

Avez-vous un plan pour Cité Soleil ?
« Cité Soleil doit être modernisée, reconstruite quartier par quartier, comme dans un projet tiroir avec une image des plus modernes semblables aux côtes de Miami, de Fort Lauderdale ou de Puerto-Rico. C’est notre porte d’entrée. Elle doit, sous mon gouvernement, bénéficier de la loi sur la copropriété de l’espace urbain. Il nous faut construire avec des normes, imposer la sécurité foncière et nous mettre au travail dans l’immédiat. Nous n’avons plus de temps à perdre. Chaque seconde est de trop. Nous devons couvrir notre retard dans la reconstruction. Des milliers de vies en dépendent. »

Mais aussi il faudra créer du travail. Quelles sont, selon vous, les clés majeures de développement économique en Haïti et de l’emploi à partir de 2016 ?
« Vous savez, moi je crois dans la compétitivité avec les autres pays. Les éléments clés du développement économique en Haïti et de la création d’emploi restent liés à la stabilité politique d’abord, la sécurité des biens et des personnes, l’éducation de qualité, le droit foncier, la santé, la création d’hôpitaux modernes, avec des médecins expérimentés, et enfin la sécurité sociale. »

Haiti is open to business, comment comptez vous renforcer ce concept ?
« Quand nous disons par exemple que “Haïti is open to business“, nous devons nous demander si nous ne sommes pas en train de sous-estimer l’intelligence des investisseurs. Nous sommes ouverts aux business mais les problèmes fonciers ne sont pas encore résolus, les transports ne bénéficient d’aucune structure sérieuse, il n’y a pas de sécurité pour les investisseurs et même pas d’hôpitaux sérieux pour les soigner en cas d’urgence ! »

Justement, comment favoriser les investissements privés et créer la stabilité ?
« À mon avis, il nous faudra réunir les conditions de travail convenables pour attirer des investisseurs locaux ou internationaux. Si quelqu’un vient investir aujourd’hui et veut offrir 50 000 emplois, là où il s’installe, un matin il voit arriver un groupe d’individus avec une feuille de papier en main qui lui posent un problème de terres. L’investisseur se voit traîné au tribunal sous l’accusation d’être un voleur de terres et l’État prend du temps à réagir. Sous mon gouvernement, je ferai en sorte que la loi protège les Haïtiens qui viennent donner du travail à leurs compatriotes qu’ils soient d’ici ou de la diaspora ainsi que les investisseurs internationaux. Il faudra du temps avant de déloger un investisseur et il nous faut lui donner toutes les garanties et protections fiscales pour que des iconoclastes fantaisistes ne viennent réduire à néant les offres d’emploi pouvant nous permettre de redécoller économiquement et socialement. »

Considérez-vous le renouvellement de la loi Hope/ Help comme une opportunité de redémarrage ? Comment l’exploiter au maximum ?
« Oui bien sûr, le renouvellement de la loi Hope/Help représente une base de croissance mais les Parcs actuels coûtent trop cher. Les PPP (partenariats publics-privés) doivent être mieux étudiés. L’État pourrait offrir la terre tandis que l’industriel ne viendrait qu’avec ses infrastructures. Cela aiderait à avancer dans la bonne direction. Par ailleurs, il y a des infrastructures routières qui manquent à la production et qui bloquent les installations d’usines décentralisées. Nous n’avons pas assez de routes de décongestionnement réservées aux industries agro-industrielle et textile. Il nous faut créer des emplois rapides. »

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Jude Célestin par: Tatiana Mora Liautaud

Voir large nécessite un niveau d’éducation élevée. Quelles éducations et formations professionnelles adaptées au monde d’aujourd’hui comptez-vous proposer ?
« Le multilinguisme c’est obligatoire. Cela existe déjà mais c’est mal fait, nous avons des carences. Il nous faut poser le diagnostic de l’éducation pour la rendre efficace. Les stratégies de partenariat avec le Canada pourraient nous aider, nous sommes ouverts aux partenaires étrangers pour améliorer nos compétences. Il nous faut savoir quels sont les besoins les plus urgents de la reconstruction. Ingénieurs ? Avocats ? Professions libérales ? Tout est important mais l’exemple d’un pays tel la Corée du Sud me paraît utile. Il y a 20 ans, ce pays graduait chaque année 20 000 avocats. Maintenant, une réorientation les limite à 500 et les sciences technologiques absorbent des milliers de jeunes désormais. Cela permet au pays de s’enrichir davantage et d’enrichir ses citoyens. La formation ciblée c’est ce qui nous sauvera. La formation professionnelle et l’éducation de masse, sans placer des barrières qui renvoient des jeunes à la retraite dès l’âge de 18 ans, après avoir raté leur bacc. Cette population jeune est notre avenir. Et je compte l’encadrer pour un développement humain durable, vous allez voir… »

Quels sont vos objectifs dans l’industrie touristique ?
« Quand je parle d’éducation, je vois aussi le tourisme. J’ai découvert par exemple en 2010 le Fort Dion, plus communément appelé le Fort Drouet. Il était en parfait état. Mais personne n’y prêtait plus attention. C’est ce genre de découvertes qui, pour un touriste, peut paraître remarquable, lui donner envie de venir et de voir de ses propres yeux. L’art et l’artisanat haïtiens sont uniques au monde. Il faut faire en sorte que nos artisans soient moins pauvres, leur offrir une sécurité sociale parce qu’ils vendent bien l’image de notre pays. Avec Cuba qui construirait 60 000 chambres d’hôtels, il faut rester réaliste avec cette compétition qui devrait même inquiéter la République dominicaine. Haïti était dans le domaine du tourisme, bien loin en avance sur la Dominicanie. Nous avons vu son départ et nous n’avons rien fait. »

Comment comptez-vous rétablir l’équilibre avec la République dominicaine surtout en pleine crise de rapatriements des Haïtiens ? Nos échanges ? Nos barrières douanières ? Leurs investissements ?
« Nous devons reconnaître nos fautes collectives qui ont débuté avant l’embargo qui ont affaibli Haïti. Mais sitôt mon arrivée au pouvoir, je vais établir un téléphone rouge permanent entre Port-au-Prince et Saint-Domingue. Il faut que l’on soit toujours en contact et que nous apprenions de la République dominicaine. Nous allons encourager leurs investissements et leur demander de venir investir en Haïti afin de créer une synergie de partenariats économiques. Le plus important c’est que nous allons créer du travail pour cette population de rapatriés qui pourront ainsi rapatrier en Haïti leur savoir-faire, rétablir l’équilibre et même le dépasser au niveau agricole. Nous devons promouvoir notre production nationale car aujourd’hui nous achetons tout en République dominicaine. Le symbole de notre parti est l’abeille, l’île doit devenir une ruche où nous produisons et exportons. »

Quelle est votre stratégie ?
« En fait, le calcul est simple, nous avons 150 000 hectares irrigables, 78 000 sont pris en compte. Or 30 % seulement sont exploitées. Seulement 6 % de la population dominicaine se consacre à la production agro-industrielle contre la majorité des ruraux haïtiens. Je crois que l’agro-industrialisation d’Haïti sera notre force. Par contre, je ne suis pas en faveur de la filière du riz ce n’est pas la meilleure avec 30 tonnes par hectare. Il faut changer les habitudes alimentaires. On pourra toujours utiliser le riz de Madagascar qui peut pousser même sur des terres sèches, mais nous allons davantage pousser la filière vivrière. Une douzaine de « fruits d’arbres véritables » valent mieux nutritivement par exemple qu’une chaudière de riz, combattent la maladie du diabète par exemple, il faudra éduquer la population. L’Etat appuiera les banques de crédit agricoles. On pourra aussi bien développer l’élevage. Nous importons aujourd’hui la huelva, herbe argentine mais elle ne pousse pas parce qu’il y a un sérieux problème d’eau. Nous allons maintenant canaliser l’eau, bâtir des citernes d’eau pour l’irrigation des terres des 4 millions d’Haïtiens qui travaillent encore dans l’agriculture. Il nous faudra les utiliser pour augmenter nos exportations et imposer l’autonomie alimentaire. »

Que pensez-vous faire pour améliorer l’environnement contre la déforestation et l’érosion des sols ?
« J’ai découvert récemment que la forêt des pins qui abritait 52 000 hectares il y a 50 ans a été réduite à moins de 1 000 hectares en 2015. À cause de l’érosion et de la coupe abusive d’arbres, les sources se sont taries. Il nous faut désormais des forêts d’arbres calorifiques et des petits fours à gaz. Nous allons pouvoir réagir avec une vitesse maximale pour empêcher les brûlis, reconstituer les bassins-versants, interdire la coupe des arbres fruitiers et le charbon de bois avec du bois non calorifique. Ce sera un gouvernement vert et non de vers pourrissant le fruit… »

Avec quelle force comptez-vous faire cela ? En renforçant la police, en développant l’armée ?
« L’armée pour moi doit être redéfinie. Les postes militaires ont été transformés en postes douaniers. Il existe maintenant 142 points de passage à la frontière que nous ne contrôlons pas, à l’exception de quatre où il n’y a pas de structures adéquates. L’armée a toujours joué un rôle de simple police, nous devons maintenant avoir une armée pour défendre nos frontières et assurer la sécurité civile en cas d’urgence, tout en surveillant notre budget. »

Vous qui connaissez si bien les politiques publiques, devrions-nous repenser la constitution des budgets de l’État ?
« Il nous faut non pas, un budget annuel, toujours en discussion au niveau des trois pouvoirs, mais un budget triennal pour avoir des investissements à moyen terme. Les structures de contrôle existent. La cour supérieure des comptes devrait pouvoir intervenir pendant l’exercice et non à postériori afin de faire respecter et évaluer les dépenses. »

« JE VAIS ÉTABLIR UN TÉLÉPHONE ROUGE PERMANENT ENTRE PORT-AU-PRINCE ET SAINTDOMINGUE L’INVITÉ JUDE CÉLESTIN »

 

Comptez-vous modifier la Constitution ?
« La Constitution actuelle est temporelle. Nous proposerons de la modifier selon ses propres prescrits. Il faut trouver les moyens de réussir les assemblées municipales, les assemblées des Casecs, donner les vrais pouvoirs au peuple. Dans cette perspective, le pouvoir et la société civile seront appelés à signer un Pacte d’amnistie et de trêve politique, une union sacrée qui nous permettra de poser les vrais problèmes démocratiques et économiques. Je proposerai dans ce Pacte, à soumettre au Parlement, l’organisation d’élections chaque quatre ans pour tous les élus et chaque cinq ans pour le président. Cela évitera des dépenses trop lourdes. »

Envisagez-vous d’accorder alors le droit de vote à la diaspora ?
« Nous sommes pour. Cela nous permettra d’identifier ceux qui ont le droit de voter et de les inscrire sur un registre à cette fin. »

Comment redonner l’espoir aux jeunes de la diaspora et surtout à ceux qui vivent en Haïti ?
« Pour redonner l’espoir aux jeunes Haïtiens, il faut commencer par changer les conditions des jeunes qui vivent directement en Haïti, les sortir de l’exclusion en leur donnant accès à l’éducation et aux formations. Il n’est pas normal que chaque année nous ignorons des jeunes gens qui aspirent à rentrer à l’université. Sur 86 000 demandes, l’État n’en absorbe que 5 700, 30 000 dans des « universités » privées et 50 000 en République dominicaine. Cela veut dire quoi ? Sous mon gouvernement, l’État ne démissionnera pas. »

Photo par : Tatiana Mora Liautaud
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« LE POUVOIR ET LA SOCIÉTÉ CIVILE SERONT APPELÉS À SIGNER UN PACTE D’AMNISTIE ET DE TRÊVE POLITIQUE »

 

Quelle sera votre politique étrangère ?
« Aujourd’hui, nous rechercherons des opportunités et il nous faut de l’aide en créant des partenariats stratégiques avec plusieurs pays. Nous allons explorer d’autres créneaux avec nos alliés historiques comme les Etats-Unis et renforcer nos relations avec tous les pays qui peuvent nous aider à atteindre la croissance économique y compris la Chine. »

Enfin quelle sera votre politique vis-à-vis de vos prédécesseurs ?
« Avec le Pacte démocratique, nous allons puiser des ressources dans tous les gouvernements qui m’ont précédé. Il y a de très bonnes choses qu’ils ont réalisées et des personnes valables, il y a beaucoup d’efforts qui ont été accomplis. Avec moi, il n’y aura pas de politique de la table rase. Seulement, je mettrai fin à l’État privilégié. Chaque citoyen devra prendre l’engagement de faire du sacrifice pour sa famille, sa communauté, son peuple et surtout pour notre chère Haïti. Personnellement je suis prêt. »