Jovenel Moïse: L’Homme de la terre

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Photo by Georges H. Rouzier / Challenges

Prénom : Jovenel. Nom : Moïse. P
ropulsé candidat à la présidence par le PHTK (Parti Haïtien Tèt Kale), il est le dauphin du chef de l’Etat, Michel Joseph Martelly. Quelles sont ses idées phares ?

 

Né à Trou-du-Nord le 26 juin 1968, l’homme d’affaires Jovenel Moïse se réclame du général Moïse, le commandant en chef de l’armée de Toussaint Louverture, qui t la conquête de la Dominicanie espagnole en 1800 à partir de Trou-du-Nord et de Fort-Liberté. Son père, Etienne Moïse, l’arrière-petit-fils de ce conquérant qui se faisait appeler Moïse Louverture, a toujours prédit que son ls un jour serait président.

Pour le moment en tout cas, il n’est que can- didat et il rêve de succéder au président Martelly. Celui-ci lui a ouvert la voie royale en le choisissant comme son dauphin. A la salle de conférences de l’Hôtel Best Western, il arrive, jovial, avec au bras quelques bracelets roses : « Jovenel pour la joie et Moïse pour bien guider le peuple ! », nous dit-il. En a-t-il les moyens ? Il promet de les réunir. L’ancien étudiant de la Faculté des Sciences de l’éducation de l’Université Quiskeya, après une solide for- mation classique au Lycée Toussaint-Louverture, reste con ant. Il s’est fait connaître à la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti, au cours des dernières années, et dans son parc industriel de production et d’exportation de bananes, Nourribio, dans le Nord-Est. Celui qui espère devenir le 57 président d’Haïti reprend le slogan de Louis Déjoie qui, en 1957, dans sa campagne présidentielle, criait partout : « Ma politique c’est la terre, la seule, la vraie ! ». Il faut maintenant à Jovenel Moïse, trois autres éléments : de l’air, de l’eau et du feu. Comment les trouver ?

L’INTERVIEW

Qu’est-ce qui vous a conduit vers cette quête à la pré- sidence d’Haïti ?
« D’abord ma vision du pays et du changement. Avec le pré- sident de la République, Michel Martelly, le changement en question a commencé de manière cohérente et sérieuse. Je veux le poursuivre. Beaucoup de choses se sont réalisées en peu de temps. Je veux continuer à renforcer les bases de cette transformation positive et durable. Voilà pourquoi je me suis porté candidat à la présidence, en portant la casquette du parti PHTK, le parti des masses. Je remercie le président Martelly de son inconditionnel soutien à cette cause qui est à mon avis une cause nationale vers des changements profonds. »

Une cause nationale pensez-vous mais avec quelles priorités ?
« Les priorités pour moi sont de quatre niveaux : l’agriculture, le tourisme, la construction et le business processing outsour- cing. A travers le président Martelly, ces points ont été abordés avec une puissance de frappe qui permet de voir l’avenir autrement. De mon côté, je vois Haïti comme une grande entreprise à gérer avec plus de 10 000 000 d’associés à parts égales. J’ai vingt-deux ans d’expérience dans l’entreprenariat et j’ai compris que la meilleure politique est de pouvoir administrer ce pays comme une entreprise où tous les citoyens sont les actionnaires principaux qui ont besoin de produire à leur propre pro t et en toute égalité. Tout le monde doit gagner et personne n’a le droit de perdre, ni de tomber dans la faillite. Il faut relever l’entreprise nationale. J’ai la chance de ne pas hériter d’un chaos, puisque le président Martelly a mis de l’ordre dans l’entreprise. Maintenant, il me reste uniquement à continuer la réorganisation de l’administration, à former les gens et les guider dans le cadre de la renaissance après tout ce que M. Martelly a changé comme le tourisme et les institutions. »

Qu’est-ce qu’il a changé ?
« Enormément de choses ! Je dirai d’abord la restructuration et le renforcement institutionnels, la réforme judiciaire et la mise en forme constitutionnelle du CSPJ (Conseil supérieur du pouvoir judiciaire), la réforme de Conald contre le tra c de drogue, l’accélération des investissements internationaux, les nouvelles infrastructures visibles de la reconstruction, la remise d’Haïti sur la carte touristique mondiale, etc. Quand il arriva au pouvoir en 2011, il y avait 400 chambres d’hôtel par exemple. En 2015, nous avons plus de 2 000 chambres disponibles. Nous venons d’organiser Carifesta sans avoir eu de problèmes pour loger nos invités. Vous voyez, on ne peut développer un pays sans des guides conscients, sans des infrastructures de qualité et sans la volonté qui détermine les changements. De plus, il faut encourager les investissements dans tous les domaines. Cet héritage, je l’assume… »

Dans quelle direction comptez-vous réaliser les inves- tissements si vous devenez président ?
« Dans toutes les directions ! Investissements publics certes aux côtés des investissements privés. Mais je me pencherai davantage sur les investissements publics-privés (IPP) qui ren- forceront les initiatives de capitaux. Vous devez comprendre que l’Etat, qui gère en général 80 000 employés, n’arrive pas à obtenir des rendements dépassant 10 à 15 %, or on devrait pouvoir obtenir beaucoup plus de résultats. Nous devons garantir les investissements privés haïtiens et développer le crédit-bail. De plus, en facilitant les partenariats publics-privés, je pense que les objectifs de croissance seront atteints assez vite. »

Que faites-vous des problèmes fonciers ?
« Pour résoudre les problèmes fonciers, je crois que l’Etat doit impliquer les personnes dans les projets moteurs de développe- ment, les lier obligatoirement aux efforts de la reconstruction sans les ignorer. C’est pour cela que je parle de partenariats publics-privés. L’Etat doit soutenir chaque investisseur national ou international en le protégeant quand il se positionne comme son partenaire direct. Il est alors plus facile d’imposer l’autorité de l’Etat sur les spoliateurs, souvent soutenus par des juges et avocats corrompus quand l’Etat est absent.

Quand j’ai commencé le projet Nourribio dans le Nord-Est, des spoliateurs sont venus avec toutes sortes de papiers notariés pour le bloquer. Les paysans disaient que les terres apparte- naient à l’Etat, que c’étaient les terres de Jean-Jacques Dessa- lines. D’un autre côté, des individus sont arrivés pour réclamer les terres ou des millions en dommages et intérêts. Ce n’est pas trop loin du Parc industriel de Caracol, ce n’est pas totalement en milieu rural, les spoliateurs voulaient de l’argent frais. J’ai pris le temps de réunir tous ceux qui réclamaient de la terre. Je leur ai proposé de devenir mes partenaires, de faire le projet avec moi. Aujourd’hui, ils ont 20 % du pro t net. Ensuite, j’ai demandé à l’Etat d’être mon partenaire, de mettre de l’argent à partir du Fonds de développement industriel (FDI) et de m’accompagner. J’ai passé dix ans à préparer cette alternative. Et finalement j’ai réussi à encadrer les promoteurs d’idées nouvelles, porteuses de revenus. J’ai préféré cette voie parce que je ne cherche pas la confrontation mais la concertation. Nous devons obtenir toute notre autonomie, à commencer par l’autonomie alimentaire. »

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Georges H. Rouzier / Challenges

« IL FAUT PRIORISER L’EXPORT… ET LA PRODUCTION NATIONALE »

 

Très difficile à obtenir l’autonomie alimentaire… Quelles seront vos stratégies ?
« Mes stratégies seront simples : la production à haute échelle et il faut prioriser l’export. Aux temps de la colonie, nous exportions pour 25 millions de francs or par an, c’était la colonie la plus riche de France, avant même la Louisiane qui couvrait la moitié du territoire américain actuel. Au XIXe siècle, Haïti, malgré les turbulences, était encore un pays riche et puissant. Il faut produire pour l’export ! En 2015, plus de 300 000 hectares de terres sont abandonnés alors que nous avons 284 rivières qui vont à la mer. Moi je crois à la fois dans la terre, l’eau, le soleil et l’homme. Il ne peut y avoir de vie sans l’eau. Les animaux, les plantes, les hommes, les femmes, la terre, tout meurt sans l’eau. Il faut reprendre la terre et lui donner de l’eau. Le Pérou, il y a 10 ans, est sorti de l’extrême pauvreté en faisant de l’eau une matière sacrée. Une rivière de 287 kilomètres a irrigué une zone sèche ; plus de 150 000 emplois créés grâce à des lières agricoles. C’est dans ce genre de programmes que notre gouvernement va investir pour atteindre l’autonomie alimentaire et ensuite exporter.

Le secteur de la terre a ses lières : les légumes, les fruits, la culture organique. La demande internationale devient de plus en plus forte. La population pourra manger à sa faim et nous pourrons exporter en masse. Par exemple, Haïti commence dès aujourd’hui à faire venir au Cap-Haïtien des bateaux de commerce allemands à la recherche de la banane haïtienne de Nourribio. Les compagnies d’Europe certi ent que ce nous produisons en Haïti est du haut de gamme. Nous allons pour- suivre dans cette direction… »

Comment comptez-vous procéder ?
« En utilisant toutes les ressources portuaires et les zones de productions répertoriées ! En trente-six mois, nous pouvons remettre 1 000 containers de produits à l’exportation sur des bateaux de 12 000 tonnes qui pro teront des trois ports que nous avons ! Nous avons commencé par créer des systèmes d’irrigation avec des barrages en terre battue. Nous allons maîtriser l’eau comme à Cuba. Une fois j’ai été invité à y visi- ter un système d’irrigation, à partir d’un énorme lac arti ciel où les eaux de pluie viennent se stocker sous la garde vigilante de soldats. Dans ce pays, les eaux des rivières ne vont pas à la mer. Elles sont gardées dans de vrais îlots, des citernes et des lacs arti ciels qui permettent, en saison sèche, d’arroser les terres. Nous pouvons faire exactement la même chose. C’est ce que notre gouvernement compte réaliser pour que la prospérité revienne. »

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Georges H. Rouzier / Challenges

Mais vous avez quand même un dé à relever, celui de la République dominicaine par rapport à laquelle Haïti est commercialement dé citaire
« La situation actuelle est provisoire. C’est le jeu du marché, de l’offre et de la demande. Si Haïti produit sur place ce que les personnes vont chercher ailleurs, avec tous les sacri ces actuels, ils n’iront plus ailleurs. Je suis ouvert au dialogue et aux échanges équilibrés. Haïti et la Dominicanie sont les deux ailes d’un oiseau. Nous sommes condamnés à vivre ensemble, il faut intégrer et comprendre cela. Il y a eu des turbulences de part et d’autre. Sous mon gouvernement, nous allons travailler dans la sérénité. Je veux regarder les personnes droit dans les yeux et défendre nos intérêts. Je ne suis pas un politicien traditionnel mais je sais qu’en politique il n’y a pas d’amis mais des intérêts. Nous allons regarder avec les producteurs et les entrepreneurs dominicains pour répondre au mieux, sans écarter la possibilité d’inviter des Dominicains à venir investir en Haïti comme nous investissons chez eux plusieurs millions. Néanmoins, sur certains produits et secteurs, il faudra dé nir une protection, voir ce qui serait faisable pour protéger nos intérêts. Nous sommes un pays de consommateurs et nous devons redémarrer notre production nationale pour rééquilibrer notre balance commerciale. La Dominicanie revend son surplus. Nous pourrions en faire autant, redevenir auto- nomes et transformer Haïti en une nation forte. Je le crois sincèrement. »

Pensez-vous pouvoir atteindre ces objectifs sans éli- miner les taxes à l’exportation ?
« Justement, c’est le premier pas à envisager : éliminer les taxes à l’exportation comme ceci se fait à Nourribio. Cela fera rapa- trier les devises fortes. Pour le moment, 80 % de l’épargne nationale sont à l’extérieur. Je vais, lorsque je serai au pouvoir, encourager les investissements privés et des assouplissements u niveau du Code des investissements. Nous allons attirer les investissements par l’assurance récolte et le crédit-bail. Le problème est que nos banques commerciales n’ont pas beaucoup de capacités. Les entreprises privées fonctionnent aussi à capa- cité réduite. Par exemple, les compagnies de construction n’ont même pas 200 camions en Haïti. L’Etat haïtien, depuis sa création, n’a pas encore garanti l’investissement dans la grande industrie agricole non plus. C’est là l’objectif à poursuivre, tout en offrant aux exportateurs toutes les possibilités scales a n que le pays puisse atteindre la croissance recherchée. »

Comment allez-vous faire pour créer du travail dès les premiers mois ?
« Très simple ! À partir des grands chantiers ! Nous allons donner un signal clair avec de grands travaux en mettant ensemble les hommes, le soleil, les rivières et la terre. Et nous allons créer un choc dans l’agriculture pour développer des emplois de masse pour le retour des devises. Nous allons utiliser la lière textile pour faire passer le Parc industriel de Caracol de 7 000 emplois à 60 000 emplois dans deux ans. Et créer 200 000 emplois parallèlement dans l’Artibonite et le Sud grâce au choc. »

La reconstruction de Port-au-Prince est-elle dans votre plan ?
« Bien sûr ! Pour le moment c’est un grand bazar. Je vais agrandir le Champ de Mars et faire de Port-au-Prince l’une des plus belles villes des Caraïbes. Cela va demander des mesures impopulaires parce que les intérêts sont multiples. Je veux voir une ville moderne. Il nous faudra résoudre le problème du transport, venir avec des tramways, construire une nouvelle capitale, tout en conservant l’ancienne pour des raisons touristiques. Nous devons rester réalistes dans notre pays pour nous nancer et il faut se développer à partir de nos ressources y compris minières Nous allons pour cela puiser dans nos ressources minières. On ne peut pas s’asseoir sur nos richesses et nous devrons trouver des réponses avec le Parle- ment. Nous n’allons pas attendre que 60 % de notre budget de reconstruction viennent de l’extérieur. Nous allons multiplier nos revenus et agir sans perdre de temps. »

Agir oui mais il faudra avoir une force de protection autour de vous pour accompagner ces grands travaux de reconstruction et assurer la sécurité des frontières, vous pensez à l’armée ?
« C’est clair ! Je vais m’inspirer du Livre blanc de la Défense, qui dé nit les grandes orientations d’une armée professionnelle haïtienne de plusieurs milliers de militaires. Surveiller les ressources naturelles, les grandes plantations, gérer les catas- trophes naturelles, bien garder les frontières terrestres maritimes et aériennes contre la contrebande et les tra cs de toutes sortes, faire face au terrorisme. Ce sont des missions urgentes. Cette nouvelle armée professionnelle devra s’y atteler. De toute façon, historiquement, l’armée fait partie de notre identité. Nous ne pouvons effacer l’histoire avec un simple chiffon pour des raisons émotionnelles et temporelles. »

«J’AI TOUJOURS CRU DANS LA RENAISSANCE DE LA PERLE DES ANTILLES»

 

Cela nécessite de continuer à éduquer la population mais avec quelle vision ?
« Une éducation de masse, en utilisant bien sur le Fonds national de l’Education (FNE) – une idée du président Martelly – qui rapporte plus de 100 millions de dollars l’an en faveur des enfants qui rentrent à l’école. Je vais prendre le virage vers la qualité. Je vais créer le programme des lycées d’excellence ou pour chaque département, les 30 meilleurs élèves seront sélectionnés pour un lycée d’excellence. Nous allons créer un homme haïtien tourné vers l’excellence où chacun aura l’égalité des chances. Les meilleurs pourront ensuite intégrer de grandes universités internationales comme Harvard, Oxford, etc. Mais ils devraient, après leurs études poussées, donner cinq ans à leur pays. On pour- rait aussi avoir en Haïti notre propre Silicon Valley. »

Avec la participation de la diaspora ?
« Moi je ne parle pas de diaspora mais d’Haïtiens d’outremer. Ils ont les mêmes droits que ceux qui vivent sur cette île d’Haïti. C’est leur patrie. Les émigrants haïtiens ont développé Québec, ont transformé le Tchad ou le Zaïre. Ce n’est pas un discours de campagne, je con rme que les Haïtiens d’ici et d’ailleurs vont s’asseoir à la même table. Nous avons besoin d’un pays uni. »

Avez-vous en tête une stratégie particulière ?
« Ma stratégie se base sur le principe du dialogue : tout le monde doit pouvoir s’asseoir ensemble entre Haïtiens pour évaluer et résoudre nos problèmes. Il y a cinq irritants : la politique exécutive d’abord qu’il nous faut continuer à harmoniser avec le second, le pouvoir parlementaire, l’administration publique à moderniser, la question de la nationalité et la décentralisa- tion qui a besoin de l’aide de ce que vous appelez la diaspora. Elle représente 150 milliards de dollars pour 4 millions d’expatriés. Il nous faudra tenir compte de ce chiffre. »

Allez-vous faire appel à tous pour résoudre des pro- blèmes internes tels la déforestation ?
« Nous y sommes obligés. Les ménages sont précaires et notre environnement est plus que menacé, Les prix de consommation de gaz ou du charbon sont déséquilibrés : 150 gourdes une marmite de charbon contre 1 500 gourdes pour un réchaud à gaz. Il nous faudra baisser le prix du gaz et penser à nos 570 sections paysannes rurales où il n’y a pas de gaz, ni les moyens pour en acheter. Nous allons installer des pépinières pouvant produire 50 000 plantules toutes les six semaines. Chaque élève haïtien devra planter 100 plantules chaque mois pour avoir 100 points intégrés dans son bulletin de notes, en vue de faciliter les agents de l’environnement dans leur mis- sion de protection des arbres. Nous devons responsabiliser les enfants haïtiens. Nos partenaires de l’Union européenne, des Etats-Unis, du Canada et de l’Asie vont être appelés à appor- ter une assistance technique dans ce secteur et bien d’autres. C’est ainsi que le pays redeviendra vert pour un développement durable. »

Croyez-vous en votre victoire ?
« J’ai toujours rêvé de voir Haïti reverdir. J’ai toujours cru dans la renaissance de la Perle des Antilles. J’ai toujours rêvé de voir Haïti se redresser par la production nationale, qui est le symbole même du développement pouvant remettre la nation sur la route du changement. Ma participation à ce changement n’a jamais été négociable. Voilà pourquoi je crois dans ma victoire… »