Joseph Lambert, Pour l’austérité économique à grande échelle

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Timothe Jackson/ Challenges
Timothe Jackson/ Challenges

Plaidant en faveur d’un partage équitable des ressources disponibles, le président du Sénat de la République appelle à l’esprit de sacrifice des décideurs au niveau de l’État. Joseph Lambert prévoit le pire et propose des moyens de l’éviter.
Par Georges Allen

Né à Jacmel le 5 février 1961, Joseph Lambert est un politicien qui a toujours opté pour l’équilibre. Jamais trop radical ! Entre 1997 et 1998, il a été membre de l’Assemblée de Section Communale de Bas-cap Rouge (ASEC). Sept ans auparavant, de 1990-1994, l’animal politique, comme il aime à s’appeler, a été Député de la 45ème législature. Président du Sénat depuis janvier 2018, Joseph Lambert n’en est pas à son coup d’essai, après avoir occupé cette haute fonction étatique de 2006 à 2008. Pour celui qui a été le conseiller spécial de Michel Martelly de 2012 à 2016, il est nécessaire que les autorités du pays travaillent au rétablissement de la confiance, parce que la confiance est, croit-il, le levain moral qui fait grandir et lever les rapports politiques vers la décence, le respect des valeurs, la volonté de dialoguer…


 L’INTERVIEW 

Dans des interviews accordées aux journalistes et même dans un discours prononcé en janvier dernier, vous aviez dit plus d’une fois que des émeutes étaient prévisibles dans le pays. N’étiez-vous pas surpris de l’ampleur de celles survenues les 6, 7 et 8 juillet ?
«Certainement ! Personne ne pouvait s’attendre à des manifestations d’une telle violence. Dans mon discours de clôture de la première session parlementaire, j’avais signalé à l’attention de l’Exécutif et de mes collègues sénateurs et députés que l’augmentation substantielle des prix des produits pétroliers sur le marché pourrait nous amener à ce que j’avais appelé « la fureur populaire ». Effectivement, suite à l’annonce de la révision à la hausse des prix du carburant, nous avons enregistré des casses, des pillages et même des morts… Nous avons enregistré des pertes importantes compte tenu du nombre de magasins et d’entreprises saccagés, de voitures incendiées. Donc, les pressions étaient vraiment très vives et tout le monde, d’une façon ou d’une autre, a paniqué. J’estime que si l’Exécutif avait mesuré l’étendue des dégâts qui allaient se produire à la suite d’une telle mesure, il aurait pu ne pas l’annoncer.»

Pensez-vous que ces récentes émeutes urbaines aient été spontanées ou manipulées ?
« Personnellement, je crois que ces mouvements ont été à la fois spontanés et manipulés. L’ampleur que ces émeutes ont prise très rapidement me porte à croire que la population a agi avec une certaine spontanéité. Il y a aussi, depuis quelque temps, des pêcheurs en eau trouble qui tiraient les ficelles. Donc, on a senti la main subtile de l’opposition qui a profité de cette occasion, liée aussi à l’élimination de la sélection brésilienne en coupe du monde. Ce qui me paraît un peu troublant et que jusqu’à présent je n’arrive pas à comprendre, c’est le côté ciblé des pillages. On a visé surtout les entreprises des Boulos, Delimart, la maison Nissan entre autres. On a ciblé aussi MSC Trading…»

Donc, vous niez toute forme de coïncidence…?
« Pas tout à fait. Pourquoi s’attaquer à tels groupes de magasins et en éviter d’autres qui se trouvent juste à quelques pas de là? Ces mouvements violents traduisent, en partie, ce qu’on pourrait appeler un règlement compte qui date de l’ère Lavalas. Les différentes réactions survenues après cet évènement ont confirmé effectivement une forte présence des partisans de Fanmi Lavalas dans les rues les 6, 7 et 8 juillet. En attendant les résultats d’une enquête judiciaire sérieuse, je préfère ne pas faire trop de commentaires à ce sujet. Pour ne pas indexer tel ou tel secteur, je dirais tout simplement que l’opposition plurielle était derrière tout cela. »

Insinueriez-vous que Jean-Bertrand Aristide était le cerveau de ces mouvements?
«On a entendu ses fidèles lieutenants à travers les médias, au premier rang Schiller Louidor. Celui-ci a même appelé le peuple à incendier le palais législatif. Un sénateur issu de Fanmi Lavalas également, en l’occurrence Nenel Cassy, a réclamé la fermeture du Parlement. Si l’on s’attelle à joindre les deux bouts, on verra que ce sont là deux discours complémentaires.»

« Nous avons pensé qu’une diminution de l’enveloppe budgétaire du Sénat pouvait contribuer à résoudre bien des problèmes de misère, alors en tant que représentants du peuple, nous nous devions de faire ce geste.»

Quelle est selon vous la part de responsabilité du Gouvernement Lafontant (qui a démissionné suite aux émeutes) et celle de la Police Nationale dans ces violences urbaines?
«Le Gouvernement, à travers le Premier ministre et quelques ministres, et la Police nationale, à travers son commandant en chef et son inspecteur général, forment le Conseil Supérieure de la Police Nationale (CSPN). Dans des déclarations que le directeur général de la PNH, Michel-Ange Gédéon, a faites devant l’Assemblée des sénateurs, le 24 juillet dernier, lors d’une convocation, celui-ci a reconnu et admis la responsabilité morale de l’institution policière dans les actes de violences que le pays a subis les 6, 7 et 8 juillet. D’après le Premier ministre démissionnaire, Jack Guy Lafontant, le commandant en chef de la PNH avait été prévenu de la décision gouvernementale visant l’augmentation de produits pétroliers et des conséquences qui pouvaient en découler. Il avait même reçu une somme de trois millions cinq cent mille gourdes pour se préparer aux éventuels troubles… Michel-Ange Gédéon a confirmé avoir reçu cette valeur, mais ne pouvait pas, faute de matériels, mener à bien sa mission qui consiste à protéger et sécuriser les vies et les biens. Le Premier ministre a payé les pots cassés et il a démissionné. Mais, dans tout pays normal, le chef de la Police, en reconnaissant sa responsabilité morale dans ce qui s’est passé, en avouant en quelque sorte sa culpabilité, aurait emboîté le pas au chef du Gouvernement. »

Aujourd’hui, le Sénat de la République semble avoir, en quelque sorte, opté pour l’austérité en coupant certains privilèges accordés aux élus, en supprimant certains frais importants dans son budget. En termes de chiffres, qu’est-ce que cela représente ?
«Cela pourrait représenter, au niveau des deux chambres, la bagatelle d’environ deux milliards de gourdes. Théoriquement, pour 120 députés, trente sénateurs et quelque trois mille fonctionnaires, sans compter les contractuels qui sont au nombre de mille, le Parlement dispose à date d’un budget de 7,2 milliards de gourdes. Étant donné qu’en cette période de grande euphorie, les gens pensent qu’une diminution de l’enveloppe budgétaire du Sénat pourrait contribuer à résoudre des problèmes de misère, de chômage, et de plus aider au mieux-être de la population, nous avons décidé en notre qualité de représentants du peuple d’effectuer cet important geste. Toutefois, je pense que le problème ne devrait pas être posé de façon aussi singulière. C’est au niveau global et national qu’il faut le poser. »

DATES CLÉS
5 février 1961 Naissance à Jacmel
1990-1994 Député de la 45e législature
2012-2016  Conseiller spécial du président Michel Martelly
Janvier 2018 Président du Sénat 


Quel regard portez-vous sur la gestion du Pouvoir par le président Jovenel Moïse du 7 février 2017 à aujourd’hui? 
«La réalité est que Jovenel Moïse a été élu président dans des circonstances exceptionnelles. Il n’a pas bénéficié de la manne Petrocaribe. De plus, Jovenel Moïse est arrivé au Pouvoir sur fond de déséquilibre et de crise économique au niveau mondial et dans un contexte où l’appui budgétaire promis par la communauté internationale à Haïti n’a pas été respecté. Ce n’est qu’après la vague de violences qui a secoué le pays que le chef de l’État a pu bénéficier des quelques dollars des 37,5 millions au total, promis par l’Union européenne. Depuis la prestation de serment de Jovenel Moïse, ce n’est que le 12 juillet dernier, soit un an et demi après, que celui-ci a pu bénéficier de 1,5 million de dollars de l’international. Malgré tout, le président Jovenel Moïse a pris des initiatives à partir des ressources nationales. Sans une gestion rigoureuse des ressources disponibles, je ne pense pas que le chef de l’État aurait pu tenir le coup. Laissez-moi clarifier un point. Le secteur privé des affaires vit aussi de l’État haïtien. C’est à partir du budget national que le secteur privé génère des millions et des profits. L’International aussi a des intérêts en Haïti. Quand ses intérêts sont mis à rude épreuve, il peut se rebeller et ne peut fournir en temps opportun l’aide promise.»

Un an et demi après, ne sentez-vous pas que Jovenel Moïse est toujours un néophyte en terre étrangère, un éléphant dans un magasin de faïences comme vous l’aviez dit de Michel Martelly?
«(Rire) Ce sont deux hommes avec deux tempéraments différents. Michel Martelly est impulsif qui peut péter les plombs à n’importe quel moment. Jovenel Moïse est surtout un homme d’affaires, ce n’est pas un politicien. Il a le profond sentiment qu’il est un nationaliste qui veut à tout prix changer de paradigme, sortir du conjoncturel à outrance pour entrer dans le structurel. C’est pour cette raison que la communauté internationale a laissé traîner Jovenel Moïse avant de lui octroyer les premiers sous. De plus, c’est un homme qui croit dur comme fer qu’il peut tout changer. C’est un rêveur ! Ce que j’ai aussi remarqué, c’est qu’à chaque fois que le président de la République fait des promesses, il agit en conséquence, même si les travaux qui ont démarré n’arrivent pas à exécution. C’est l’expression de quelqu’un qui a une volonté, un désir de faire, mais qui n’a pas les moyens de sa politique. »

Comment entrevoyez-vous la fin du quinquennat de Jovenel Moïse?
«Je dirais que ce sera une fin difficile. Avec cette mesure d’augmenter les prix des produits pétroliers, le gouvernement a ouvert la boîte de Pandore, ressuscitant  ainsi l’opposition politique. D’autres manifestations sont à craindre. Mais pour finir, je dirais qu’il faut préserver les acquis démocratiques. »