Jean-Wilfrid Bertrand : L’archiviste révolutionnaire

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Timothé Jackson / Challenges

Jusqu’en 1982, les Archives nationales d’Haïti (ANH) étaient caractérisées par un désordre absolu. Le patrimoine historique et l’état civil du pays n’étaient guère protégés. On a alors fait appel à Jean-Wilfrid Bertrand qui allait tout révolutionner…
par Cossy Roosevelt

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Il a toujours rêvé de devenir agronome, ses proches voyaient plutôt en lui un grand médecin. Mais il a finalement jeté son dévolu sur la faculté d’Ethnologie, ce qui lui a permis d’être titulaire d’une maîtrise en Anthropologie. Jean-Wilfrid Bertrand est diplômé en 1978 de l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (ENSSIB, à Villeurbanne, en France). Il débute sa carrière comme directeur des bibliothèques de l’Institut français d’Haïti, de l’INAGHEI et de l’Université Quisqueya. Il a également fait un bref passage à la Direction générale de la Bibliothèque Nationale d’Haïti comme assistant. Fort de ces expériences, en 1982, il est appelé par le ministre de la Justice d’alors, Bertholand Edouard, pour établir le diagnostic des Archives nationales d’Haïti. Le rapport fait état d’une piteuse situation nécessitant une restructuration totale. Il se met à la tâche dès sa nomination le 11 juillet 1983 comme directeur général et les changements s’opèrent progressivement. Jean-Wilfrid Bertrand deviendra président de l’ACURIL (Association des bibliothèques d’université, de recherche et institutionnelles de la Caraïbe), président de la Commission nationale haïtienne « Mémoire du monde » et membre de la Commission présidentielle de commémoration du bicentenaire. Le récipiendaire de l’Ordre des Arts et des Lettres (France) est l’auteur de nombreux articles. Mais l’événement qui reste à jamais gravé dans sa mémoire est celui du Congrès des archivistes (1988) au cours duquel il a pris la parole devant le feu le président français François Mitterrand.


L’INTERVIEW

Dates clés
1982 Directeur du projet de restructuration des Archives nationales
1983 Directeur général
1988 Délégué d’Haïti au Congrès international des archivistes en France
2014 Promoteur du projet d’enregistrement des Haïtiens d’Haïti et de la diaspora

Qui dit Jean-Wilfrid Bertrand dit Archives nationales d’Haïti. Comment expliquer cet état de fait ?

« Quand on a fait appel à mon expertise pour pouvoir diagnostiquer les Archives nationales d’Haïti en 1982, j’ai trouvé une institution totalement en crise. Rien ne fonctionnait sinon le désordre général qui y régnait. J’ai fait des recommandations au ministre de la Justice, Bertholand Edouard, qui ne voyait pas d’autre personne que moi pouvant les appliquer. J’hésitais un peu par le seul fait que l’ANH était un endroit à éviter en raison du niveau de corruption qui le gangrenait. Monsieur Edouard a insisté. Je lui ai posé deux conditions difficiles à accepter : licencier tous les employés et doubler le budget de l’ANH. A ma grande stupéfaction, il a accepté. Lors de mon installation en 1983, j’ai pris l’engagement de restructurer totalement l’institution en commençant par le recrutement, sur concours, d’une soixantaine de personnes dont vingt-cinq deviendront des archivistes professionnels après une série de formations. Au fil des années, nous avons monté un corps d’une trentaine de professionnels comprenant des archivistes, des bibliothécaires, des relieurs, des restaurateurs, des techniciens en informatique et micrographie et des documentalistes. »

Quelles ont été les premières actions menées ?

« D’entrée de jeu, j’ai lancé les opérations de reconstitution intégrale des registres et la bataille infernale contre la fraude au sein de l’institution et à l’extérieur (contre les racketteurs). Ce qui nous a permis de reconstruire la crédibilité de l’institution publique au niveau national et international. Vous savez, avant 1983, les documents d’état civil délivrés par l’ANH n’étaient pas fiables et nous avons dû travailler avec acharnement ces trois dernières décennies pour moderniser et sécuriser notre système. Tout récemment, nous avons lancé une campagne de sensibilisation articulée autour du slogan « Il faut savoir dire non ». En d’autres termes, savoir dire non à la corruption. »

Pouvez-vous nous préciser les trois principaux changements que vous avez opérés au sein de l’ANH ?

« Primo, j’ai rétabli en partie les archives historiques d’Haïti grâce à un laboratoire micrographique. Secundo, j’ai reconstitué et numérisé l’intégralité des registres d’état civil. Tertio, j’ai insufflé une nouvelle mentalité aussi bien qu’au niveau du personnel de l’ANH que de la population en promouvant un service public de qualité. »

Tenant compte de la réalité de l’administration publique haïtienne, vous avez certainement dû faire face à des résistances non ?

« La principale résistance à ces changements provenait du système d’état civil haïtien. A partir de 1957, la justice ne se pratiquait pas ou très peu dans les tribunaux. Les dossiers étaient gérés ailleurs de manière expéditive en fonction de votre accointance avec le pouvoir. Depuis, nombre des avocats qui s’étaient retrouvés sans travail se transformèrent en racketteurs dans les périmètres des Archives nationales. Avec la complicité de certains employés, ils arrivent à priver l’ANH de plusieurs millions de gourdes. Trois millions d’Haïtiens ne disposent pas d’acte de naissance dont 500 000 vivent illégalement en République dominicaine et dans d’autres pays de la Caraïbe. Au sein des Archives, des complices des racketteurs nous ont aussi donné du fil à retordre. Nous avons fait comprendre à tout le monde le bien-fondé de notre lutte et, progressivement, nous avons vu s’estomper les résistances aux changements. »

Timothé Jackson / ChallengesMON RÊVE EST DE DOTER L’ANH DE SON PROPRE ÉDIFICE. POUR L’INSTANT, LE PATRIMOINE HISTORIQUE ET D’ÉTAT CIVIL DU PAYS EST DANS LA RUE

« Vous rappeliez que le vrai problème de l’identité provient du système d’état civil haïtien. Qu’est-il entrepris pour résoudre ce problème de manière durable ?»

« Un projet pilote a été lancé récemment dans la localité de Mabriol (Sud-Est) qui consiste à enregistrer sur place ceux qui n’ont pas d’actes de naissance et leur en délivrer un. Intitulé en créole « La pou La », l’initiative cible six sections par département. nous ciblons aussi l’Ouest puisqu’à Port-au-Prince beaucoup de personnes sont dépourvues de ce document. Le gouvernement reconnaît qu’il s’agit d’un défi de taille qui mérite d’être relevé. En ce sens, un arrêté a été publié le 14 janvier 2014 autorisant l’enregistrement des Haïtiens d’ici et d’ailleurs. Nous nous donnons jusqu’en 2019 pour toucher les trois millions d’Haïtiens concernés. Mais, pour éviter que le problème soit récurrent, il y a nécessité de mettre en place un système d’enregistrement à la naissance avec le support notamment du ministère de la Justice et de l’ONI. Un texte de loi a d’ailleurs été élaboré et sera soumis à la 50e législature. »

De quel budget disposez-vous au sein de l’ANH ?

« Jusqu’en 1985, les recettes perçues sur les frais par les Archives nationales d’Haïti étaient gérées par l’Institut national de la culture et des arts (Inaca). L’ANH ne recevait que des miettes puisque ces fonds servaient à financer en partie les activités de l’Enarts, du Mupanah et de la Bibliothèque nationale. La dissolution de l’Inaca, le 13 mars 1986, a conduit à une certaine autonomie des Archives nationales d’Haïti. Nous sommes subventionnés annuellement par l’Etat à hauteur de 129 millions de gourdes (2015) et nos recettes, grâce à notre approche marketing, nous rapportent entre 180 et 190 millions. Par rapport à nos projets ambitieux, ces 300 millions de gourdes sont insuffisants. Mon rêve est de doter l’ANH de son propre édifice. Pour l’instant, le patrimoine historique et d’état civil du pays est dans la rue. En ce sens, nous comptons sur la bonne volonté des autorités haïtiennes et des organisations qui comprennent la nécessité de protéger cette masse de mémoire dans l’intérêt du pays, de la Caraïbe et même du monde entier. » 

Après trente-deux ans aux commandes de l’institution, avez-vous déjà envisagé votre retraite ? Avec quel sentiment allez-vous partir ?

« Avec le sentiment d’un travail accompli en laissant une équipe capable de poursuivre mon œuvre avec discipline et rigueur. Au départ, je pensais que c’était une mission de deux ans maximum. Pourtant, trente-deux ans après, je suis encore là à travailler 7/7. J’ai rencontré toutes sortes d’embûches et, aujourd’hui encore, beaucoup sont impatients de me voir partir pour une raison ou pour une autre. Toute cette énergie est due au fait que je connais Haïti, son système de fonctionnement et, surtout, les Haïtiens. Et c’est notamment grâce à mes quatre ans passés à la faculté d’Ethnologie. Je dois aussi rendre hommage à Madame Annette Turnier qui m’a fait faire les premiers pas de mon apprentissage scolaire. J’éprouve une joie profonde de savoir qu’elle enseigne encore au Canada (bénévolement). Je dois quitter bientôt les Archives nationales pour aller me consacrer en grande partie à l’enseignement universitaire pour transmettre aux jeunes étudiants mes connaissances et mon savoir-faire. »