Jean Renel Sénatus: Quand un sénateur de la république est inquiet

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TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGUES
TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGUES

Réputé proche du pouvoir en place, le sénateur Jean Renel Sénatus ne donne pourtant
pas de blanc-seing à Jovenel Moïse. Inquiet pour l’avenir du pays, l’élu de l’Ouest qui déclare craindre le déclenchement d’une guerre civile, appelle tous les protagonistes au dialogue.
Par Georges Allen

Élu sénateur de la République aux élections de 2016, Jean Renel Sénatus est né à Ganthier le 27 décembre 1973. Entre 1995 et 1999, il suit des études universitaires à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques (FDSE), entité de l’Université d’État d’Haïti (UEH). Il est détenteur d’un master en études juridiques (2006-2008). L’homme de loi a également effectué des études post-graduées en Droit International des droits de l’homme à Strasbourg. Nommé Commissaire du gouvernement en 2011 sous l’administration de Michel Joseph Martelly, Jean Renel Sénatus a mené une lutte sans merci contre la débauche et la délinquance juvénile, ce qui lui a valu l’appellation de ‘’zokiki’’.

 


 L’INTERVIEW 


Le Sénat de la République est apparemment dynamique. Pensez-vous que ce dynamisme soit dû au fait qu’il y a une majorité acquise à la cause du chef de l’État ?

« Le Sénat de la République n’a pas été proactif et dynamique tout au début. Au grand corps, nous avons connu des jours sombres, pour ne pas dire des jours d’inactivité totale. Quand Jocelerme Privert présidait le bureau du Sénat avant son élection au second degré, cette branche du corps législatif était moribonde. Sous la présidence de son successeur, le sénateur Ronald Lareche, rien n’avait changé. Il nous était même difficile de tenir ne serait-ce qu’une séance par semaine. Les quatorze sénateurs qui faisaient opposition à Jovenel Moïse à l’époque bloquaient systématiquement le fonctionnement du Corps. Ce n’est qu’avec l’arrivée du bureau que préside le sénateur Youri Latortue que le Sénat est enfin sorti de sa léthargie et a atteint sa vitesse de croisière. Probité intellectuelle oblige, il faut le dire : Youri Latortue a la capacité non seulement de mener l’équipe, mais il a aussi la stature parlementaire qui lui donne la facilité de conduire les séances. Malheureusement, quand l’élu de l’Artibonite s’absente, le bureau ne parvient pas à réaliser une seule séance. C’est quand même déplorable ! Certes, l’Assemblée sénatoriale dont Youri Latortue détient les commandes est quelque peu active. Il n’en demeure pas moins que, si nous donnions 1/3 de notre capacité en tant que parlementaires, en faisant des séances régulièrement, en travaillant avec une certaine assiduité au sein des différentes commissions permanentes, en contrôlant rigoureusement le pouvoir Exécutif, le pays aurait déjà fait un grand pas dans la bonne direction’’.

Ancien commissaire du Gouvernement de Port-au-Prince, vous êtes aujourd’hui sénateur. Vous occupez cette haute fonction dans le pays depuis maintenant plus d’un an. Êtes-vous satisfait de votre travail jusqu’à présent?
« Je ne peux parler de satisfaction pour l’instant. En revanche, si l’on compare mon travail effectué jusqu’ici à celui de certains élus qui ont cumulé plusieurs mandats sans arriver à faire passer un seul texte de loi, alors je peux dire que ça commence pas trop mal pour moi. J’avais mené campagne autour d’un triptyque : famille-justice-sécurité. …/… …/… Jusqu’à présent, je peux affirmer haut et fort que je ne dévie pas de mon programme. En matière de contrôle, j’ai un œil rivé sur ce qui se fait dans la société par rapport à la famille. Dans cette lutte sans relâche que je mène pour promouvoir la famille, j’ai malheureusement déjà perdu une bataille. Je ne suis pas parvenu à convaincre mes collègues ainsi que le chef de l’État de procéder à la création d’un Ministère de la Famille, pourtant essentiel. Aujourd’hui, je me bats comme un lion pour obtenir l’adoption par le Sénat d’un Code de la famille. La rédaction du texte est en passe de finalisation. Toujours dans le cadre de ce combat qui m’est si cher, je suis parvenu à faire passer une proposition de loi sur les bonnes vies et mœurs. C’est au sein de la famille que la notion de bonnes vies et mœurs trouve avant tout son sens et son essence. Dans ce pays, ce sont les drogues dealers, les kidnappeurs, les délinquants qui, le plus souvent, arrivent au timon des affaires. Par cette loi sur les bonnes vies et mœurs, je souhaite renverser cette tendance et permettre que nos institutions soient menées par des gens avec de la morale. Plus encore, j’ai soutenu mes collègues dans le vote d’un texte qui consolide la famille (NDLR : Loi contre les homosexuels) et cela m’a valu et me vaut encore des persécutions diplomatiques. En tant que responsable et homme d’État de mon pays, j’assume et je dis tout haut que : la famille se compose du père, de la mère et des enfants. En matière de Justice, je suis arrivé à faire voter une loi sur la sécurisation du foncier en Haïti après qu’une grande campagne de sensibilisation ait été menée auprès de la population. Voila un bon point ! De plus, la commission permanente que je préside travaille ardûment sur la réforme du Code pénal et du Code de procédure pénale. Je mène une campagne à grande échelle, tant en Haïti qu’à l’étranger, pour que l’on puisse produire des textes adaptés à la nouvelle réalité. Une fois ces textes adoptés, nous pourrons enfin lutter contre la détention préventive prolongée puisqu’il s’agira de décriminaliser certains délits, correctionnaliser certaines infractions ou en décorrectionnaliser d’autres qui ne répondent pas à la réalité d’aujourd’hui. En ce qui concerne ma lutte pour la sécurité, je ne suis pas encore tout à fait satisfait. Pourtant, je suis en contact permanent avec le chef de la Police. Mais mon insatisfaction est davantage due au fait que mon texte sur le contrôle, la circulation, le port et la détention des armes à feu en Haïti ne soit pas encore voté. Aujourd’hui, plus de 300 000 armes non-enregistrées sont en circulation dans le pays. Ceci constitue un grave problème de sécurité Publique qu’il faut absolument résoudre au plus vite. Selon moi, il faut que le délit de port illégal d’arme à feu soit criminalisé. Pour finir sur cette question, je dirais que je suis encore insatisfait puisque sur les treize propositions de loi qui occupent mon agenda, en deux ans je suis parvenu à n’en faire passer que trois’’.

DATES CLÉS
1973 Naissance à Ganthier
1995-1999 Études universitaires à la faculté de Droit et des sciences juridiques
2008 Obtention d’un Master en études juridiques
2011 Nommé Commissaire du gouvernement
2016 Élu sénateur de la République

 

Cela fait huit mois que Jovenel Moïse occupe le fauteuil présidentiel. En tant que fervent supporteur de celui-ci, quel regard portez-vous sur son administration ?
« Je ne suis pas un fervent supporteur de Jovenel Moïse. Je supporte la Présidence d’Haïti. Je supporte le pouvoir Exécutif. J’ai été élu par le peuple et Jovenel Moïse aussi. Nous n’avons pas été élus pour nous battre mais davantage pour collaborer. Le chef de l’État et son administration sont dans ma visière, je les observe avec attention. Durant les élections, Jovenel Moïse a fait beaucoup de promesses au peuple. Devant le Parlement, son Premier ministre avait fait une déclaration de politique générale ; encore des promesses. Par principe, puisque c’est le peuple qui a fait le choix de M. Moïse, je ne peux pas me déclarer en opposition avec celui-ci. En revanche, si ses actions révèlent qu’il a menti au peuple haïtien, alors à ce moment-là, j’adopterai une position ferme à son égard. Aujourd’hui, il y a plusieurs points sur lesquels j’ai des désaccords avec le Président de la République. Sa compréhension et sa gestion de la justice laissent à désirer à mon sens. Jovenel Moïse fustige ceux qui ont volé les matériels de l’État sans pour autant ordonner aux commissaires du Gouvernement de mettre l’action publique en mouvement contre les voleurs. N’est-ce pas là de l’impunité ! J’ai presque envie de croire que ce sont des amis du Président qui détiennent frauduleusement les matériels de l’État. Quand par exemple le doyen de la faculté d’Ethnologie, Jean Yves Blot, renverse délibérément un étudiant, créant ainsi un tollé médiatique et que le chef de l’État ne réagit absolument pas, c’est tout de même à se demander quelle est sa vision de la justice. Je questionne également la caravane de Jovenel Moïse. Jusqu’à présent rien ne me paraît clair ! Malgré ces points de discorde, je ne peux aucunement afficher mon opposition à un pouvoir qui n’en est qu’à ses débuts. Je suis en période d’observation et j’accorde mon appui à l’administration Moïse-Lafontant. J’en veux pour meilleure preuve mon vote favorable à la loi de finances 2017-2018. Quoique le budget soit décrié, j’assume pleinement mon vote parce que je sais que sans cet instrument de Gouvernance, les projets gouvernementaux ne pourront être réalisés. À ce titre, je dirais même que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la réussite de ce gouvernement. En outre, il y a bien des domaines où ma vision et celle du chef de l’État s’accordent. C’est le cas par exemple de la remobilisation de l’Armée, de l’établissement de la Cour Constitutionnelle, du Conseil Électoral Permanent…’’.

Mais quel est votre constat sur le Chef de l’État … Fait-il concrètement bouger les choses ?
« Je constate aujourd’hui que le chef de l’État, à travers certains propos, laisse l’impression qu’il est toujours en campagne. Certaines promesses faites sur le court terme n’ont pas été respectées. Le président de la République avait promis de mettre de l’argent dans la poche des gens, mais malheureusement nous attendons encore la création d’emplois qui viendrait faire de cette promesse une réalité. Il est vrai que changer le destin d’un peuple est un long processus, mais les premiers actes posés par Jovenel Moïse jusqu’ici ne sont, malheureusement pas, annonciateurs de ce changement-là. Comme je vous l’ai précédemment dit, je suis en situation d’observation pour l’instant. Et il est encore trop tôt pour se prononcer. En revanche, si je constate dans un an qu’il n’y a toujours pas d’argent dans la poche des concitoyens, qu’il n’y a pas de nourriture dans leurs assiettes, à ce moment-là, je passerai en opposition avec le pouvoir. L’histoire nous apprend que beaucoup de politiciens, de militants avaient fait obstacle aux différents gouvernements et au final ce sont eux qui en sont sortis gagnants, et les Présidents dont ils réclamaient le départ également en sont sortis gagnants. Le seul et unique perdant dans ce genre de cas c’est le peuple, toujours le peuple’’.

« Aujourd’hui, plus de 300 000 armes non-enregistrées sont en circulation dans le pays. Ceci constitue un grave problème de sécurité Publique qu’il faut absolument résoudre. »

Ce n’est un secret pour personne que le Parlement a placé des ministres au sein du gouvernement. Certains estiment que le partage du gâteau dessert l’actuelle administration. Le Parlement serait alors une épine dans son pied. Qu’en pensez-vous ?

« À un certain niveau, je répondrais oui, c’est un peu vrai. Mon expérience en tant que sénateur me montre que les leaders haïtiens, les autorités haïtiennes ne cherchent, à travers le moindre acte qu’ils posent, qu’à empocher leurs millions. C’est la recherche effrénée de l’intérêt personnel, de l’intérêt mesquin. Que le chef de l’État partage le pouvoir avec les autres élus, cela n’est pas un mal en soi puisque tous, nous sommes des nationaux, des citoyens haïtiens ; des porteurs de vision. Moi par exemple, j’aurais voulu avoir un représentant au sein du gouvernement au poste de ‘’ministre de la Famille’’ avec une vision, une politique publique bien élaborée en faveur de l’enfance, l’adolescence, l’adulte et l’adulte du troisième âge. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Ça n’aurait pas été un problème de partager le gâteau comme vous le dites si, et seulement si, les gens placés à tel ou tel poste servaient l’État véritablement. Mais le plus souvent, si ce n’est pas toujours, c’est le contraire qui se produit. Quand un sénateur ou un député se fait représenter au sein du gouvernement par un ministre, ce dernier se met automatiquement à son service. Du coup, le parlementaire fait son beurre et ne se préoccupe guère de son travail de contrôle. Par conséquence, même le Président de la République n’arrive pas à donner des résultats probants dans ces conditions-là’’.

La MINUSTAH est partie et la MINUJUSTH a pris le relais. Les forces de l’ONU sont donc toujours présentes en Haïti d’une certaine façon. À quand la reprise de notre souveraineté ?
« En Haïti, parler de souveraineté c’est de la pure hypocrisie. En ma qualité de président de la commission Justice et Sécurité du Sénat, j’enquêtais sur le trafic présumé de mineurs séquestrés à Kaliko beach par des étrangers… Un avion a atterri sur la piste, emportant avec lui ces étrangers-là et aucun rapport n’est sorti ; personne ne sait à ce jour qui était à bord de l’engin. De quelle souveraineté parlons-nous quand nous n’avons même pas le contrôle de notre territoire ? Aujourd’hui, peut-on parler de souveraineté quand ce sont les États-Unis qui fournissent des vêtements à nos aspirants policiers à l’Académie ? L’accord créant la MINUJUSTH est illégal puisque la Constitution haïtienne ne reconnaît que deux forces sur le territoire, l’Armée et la Police nationale… Il est aussi inadmissible que l’étranger s’immisce dans le système judiciaire sous prétexte d’appuyer la justice. Je suis totalement contre ! En revanche, je suis pour la signature d’un accord entre Haïti et l’ONU visant par exemple, à la construction de commissariat, de prisons, de tribunaux de paix et de première instance etc. Cela aurait été une très bonne coopération’’.

Vous êtes favorable à la remobilisation de l’Armée. La commission que vous dirigez est en contact permanent avec le ministère de la Défense. Où en sommes-nous ?
« Jusqu’à présent, je me demande encore si le Président Jovenel Moïse veut véritablement mettre sur pied l’armée d’Haïti. Je suis pour la création de cette force de défense mais j’ai tout de même des inquiétudes. Quand des hommes en treillis militaires se réclamant des ex-FAD’H investissent les rues sans qu’ils ne soient interpellés par les forces de l’ordre, cela m’interpelle. Personnellement, j’inhale déjà l’odeur d’une guerre civile dans le pays. La menace d’une guerre civile est d’autant plus grande que chaque semaine des milliers d’individus manifestent dans les rues, paralysant ainsi toutes les activités, les commerces, les écoles… Je suis pour l’armée certes, mais je suis contre les conditions dans lesquelles le chef de l’État entend reconstituer ce corps. Il faut que les états généraux sectoriels de la nation précèdent la remobilisation de l’armée. Aujourd’hui, la perception est que nous nous dirigeons vers la mise en place d’une armée tortionnaire, ‘’kraze zo’’, le chef de l’État doit surseoir à cette démarche pour y apporter des corrections… Plus encore, le Président de la République, en tant que garant de la bonne marche des institutions, se doit d’appeler au calme les soi-disant anciens militaires qui, pour la plupart sont armés, d’après certaines informations, histoire de véhiculer un signal clair : la nouvelle force sera créée en bonne et due forme…’’.

Vous semblez inquiet pour l’avenir… ?
« Je suis très inquiet ! Comme je viens de vous le dire, le spectre d’une guerre civile plane sur le pays. C’est pour cela que je dis au Président Jovenel Moïse qu’Haïti n’est pas une boutique et encore moins un jardin. Haïti n’est pas une famille nucléaire où un homme seul a la voix au chapitre. Haïti est une multitude de familles, et par là même, elle est sujette à l’Opposition. Les divergences sont dues au fait que Lavalas ne veut pas que PHTK soit seul aux commandes. Les responsabilités doivent être partagées et ça me paraît logique. La situation sociopolitique réclame du chef de l’État qu’il soit beaucoup plus ouvert. Donc, il y a un ensemble d’Institutions à mettre sur pied aujourd’hui comme : le Conseil Électoral Permanent, la Cour Constitutionnelle, l’Armée… Seul, Jovenel Moïse n’y parviendra pas. Mais, en concertation avec l’Opposition, la voie pour y parvenir sera dégagée…’’.

« QUOIQUE LE BUDGET SOIT DÉCRIÉ, J’Y SUIS PLEINEMENT FAVORABLE PARCE QUE JE SAIS QUE SANS CET INSTRUMENT DE GOUVERNANCE, LES PROJETS GOUVERNEMENTAUX NE POURRONT ÊTRE RÉALISÉS.»