Jean-Jacques Rousseau: La technologie au service du développement

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Cossy Roosevelt/ Challenges
Cossy Roosevelt/ Challenges

Plaidant en faveur d’une juste appropriation des outils technologiques en Haïti, Jean-Jacques Rousseau appelle à un changement de paradigme afin de tirer profit des avantages de l’innovation.
Par Georges Allen

Jean-Jacques Rousseau est un expert en politiques publiques de l’innovation et philosophe des sciences qui appliquent les théories du changement scientifique aux enjeux de l’intersection de la technologie et de l’entrepreneuriat. Sa carrière a démarré après avoir décroché en 1998 un B.A. en droit et B.A. (avec mention) en philosophie de l’Université Carleton (Canada). Huit ans plus tard, soit en 2006, il obtient un MBA de la Schulich School of Business de l’Université York et Ph.D. de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et de la technologie de l’Université de Toronto en 2016. Sa longue expérience comprend des postes supérieurs dans les secteurs privé et public au Canada : Économiste responsable du financement des infrastructures et de la politique des recettes non fiscales au ministère des Finances de l’Ontario de 2001 à 2005 ; gestionnaire principal responsable des programmes d’attraction des investissements et des sciences de la vie ; et directeur des affaires gouvernementales à l’échelle nationale de 2006 à 2008. Depuis 2017, il est conseiller technique en Innovation, Science et Compétitivité auprès du Président Jovenel Moïse, avec le mandat de lancer le premier incubateur technologique du pays pour promouvoir l’entrepreneuriat de la nouvelle économie, développer une politique nationale d’innovation et intégrer l’alphabétisation numérique dans le programme national.

 


 L’INTERVIEW 

 

Vous êtes Conseiller technique en innovation, sciences et compétitivité à la Présidence. En quoi consiste exactement votre travail ?
«En tant que Conseiller technique, j’ai un triple mandat. D’abord, je travaille avec une équipe qui vient tout juste de procéder au lancement, les 2 et 3 juin derniers, du centre incubateur Alpha Haïti, une structure d’innovation technologique dont le siège se trouve au complexe de Triomphe. Ensuite, l’autre volet de mon mandat consiste à travailler au développement d’une politique nationale d’innovation. Enfin, le dernier aspect de ma mission consiste à développer des options pour l’intégration du numérique dans le curriculum national ».

Selon vous, le pays utilise-t-il à bon escient les outils technologiques dont il dispose ? En quoi consiste l’innovation en matière de technologie ?
« L’innovation, c’est faire davantage avec ce qu’on possède en trouvant de nouvelles façons de faire. Pour nous en tout cas, cela représente un moteur au développement économique. Notre but, c’est de faire les choses différemment pour pouvoir utiliser au maximum les ressources dont nous disposons, ce qui permettra de rehausser la productivité des différents secteurs clés. En Haïti, il y a plein d’exemples d’innovation, mais ce qui manque c’est peut-être une canalisation des efforts, la mise en commun de ces activités pour pouvoir en tirer davantage de profits…»

« La politique nationale d’innovation consiste à recentrer l’économie nationale autour d’un effort ou d’une initiative, dans le but de renforcer la productivité des différents secteurs clés.»

Vous pouvez citer quelques exemples d’innovation… ?
« Les exemples d’innovation abondent dans l’agriculture. Des cultivateurs utilisent de nouvelles approches dans la culture du riz et du cacao, entre autres ; mais malheureusement il n’y a pas une diffusion à grande échelle des approches en question. Nous avons aussi des innovations qui portent sur l’utilisation des énergies renouvelables. J’en veux pour preuve un grand hôpital à Mirebalais qui est largement alimenté en énergie par des panneaux solaires. Malheureusement, nous n’apprenons pas suffisamment de ces expériences pour pouvoir les répandre à l’échelle du pays. C’est seulement en changeant de paradigme que nous allons tirer profit des bienfaits de l’innovation. La politique nationale d’innovation consiste justement à recentrer l’économie nationale autour d’un effort visant par exemple à accompagner les initiatives déjà en cours afin de parvenir à leur expérimentation dans des secteurs clés, pour pouvoir renforcer notre productivité. Quand les économistes démontrent le fossé qui existe entre Haïti et la République Dominicaine en matière de PIB par habitant, c’est surtout un problème de productivité qu’ils abordent…»

Maintenant, voyons l’autre volet de la question à savoir, notre manière de nous approprier la technologie…
« Je pense qu’Haïti, au XXIème siècle, aurait dû s’approprier beaucoup plus ce levier important qu’est l’intégration de la technologie dans nos habitudes de travail. C’est à la fois une question de capacité financière et d’information concernant les outils technologiques disponibles. Je crois que si l’on faisait au moins cela, à savoir une appropriation efficace et efficiente de la technologie, on contribuerait activement au processus de rehaussement de la productivité. Par exemple, aujourd’hui encore nous nous faisons une grande utilisation du papier dans nos institutions, alors que la numérisation est à notre portée et permet de mieux classer les documents. Il faut donc une intégration plus systématique de la technologie dans nos processus. Au centre d’incubateur Alpha Haïti, nous travaillons à la mise en place de plusieurs laboratoires afin d’identifier certains problèmes récurrents, comme la sous-utilisation de la technologie dans nos processus… C’est un problème qui touche également notre Gouvernement, et c’est pour cela que nous avons pensé à la création d’un laboratoire, le Govtech, qui servira à mieux résoudre certains problèmes au sein du Gouvernement même, et par voie de conséquence, cela permettra de mieux fournir des services à la population ».

DATES CLÉS
1998 Bac en Philosophie et droit, Carleton University (Canada)
2001 à 2005 Économiste, Ministère des finances (Ontario)
2006 MBA, York University (Canada)
2006 à 2008 Conseiller, Sécurité publique (Ontario)
2008 à 2012 Responsable, Programmes sciences de la vie, Ministère de la recherche et de l’innovation (Ontario)
2016 PhD, University of Toronto (Canada)
2017 à date Conseiller Technique en Innovation, Science et Compétitivité du Président de la République



Parlez nous un peu plus du centre incubateur Alpha Haïti…
«Ce centre qui a été lancé il y a seulement quelques jours est là pour desservir trois catégories de personnes. D’abord, il y a celles qui seront ‘’incubées’’ au Centre et qui seront avec nous pendant près de six mois. Durant le lancement d’Alpha Haïti, nous avions annoncé la tenue d’un concours ouvert au grand public. Pour le premier groupe, nous pensons recruter 50 à 60 personnes qui seront mises en équipe de 5 à 6, en vue de travailler sur des idées d’entreprise. Ces équipes en question auront des mentors, des accompagnateurs qui vont les aider à peaufiner leurs idées, développer des prototypes fonctionnels, la version minimale du produit qu’elles ont en tête, pour pouvoir mieux approcher un investisseur ou un client de référence. En gros, l’objectif est qu’ils aboutissent au développement de leur propre entreprise…Pour la deuxième catégorie, il s’agit des membres, ceux qui veulent avoir accès à des services à prix réduit au centre Alpha Haïti, mais aussi à des services exclusifs, comme notre bibliothèque et d’autres bases de données. En dernier ressort, la troisième catégorie, c’est le grand public en général. Les gens auront accès à l’information et pourront s’initier à l’entreprenariat et la technologie…»

Centre incubateur, le concept sonne un peu nouveau en Haïti. A-t-il déjà été testé dans d’autres pays ?
«Absolument ! C’est une idée qui date de plusieurs décennies et qui a fait ses preuves en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et en Afrique. En réalité, ça n’est pas si nouveau que cela pour Haïti non plus. Mais nous n’avions jusqu’alors jamais eu de centre comme Alpha Haïti, seulement des initiatives qui sont des espaces de travail partagés où les gens mutualisent leurs ressources pour pouvoir aller plus loin. Ce qui rend le centre incubateur différent de ces espaces de travail partagés, ce sont ses trois aspects à savoir : l’accompagnement, l’encadrement et le mentorat. Personnellement, j’ai travaillé au lancement d’un centre incubateur au Canada qui s’appelle Mars Discovery District et qui est opérationnel depuis plus de quinze ans. Donc, c’est un concept qui est très bien testé. Il existe plusieurs incubateurs partout dans le monde qui sont reliés aux grandes Universités, et à Alpha Haïti, nous souhaitons être aussi proches d’elles, afin de permettre aux étudiants de nous suivre et de suivre nos différentes activités…L’idée du centre incubateur est d’aider, d’accompagner les jeunes en entreprenariat de telle sorte qu’ils puissent mettre sur pied des entreprises ».

La finalité c’est donc la création d’emploi et le développement économique ?
« C’est exactement cela ! Pour créer des emplois, il faut établir des entreprises. Pour l’établissement des entreprises, il faut former des entrepreneurs et pour cela, il faut un environnement attrayant, doté de toutes les infrastructures de base, comme l’Internet à Haut débit, le mentorat, etc. Avec Alpha Haïti, nous offrons une plateforme pour la maturation de l’écosystème national d’innovation. C’est une place offerte aux jeunes pour mieux canaliser leurs énergies entrepreneuriales en tirant avantage de la technologie comme grand levier de développement. À Alpha Haïti, nous avons constitué un noyau, un accélérateur de l’industrie culturelle. Un incubateur existe véritablement pour ceux qui en sont à leurs premiers pas en entreprenariat. Cela demande un niveau d’engagement, une ouverture d’esprit pour pouvoir apprendre de ceux qui sont plus avancés. En revanche, un accélérateur, c’est un peu différent. Il s’agit de regrouper des personnes qui sont déjà des entrepreneurs, qui ont déjà des clients, qui ont déjà des revenus, qui ont déjà atteint un niveau de succès en quelque sorte, pour leur donner un encadrement sur mesure afin qu’elles deviennent de meilleurs entrepreneurs, aptes à faire une meilleure utilisation de la technologie. Au niveau de ce noyau, cet accélérateur d’industries culturelles que nous avons à Alpha Haïti, c’est exactement ce que nous faisons. Quand nous parlons d’industries culturelles, il s’agit là de cinéma, littérature, artisanat, musique, mode…Donc l’idée c’est de valoriser tous les secteurs clés de l’économie haïtienne ».

Alpha Haïti est-il un programme à long terme ?
« Évidemment, c’est un programme continu du Gouvernement. Il pourrait toujours y avoir des revers au point de vue des capacités de l’État, mais aujourd’hui, en prenant l’engagement de lancer ce centre incubateur, l’État fixe son regard plus loin. Nous travaillons avec les divers acteurs de l’écosystème national pour faire de cette initiative un véritable succès…»

C’est un centre ouvert à tout le monde, ou doit-on avoir un certain niveau d’études pour prétendre en faire partie ?
« Contrairement à une formation académique, l’idée c’est d’accompagner, d’encadrer ceux qui sont jeunes dans l’entreprenariat, ceux qui ont des idées d’entreprise. Donc, nous ne mettons pas l’accent spécifiquement sur le niveau académique…»

Ceux que vous accompagnez bénéficieront-ils d’un financement ?
« Tout d’abord, je dirais qu’il y a l’investissement financier qui est fait au niveau de l’encadrement des ‘’incubés’’. Ils auront accès à un espace attrayant et bénéficieront de l’accompagnement d’experts, entre autres. En dehors de tout cela, le Gouvernement leur octroiera un petit financement pour développer leurs prototypes fonctionnels. Au niveau de l’État central, des réflexions sont faites pour voir s’il y a possibilité d’offrir d’autres modes d’accompagnement. En fait, nous sommes, nous-aussi, dans l’apprentissage, d’autant que c’est la première fois que cela se fait en Haïti…»