Jean Hugues Henry : Entre intérêt individuel et intérêt collectif, il n’existe pas d’incompatibilité

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Ralph T. Joseph / Challenges

Jean Hugues Henrys, médecin de formation, est actuellement 1er Vice Président de l’Association Médicale Haïtienne, membre fondateur et Coordonnateur Adjoint de l’Unité de Recherche et d’Action Médico Légale, Doyen de la Faculté de Médecine et des Sciences de la Santé de l’Université Notre Dame d’Haïti.

Cela semble évident et pourtant, le quotidien chez nous semble prouver le contraire, tant la course aux avantages personnels l’emporte sur le sens du bien commun. Il ne se passe pas une semaine sans de nouveaux scandales d’argent, de fonds détournés, de malversations. Certains scandales sont plus médiatisés que d’autres, et tous les secteurs sont affectés par ce mal. Malheureusement dans notre pays, nombreux sont ceux qui le font en toute impunité.

Comment expliquer ce phénomène ? De nombreux spécialistes de la philosophie et des sciences sociales se sont penchés sur la question. Certains l’ont abordée sous l’angle de la liberté individuelle. Elle a inspiré aussi bien l’économiste Adam Smith que les théoriciens du socialisme.

Il semble qu’en Haïti, la course effrénée de certains vers la satisfaction de leurs intérêts personnels tient d’un facteur essentiel : la précarité.

« Dans les classements internationaux relatifs au développement, Haïti est catégorisé parmi les pays en guerre.»

 

Nous vivons dans une société incapable de se projeter dans le futur. De 1804 à nos jours, nous avons été incapables de conserver les quelques acquis de nos périodes plus ou moins glorieuses. Les plus « intelligents », c’est malheureusement par ce terme que nous désignons les prédateurs de tout acabit, s’arrangent pour piller ce qui nous reste de ressources communes.

Pourtant, il ne manque pas d’exemples de sociétés où un équilibre est établi entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif. Ce sont celles qui affichent les meilleurs indicateurs de développement et elles partagent toutes un dénominateur commun : la réduction des inégalités et des injustices. À l’instar des pays du Nord, comme la Scandinavie ou le Canada, certains pays du Sud y parviennent aussi, malgré la persistance de certaines irrationalités.

L’Éthiopie qui a pourtant connu une grande famine début des années 2000, en est un bon exemple. L’espérance de vie de la population est passée de 38 ans en 1960 à 64 ans en 2014. Le taux de croissance du PIB a atteint les 8.5% dans la période 2015-2016. Derrière l’amélioration de ces indicateurs se cachent : « le quasi-doublement du nombre d’enfants inscrits à l’école primaire entre 2001 et 2010, la réduction de la mortalité infantile de 204 à 109 pour 1 000 entre 1990 et 2010, l’amélioration du taux d’accès à l’eau salubre en milieu rural, qui est passé de 19 % en 1990 à 65,8 % en 2010, le renforcement par les autorités locales de leurs capacités de prestation de services et de leur éthique de responsabilité. »

Pourtant, notre dernière campagne militaire remonte à la deuxième moitié du XIXème siècle. Certes nous devrions nous poser de nombreuses questions sur nos modes de gouvernance, responsables de toutes les occupations du début du XXème siècle à nos jours, et des déboires qui en ont découlé, comme par exemple l’épidémie de choléra.

Nous sommes de ceux qui croient qu’aucun « ami » ne viendra changer le cours de notre histoire. La grande question  demeure : A quand le « Grand chantier de réduction des inégalités et des injustices » dans notre Haïti chérie ?