Jean Baden Dubois : Pour un système financier moderne

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Photographies par Timothé H. Jackson / Challenges

L’actuel Gouverneur de la BRH opte pour la modernisation du système financier haïtien, à commencer par l’attribution de crédit à toute personne fiable. N’étant pourtant pas dupe, Jean Baden Dubois souhaite que chaque acteur du système joue sa partition pour éviter le mal imminent que constitue le ‘’De-risking’’
Par Georges E. Allen 

Combinant vingt-quatre ans d’expérience de banque commerciale et de banque centrale dans des secteurs concurrentiels, Jean Baden Dubois est un professionnel très respecté dans le système financier en Haïti. Dès son entrée à la Citibank en 1990, il s’est fait remarquer par son aptitude et son sens de l’organisation. Ses qualités lui ont valu d’être sélectionné parmi les vingt jeunes professionnels des Citibank de la Caraïbe et de l’Amérique Latine dans un programme de Management Trainee dénommé Entering the CITI. Cette formation a donné lieu à un niveau équivalent de MBA en Banking et Finance. Expert dans la résolution de problèmes complexes, Jean Baden Dubois a été à l’origine de la modernisation de la BRH dans les années 1996. Ainsi, il a réformé le système de paiement, faisant passer la compensation des chèques de 5-10 jours à deux jours, sur tout le territoire national, par la mise en place du SPIH (Système de Paiement Interbancaire Haïtien). Jean Baden Dubois qui est aujourd’hui Gouverneur de la Banque Centrale, désigné par arrêté présidentiel en date du 17 décembre 2015 et ratifié par le sénat de la République le 23 Août 2016, a intégré la BRH en 1995 en tant que directeur administratif.  De 1999 à 2001, il y a travaillé comme directeur Information et Technologie, avant d’occuper le poste de directeur de Technologie de 2001 à 2011.  Cette même année, M. Dubois  a été désigné directeur général de la banque centrale qui a pour mission de défendre la valeur interne de la monnaie nationale, assurer l’efficacité du système de paiement et la stabilité du système financier, entre autres.


 L’INTERVIEW 

Depuis quelques jours, on évoque dans les médias le concept de De-risking… Qu’est-ce que ce phénomène (si on peut parler ainsi) implique réellement ?
« Avec ce phénomène de lutte contre le blanchiment des capitaux et de lutte contre le financement du terrorisme, le système financier international se veut de plus en plus intègre. Donc, pour que le système financier international soit intègre, il faut la combinaison de tous les systèmes financiers. Il faut que nous-mêmes de notre côté, en Haïti, notre système financier soit aussi très bien protégé. Il y a plusieurs institutions qui évaluent le niveau de risque du pays. Dans la dernière évaluation qui a eu lieu il y a huit ans, soit en 2008, Haïti avait présenté certains risques. Il y avait quarante recommandations et parmi ces recommandations, certaines étaient fondamentales. Il y a par exemple, la loi sur le blanchiment des avoirs et le financement du terrorisme que nous avons quand même votée en 2013. Mais le texte ratifié a été vidé de sa substance parce que les législateurs avaient enlevé beaucoup d’articles qui étaient cruciaux. Cette loi-là, quand nous l’avions traduite et envoyée au GAFI (Groupe d’action financière), des amendements ont été exigés par cet organisme intergouvernemental. Ce qui fait que lors de notre dernière réunion de 2015, la révision de cette loi était posée comme condition sine qua non… Et, toujours dans le cadre de la lutte menée à l’échelle internationale, Haïti doit procéder à la ratification de la loi portant sur l’organisation et le fonctionnement de l’UCREF (Unité centrale de renseignement financier) ainsi que la modification du Code pénal haïtien qui date de 1835. Admettez avec moi, qu’un texte vieux de cent quatre vingt-et-un ans ne tient pas compte des évolutions qu’il y a eu dans le système financier par exemple » 

« Aujourd’hui Haïti risque d’être mis à l’index comme un pays qui ne respecte pas les normes prudentielles internationales »

 

A quel niveau la BRH intervient pour qu’Haïti puisse se mettre au diapason des normes internationales…?
« N’oubliez pas que la Banque de la République d’Haïti dans le cadre de ses missions en a trois principales que sont : la stabilité des prix, la stabilité du système de paiement et la stabilité du système financier. Vu qu’aujourd’hui un grand danger guette Haïti du fait que ces lois dont nous parlons n’ont pas été votées et que nous risquons d’être mis à l’index comme un pays qui fait fi des réglementations internationales, la banque centrale est obligée d’intervenir. Être mis sur la liste des pays où la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme n’est pas efficace implique que les banques étrangères correspondantes vous regardent comme un risque-pays. En plus d’être vu comme un risque-pays, les banques correspondantes peuvent prendre en considération la quantité de revenu qui est généré par leurs activités en Haïti et peuvent décider de couper leurs liens avec les banques locales. Les revenus que les banques correspondantes génèrent en Haïti varient entre 16. 000 et 80. 000 dollars par an… Donc, pourquoi prendre ce risque avec un pays qui ne respecte pas les normes prudentielles internationales alors qu’une seule pénalité peut coûter un million de dollars. À titre d’exemple, je peux citer BNP Paribas, le groupe bancaire français qui a dû payer deux millions de dollars de pénalité pour avoir réalisé des opérations avec des pays sous embargo. Nous-mêmes au niveau de l’État nous devons mettre notre devoir au propre pour éviter d’être écarté du système financier international. Nous devons au moins au niveau du GAFIC (Groupe d’actions financières de la Caraïbe) n’être pas mis à l’index. Pourquoi est-ce que la Banque Centrale est vraiment centrale au niveau du De-risking, c’est parce que la stabilité de notre système financier est extrêmement importante et qu’il faut à tout prix éviter son isolement. Si les banques correspondantes disent qu’elles ne peuvent pas faire affaire avec les banques haïtiennes, comment va-t-on faire pour recevoir un transfert qui passe par une banque étrangère avant d’arriver en Haïti ? Comment allons-nous payer nos achats ? Donc, Haïti doit éviter d’être comme Belize où actuellement du cash est transporté. Cet isolement ici en Haïti, ne le voulons pas. Si ça devait arriver, ce serait un choc terrible comme le séisme du 12 janvier ou comme l’embargo… » 

Est-ce qu’un pays mis à l’index peut se rattraper ? Comme Belize par exemple…
« L’idée c’est d’éviter l’isolement financier. Quand vous aviez été mis à l’index, pour revenir sur la liste des ‘’pays où il n’y a pas de risque’’, ça ne va pas passer comme une lettre à la poste. Il ne suffirait pas à ce moment-là de dire ‘’maintenant nous avons voté telle ou telle loi. C’est beaucoup plus compliqué. Parce qu’un pays isolé est à un autre niveau. Ça va prendre du temps pour qu’il revienne » 

Pour finir avec la question du De-risking… Haïti a une deadline qui est le mois de novembre. D’ici là, nous devons cadrer notre législation aux normes prudentielles internationales. Passé ce délai, il n’y plus de chance pour Haïti ?
« En fait, la deadline est pratiquement plus tôt que ça… »

Quel est l’état actuel de nos réserves ?
« Nos réserves tournent autour des 800 à 888 millions de dollars actuellement. Ce qui est de loin d’être supérieur par rapport aux six derniers mois »

DATES CLÉS
1995 Directeur administratif à la BRH
1996 Introduit les outils de modernisation de la BRH
17 décembre 2015 Désigné Gouverneur de la BRH
23 Août 2016 Son choix est ratifié par le Sénat de la République


Peut-on parler d’augmentation ?
« Oui. C’est une augmentation qui est due à la bonne gestion des dépenses au niveau de l’État. Et aussi, faut-il le souligner, il y a eu une bonne gestion faite par les différentes entités qui dépensent plus en gourde quand c’est nécessaire et en dollar quand c’est vraiment indispensable… » 

Quelle politique de redressement vous envisagez pour la gourde dépréciée ?
« La dépréciation de la gourde, comme vous le savez est un phénomène structurel… Nous importons un peu plus que nous n’exportons. Nous importons pour à peu près quatre billions de dollars l’an et nous exportons pour 1 billion. De plus, les transferts sont à peu près de 2 milliards de dollars. Donc, nous importons presque tous… Nous ne produisons pas suffisamment et ce que nous produisons ne suffit pratiquement pas à la consommation de la population. Cela dit, la tendance à la dépréciation sera permanente dans ces conditions. Quelle est la bonne réponse pour résoudre ce problème ? Il faut que nous remettions en place nos infrastructures de production. Cela ne fait aucun sens qu’en Haïti nous soyons totalement orientés vers l’importation. Alors qu’autrefois, nous produisons nos meubles, nous produisons nos chaussures ; nous produisons nos habits…Il faut la relance de l’agriculture. Si nous produisions ce que nous consommons, la dépréciation de la monnaie locale n’aurait dérangé personne. Au contraire, ce serait une bonne chose parce que cela voudrait dire que nos produits fabriqués localement seraient de meilleur marché qu’à l’extérieur. Les gens seraient trop contents de venir dépenser de l’argent en Haïti. Quand vous avez plus de gourdes dans l’économie que de dollars, c’est l’un des facteurs qui occasionnent la dépréciation. Et quand l’État était en train de dépenser plus d‘argent qu’il n’en avait vraiment, à ce moment il y avait plus de gourdes dans le système pour moins de dollars. Depuis la mise en place du Cash management par la BRH, l’État ne dépense que ce qu’il a. Maintenant, nous sommes dans un contexte électoral, donc un contexte d’incertitude. Ce contexte crée automatiquement dans anticipations négatives. Celui qui a des dollars les garde le plus longtemps que possible… » 

Est-ce que la banque centrale ne prévoit pas l’injection de dollars sur le marché pour tenter de réduire l’hémorragie de la gourde, comme c’était souvent le cas avec votre prédécesseur ?
« La banque centrale est intervenue à la fin du mois d’août à hauteur de 10 millions 250 mille dollars… Voyez ! Quand on est dans un contexte d’anticipations négatives, les interventions n’ont pas d’effet. Aujourd’hui, il y a un véritable ralentissement des activités économiques. Pour la première fois depuis vingt ans, des grandes entreprises sont en train de limoger certains de leurs employés… Au niveau de la banque centrale, ce que nous avons proposé, nous avons mis en place un produit qui s’appelle : « les obligations de la BRH ». A partir de ce nouveau produit, le consommateur qui a son argent en gourde, à partir de 50 mille gourdes, peut prendre cet argent-là et le mettre dans « les obligations de la BRH » qui paieront à celui-ci 7% d’intérêt, tenant compte de toute dépréciation du taux de change. Cela dit, le consommateur va pouvoir acheter la même quantité de dollar quel que soit le taux de dépréciation »

« Cet isolement financier en Haïti, Si ça devait arriver, ce serait un choc terrible comme le séisme du 12 janvier ou comme l’embargo »

 

Nous sommes au mois de septembre, serait-il possible que l’on atteigne les 80 gourdes pour un dollar la fin de l’année ?
« Non ! En général, on n’aborde pas le sujet de cette manière. Vous savez, la BRH prend des mesures de façon à garder une certaine stabilité du taux de change. Notre véritable préoccupation c’est que les élections se réalisent tranquillement et que le processus soit bouclé au plus vite afin d’éviter les anticipations inutiles et que l’on puisse remettre les gens au travail rapidement. Mais vous comprenez que la banque centrale n’a absolument aucun contrôle sur ces paramètres-là. Si nous regardons l’évolution du taux de change, rien ne montre qu’il y a vraiment une escalade importante, malgré cette dépréciation légère de la gourde que nous asseyons de ralentir au maximum »

Comment résoudre le problème du taux d’intérêt élevé d’Haïti par rapport à ceux d’autres pays de la région ?
« C’est une interrogation intéressante ! Il faut tout d’abord regarder les composantes responsables de cette situation. En tout premier lieu, les taux de réserves obligatoires sont élevés. Ce, parce que nous avons dû faire entre deux choix difficiles celui qui permettait une meilleure stabilité macroéconomique. Aujourd’hui à chaque dollar déposé dans le système, 48 centimes sont retenus dans les réserves. C’est-à-dire : déposés à la Banque Centrale. 

Pour la gourde c’est un taux de réserve de 44 %. Donc la banque dans laquelle que ce dollar ou cette gourde est déposé ne peut qu’utiliser la différence. D’où le niveau élevé du tôt d’intérêt. Au lieu de choisir de baisser les réserves obligatoires, qui allaient libérer plus de gourdes dans le système afin de chercher plus de dollars, au risque de faire grimper un peu plus le taux de change, la Banque Centrale a opté plutôt pour un taux de crédit différencié. On a décidé de donner des incitations au niveau des infrastructures de production. C’est-à-dire : réduire les taux d’intérêt dans l’agriculture, la construction de résidence et l’exportation, etc. En réalité, on n’a aucun problème que les taux d’intérêts soient élevés pour l’exportation, mais c’est au niveau de la production qu’ils doivent être compétitifs. Nous avons en fait des taux d’intérêt multiples en Haïti. Certains vont jusqu’à 20% pour la consommation et de l’ordre de 5 à 6 % pour la production et les exportations. Et nous espérons que dans un avenir très proche il sera question de taux d’intérêt de 5 ou 6 % pour l’agriculture »

« La banque centrale a injecté 10 millions 250 mille $ fin août…
Mais dans un contexte d’anticipations négatives,
ces interventions n’ont pas d’effet. »

 

cha-invite49-thjac-0057-ret-smComment renforcer les relations avec les autres banques centrales de la région ?
« Nos relations avec les autres banques centrales sont déjà excellentes. Nous échangeons régulièrement avec les autres gouverneurs et nous participons aux réunions régulières de la CARICOM. En ce moment nous envisageons d’étendre nos liens vers l’Afrique. Au fait, le mois dernier, nous avons été invités d’honneur au COCUS africain, qui réunit les gouverneurs des banques centrales du continent. Haïti étant pour l’instant un pays observateur de l’Union Africaine, nous avons profité d’établir des contacts avec la banque centrale du Benin ou du Sénégal par exemple. Nos relations avec la banque centrale européenne sont aussi très bonnes. Surtout avec notre homologue français avec qui nous avons un programme d’échanges très fructueux. »

Lors du récent débat sur le financement des élections, certains économistes avaient suggéré au gouvernement de puiser dans les réserves de la banque centrale. Quelle incidence cela aurait eue ?
« Faire une telle suggestion, c’est ne pas connaître la structure de la Banque Centrale. Il n’y a pas moyen de puiser dans les réserves de la BRH. Il ne s’agit pas d’une caisse ou l’on vient et l’on se sert. Néanmoins, il serait possible que l’État utilise le financement monétaire pour injecter des gourdes dans le système qui seraient reconverties en dollar par l’entremise de la Banque Centrale. Ce qui n’a pas été fait bien entendu. »

En termes de Perspectives ?
« Nous nous orientons vers une croissance soutenable. Nous voulons venir en support aux différents secteurs de production comme l’agriculture, l’industrie et les exportations. La modernisation du système financier nous tient aussi à cœur. Nous voulons un système inclusif, accessible à tous. Nous allons aussi supporter le secteur privé en renforçant la formation professionnelle. Nous avons besoin que nos jeunes s’intéressent aux métiers, nous voulons une classe moyenne qui entretienne la croissance économique. »

Quels sont les grands projets du nouveau conseil installé récemment ?
« Comme grands projets nous avons le Bureau de crédit qui est un projet phare de la banque centrale. Ce projet va permettre aux citoyens d’avoir une histoire de crédit. Quelqu’un qui développera une histoire de crédit à travers le Bureau de crédit de la BRH et qui paie régulièrement sera éligible dans n’importe quelle institution financière. On a aussi le PONAP qui est le possesseur national de paiement. Ce système permettra aux détenteurs de cartes de débit de les utiliser n’importe où dans le pays, que ce soit dans un ATM de la Sogebank ou dans une autre banque commerciale. Le système se matérialisera d’ici le début de l’année prochaine. »

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