Insécurité et tourisme, l’alliance impossible

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Baisse des activités à Decameron en raison des troubles politiques. Cossy Roosevelt/ Challenges
Baisse des activités à Decameron en raison des troubles politiques. Cossy Roosevelt/ Challenges

Dès les premiers soubresauts de juillet 2018, le baromètre du tourisme en Haïti a chuté et les conséquences ne se sont pas fait attendre et se sont aggravées suite aux violences du mois de février dernier. Où que ce soit dans le monde, le tourisme est une industrie porteuse mais fragile… comment survivra-t-elle en Haïti?

En Haïti comme à Paris
Si les manifestations et violences ont un impact sur le tourisme dans la première ville touristique du monde, on peut imaginer facilement les conséquences sur un tourisme haïtien balbutiant qui peine à attirer des visiteurs en raison de son historique d’instabilité et d’insécurité. Tandis que les gouvernements successifs s’échinent à mettre en valeur les atouts d’Haïti –sa position géographique idéale dans la première région touristique balnéaire du monde, une histoire et une culture qui le différencient des autres pays de la Caraïbe, une terre d’accueil qui aura toujours la faveur d’une diaspora avide de la retrouver… – le quotidien et le terrain sont la réalité avec laquelle le développement touristique doit compter… ou plutôt batailler. À quoi bon aller vendre Haïti sur les foires étrangères si l’on ne peut offrir à l’industrie touristique locale un minimum d’encadrement et de stabilité, se demandent la plupart des acteurs du secteur.

Une année catastrophique pour le tourisme haïtien
Dès le mois de juillet, les Haïtiens de la diaspora, très avertis et sensibles aux événements politiques, ont reporté ou annulé leurs projets de visite au pays. L’impact s’en est immédiatement fait sentir, notamment au club Decameron sur la côte des Arcadins, dont la fréquentation de l’été a chuté de façon vertigineuse. Mariages annulés, groupes annulés…«ce sont des millions de dollars perdus en chiffre d’affaires depuis 6 mois » explique un représentant du resort. Et cela se produit à un moment crucial où s’opérait un changement dans les partenariats avec des voyagistes étrangers. Mais le pire était à venir : avec les manifestations et blocages d’octobre et novembre, tous les réceptifs se sont trouvés face à des annulations. Et cela en pleine saison : novembre à mars sont des mois où la Caraïbe est la destination la plus prisée des touristes d’Amérique du nord et d’Europe… «On est même arrivé à en faire des blagues. Les hôtels n’avaient plus besoin d’un service de réservation, mais seulement d’un service d’annulation !» raconte un professionnel. Tour Haïti, spécialisé dans le tourisme d’aventure et de découverte a vu son carnet de commandes se vider en un clin d’œil faisant de 2018 une année catastrophique. « Un tour-opérateur bloque des dates 2 ans à l’avance, mais s’il ne vend pas son voyage à 8 jours du départ, ou qu’en fonction des nouvelles d’Haïti ses clients résilient leur option, il peut tout annuler. Pire, après 3 jours de barricades au Cap en novembre, nous avons dû annuler un groupe qui arrivait le lendemain et rembourser intégralement ce groupe. Et devinez quoi ? La situation du Cap est redevenue normale le lendemain. C’est cette incertitude qui tue le tourisme » explique Jean Cyril Pressoir de Tour Haïti. Les manifestations violentes du mois de février 2019 ont porté de nombreuses agences américaines et françaises à retirer le pays sur leur liste des destinations touristiques. Dans une interview à une station de radio de la capitale, le directeur de l’agence Citadelle, Pierre Chauvet, a cité l’exemple de Expedia qui a enlevé Haïti dans ses moteurs de recherche tout en considérant l’aéroport international de Port-au-Prince « illégal ».

L’effet dominos
Alors que les resorts et réceptifs voyaient leurs carnets de commandes se vider, les hôteliers de tout le pays voyaient aussi leur chiffre d’affaires s’amenuiser. Sans parler des employés des hôtels et des petits marchands de fruits légumes et autres denrées dont les revenus se sont effondrés. Le tourisme local est le premier à pâtir du blocage régulier des routes : le sud est à la merci des problèmes d’insécurité de Martissant, tandis que le nord fait face régulièrement aux conflits et manifestations entre Arcahaie et Montrouis. Même la Citadelle a fait récemment l’objet d’un blocage. Le 5 janvier dernier, la route vers la forteresse s’est trouvée bloquée par des jeunes qui sont venus à l’intérieur du parc, juste en dessous de Ka milo. Ils ont cassé un dalot rendant le passage infranchissable pendant trois semaines. Résultat, pas de visites pendant 1 mois… à moins d’organiser la montée par Dondon, ou à cheval. Tout cela pour quoi ? Officiellement des revendications de riverains : électricité, eau et des toilettes le long de cette route. Mais comme souvent, tout cela provenait d’une dispute entre clans… et a fait les beaux jours des motocyclettes, les seules à pouvoir proposer leurs services.

Contrecarrer l’hyper-centralité de la capitale?
Si cette manière de protester est inacceptable car elle s’apparente à du « terrorisme », –voire à du gangstérisme dans le cas de l’attaque des touristes sur la route des Arcadins en novembre dernier–, les autorités sont responsables du fait que depuis des décennies, la barricade reste le seul moyen d’attirer l’attention du gouvernement. Et que penser aujourd’hui, alors que même dans un parc national à vocation touristique, qui plus est celui qui abrite le monument phare du pays, on observe la même logique de blocage ? Face à cela, le ministère du Tourisme réagit à la mesure de ses moyens, d’abord en déplorant «ces troubles qui ont pour impact, au-delà de la chute immédiate du nombre de visiteurs, l’instauration d’un cercle vicieux de pauvreté au lieu du développement que ce secteur est capable d’engendrer par son caractère transversal et sa capacité à mobiliser du capital physique et monétaire sur la base des devises rares que nous recherchons (…) ». Face au déficit d’arrivées, qui laisse une quantité de chambres libres et de services invendus mais également des dettes sur les bras des opérateurs, Christine Stephenson, la titulaire du ministère, évoque également la stratégie de développement du Tourisme qui doit intégrer comme « hypothèse de départ ces données récurrentes, tout comme le faisait la Colombie en 2002 ou encore la Jamaïque ». Le ministère du Tourisme réagit donc « en mettant encore plus l’accent sur le développement et le marketing individuel des trois grands pôles touristiques que sont le Grand Nord, le Croissant Arcadins –Petit Goave, Côte Sud ou Côte Caraïbes », tout en s’appuyant sur les arrivées par bateaux de croisières et les aéroports régionaux pour contrecarrer l’hypercentralité et volatilité de la capitale …

Stéphanie Renauld Armand