Incendies : l’urgence d’agir

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LES SAPEURS-POMPIERS haïtiens font face à un manque cruel de moyens. Photographies par Georges H. Rouzier / Challenges

Alors que les autorités haïtiennes s’activent à relancer le processus électoral et redynamiser l’administration publique, les principales urgences de l’heure ne sont toujours pas adressées. Le peuple haïtien, qui est miné par une misère atroce, est aussi exposé quotidiennement à de multiples dangers. Les incendies de ces dernières semaines n’ont fait que le rappeler.

En moins d’un mois, trois incendies ont éclaté dans le pays dont le plus grave a été enregistré à Hinche (département du Centre) le 17 mars dernier faisant sept morts et des dégâts matériels considérables. La scène du désastre a impliqué un camion-citerne venu approvisionner une station d’essence et des petits marchands qui encombraient l’espace de livraison. Une scène qui se répète souvent et qui allait déboucher sur une catastrophe redoutée depuis longtemps par des personnes avisées. Et cela devait arriver pour que les autorités locales puissent prendre conscience des dangers quotidiens qui menacent la population.

« Devant l’ampleur de la situation, tout le monde est resté bouche bée ce jour-là. En 2016, une grande ville comme Hinche qui ne dispose de service d’incendie. C’est très grave… », a déploré un riverain qui filmait le drame avec son téléphone portable. Deux semaines plus tard, soit le 4 avril, des flammes détruisaient complètement Le Cubano, l’un des plus anciens restaurants de Pétion-Ville, ainsi qu’un petit marché de matériels électriques. Des sapeurs-pompiers accoururent sur les lieux et n’ont pu rien faire par manque de moyens. Un camion rempli d’eau, dont la pompe ne fonctionnait apparemment pas, a été livré à des volontaires munis de seaux. Un deuxième est arrivé mais en vain, à l’Angle des rues Lamarre et Villate, la zone affectée avait déjà été réduite en cendres. Brusquement, des autorités ont semble-t-il compris la nécessité de doter la commune de Pétion-Ville, aujourd’hui transformée en un véritable centre commercial, d’un service d’incendie. C’est le cas du député Jerry Tardieu qui était sur les lieux pour participer à la coordination des interventions de secours. « Cet incendie a mis à nu les lacunes et la vulnérabilité de la commune », a-t-il déclaré.

 À PÉTION-VILLE, le 4 avril, les pompiers n’ont pu intervenir que bien trop tard.
À PÉTION-VILLE, le 4 avril, les pompiers n’ont pu intervenir que bien trop tard.

L’incendie de trop ?
Les 140 communes de la République d’Haïti sont très vulnérables. Au lieu de se battre inlassablement pour des intérêts mesquins, les élus ne devraient-ils pas de préférence veiller aux besoins urgents de leur circonscription ? C’est du moins la question agitée depuis dans les talk-shows animés dans la capitale haïtienne. Et la série de catastrophes de se poursuivre. Mercredi 13 avril, c’était au tour de la ville de Léogâne de vivre un incident impliquant un camion-citerne rempli de fuel qui a chaviré et explosé après une difficile manœuvre au niveau de Carrefour Dufort. Dans l’attente de l’arrivée des sapeurs-pompiers de Port-au-Prince, plus d’une dizaine de maisons ont été ravagées par les flammes. Là encore l’on déplore le manque de moyens du service dirigé par Grégory William pour assumer ses responsabilités.

Avec la répétition de ces incendies, le service des sapeurs-pompiers de Port-au-Prince est non seulement très sollicité mais très critiqué. Cinq camions pour desservir la région métropolitaine, avec un œil sur des villes éloignées de la capitale haïtienne telles : Miragôane (61 km) et Les Cayes (119 km). Si le symbolique local des sapeurs est transféré dans un marécage au Bicentenaire, les soldats du feu ont pourtant des difficultés pour s’alimenter en eau surtout quand ils sont appelés d’urgence à intervenir loin de leurs points d’approvisionnement, comme cela a été le cas à Léogâne le 13 avril. Des difficultés aggravées par la disparition des bouches d’incendie et le dysfonctionnement de la grande majorité de ces équipements mobiles à travers le pays. Dans le numéro spécial de Challenges « Séisme, six ans après », paru en janvier dernier (n°21), Grégory William concédait que l’institution qu’il dirige sert la population haïtienne dans la difficulté. Depuis 1984, année de son intégration audit corps, il milite pour le maintenir en vie, un exercice compliqué tandis que ses multiples interventions effectuées sont restées sans suite, déplore-t-il. Pour preuve, le corps des sapeurs-pompiers est réduit comme peau de chagrin ces deux dernières décennies alors qu’il continue d’être sous le feu des critiques pour son inaction. Pour redynamiser le service d’incendie, son commandant en chef propose d’élargir l’effectif des sapeurs à 400, actuellement limité à 258. Il s’agit d’avoir une couverture nationale à raison de 40 par département pour lesquels véhicules antifeu et bien d’autres moyens seront réquisitionnés.

A quand une aide substantielle ?
Aujourd’hui, tenant compte du développement des grandes villes, qui se réalise surtout de manière anarchique, le corps national des sapeurs-pompiers a besoin d’une quarantaine de camions fonctionnels, soit quatre par département. Ce qui impliquerait, en plus d’une dizaine de casernes équipées, des antennes dans des communes présentant des risques potentiels. Vu que ces besoins vitaux ne constituent guère une priorité pour l’Etat prétextant ne pas disposer de moyens financiers, les pays dits amis d’Haïti ne devraient-ils pas apporter une aide substantielle en fonction des besoins identifiés ? Janvier 2015, le ministre canadien du Développement international et de la Francophonie, Christian Paradis, annonçait un financement de 2,8 millions de dollars au profit du corps des sapeurs-pompiers haïtiens. Une enveloppe importante destinée à la reconstruction de la caserne de Port-au-Prince. Dans l’intervalle, le gouvernement américain appuyait la relocalisation dudit corps dans des structures provisoires au Bicentenaire dans les mêmes conditions post-séisme. L’exemple même d’une institution traitée en parent pauvre, fonctionnant sans autonomie financière. Pannes, absence de pneus, problèmes de carburant et frais divers doivent ainsi attendre la fin du mois alors que les pompiers doivent faire face aux urgences permanentes et impromptues. Inconciliable.

Cossy Roosevelt