Hervé Denis: Pour une armée moderne

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PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES
PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES

L’administration Moïse-Lafontant persiste et signe : l’Armée sera remobilisée après sa dissolution qui remonte à plus de deux décennies. Hervé Denis qui a sur les épaules cette lourde mission, affirme sans ambages qu’avec ou sans l’appui de la communauté internationale, la nouvelle force de défense sera constituée.
Par Georges Allen

POUR UNE ARMÉE MODERNE

Diplômé en Diplomatie des Hautes Études Internationales en 1971, diplômé également en gestion des entreprises de l’École Internationale de Bordeaux en 1973, détenteur d’une maîtrise professionnelle à l’Université Laval (Québec, Canada) en 1976, Hervé Denis est un homme d’affaires ayant acquis une longue expérience dans ce domaine. En 1985, il a été nommé ministre des affaires sociales.
Plus d’une fois, il a été désigné ambassadeur itinérant ou consultant. De 1984 à 1986, Hervé Denis a été ambassadeur d’Haïti en République Dominicaine. Ministre de la Défense depuis mars 2017, il est fin connaisseur de l’Administration publique, puisqu’il y a travaillé pendant plus de 18 ans.

 

Doté d’un sens de l’altruisme très poussé, Hervé Denis a consacré une bonne partie de sa vie depuis 1992 à des activités de bénévolat dans des organismes socioprofessionnels et des services communautaires. Depuis 1974, il s’est engagé au club Rotary international. Entre 2008 et 2010, Hervé Denis a été président de la Chambre de Commerce et d’Industrie Haïtiano-Canadienne (CCIHC) dont il est le cofondateur. Mesurant en son âme et conscience l’ampleur de la responsabilité qui lui incombe aujourd’hui, il propose de mettre sur pied une armée moderne débarrassée des tares et scories du passé.

 


 L’INTERVIEW 


Passera-t-on enfin de la parole aux actes en ce qui concerne la remobilisation de l’armée après le processus de recrutement lancé récemment ?

“D’abord, ce recrutement s’inscrit dans les prescrits de la Constitution que nous sommes tenus de respecter. Ne pas le faire serait assimilable au non-respect de la loi-mère du 29 mars 1987. Évidemment cela soulève un tollé. Mais nous sommes donc en droite ligne du respect de la charte fondamentale du pays”.

Il n’y a pas eu semble-t-il de large consultation sur la remobilisation de l’armée. Quelle est votre réaction face à cela ?

Des consultations ont été faites. Mais lorsque cela a été fait, les gens n’ont pas réagi. En fait, en 2015 le président Michel Joseph Martelly avait créé une commission, une structure présidentielle dont j’ai été le vice-président, qui avait organisé plusieurs ateliers dont quatre en Haïti et trois à l’étranger. Beaucoup de personnalités ont pris part à ces ateliers qui ont conduit à l’élaboration du livre blanc qui fixe les orientations de notre force de défense et de sécurité. Je maîtrise parfaitement ce document et je suis en mesure de vous citer le nom de différentes personnalités qui ont pris part à ces groupes de travail. Donc, il y a eu réflexion et participation… À défaut d’un référendum, ce que n’admet pas la Constitution d’ailleurs, nous avons fait un sondage qui nous a permis de constater que 70 % de la population était favorable à la constitution d’une force de défense tournée vers le futur et non vers le passé. Ce travail a posé les jalons d’une force orientée vers le développement et qui accompagne le pays dans cette démarche.

Quelle est l’expression adéquate : remobilisation des forces armées d’Haïti ou création d’une nouvelle force de défense ?

‘’Nous sommes dans une sorte d’ambiguïté linguistique. Constitutionnellement, on nous enjoint de créer les forces armées d’Haïti. Cependant, dans nos démarches nous proposons une force de défense et de sécurité pour le développement durable du pays. Tout en respectant la Constitution, nous utilisons maintenant le terme force de défense et de sécurité afin de signaler que cette institution sera différente dans certains aspects et similaire dans d’autres. J’ai la conviction que tout n’est pas à rejeter de l’ancienne institution. Beaucoup de choses peuvent être conservées comme les concepts de discipline et de hiérarchie. De ce côté-là, on fera du neuf avec du vieux. Maintenant il convient d’enlever les scories du passé et avancer dans une société moderne’’.

Parlant de scorie, avez-vous déjà rencontré les anciens militaires démobilisés ? Si oui, à quoi cette rencontre a-t-elle abouti ?

“Nous avons un bureau des militaires démobilisés. Ce bureau est l’œuvre de l’administration Boniface Alexandre-Gérard Latortue. La gestion dudit bureau est confiée à la Primature. En dehors de cela, je ne reconnais aucun bureau qui traite de la question des militaires démobilisés”.

« Nous avons fait un sondage qui nous a permis de constater que 70 % de la population était favorable à la constitution d’une force de défense tournée vers le futur et non vers le passé. »

 

Beaucoup d’anciens membres des Forces Armées d’Haïti sont encore en vie comme l’ancien Général Prosper Avril, le sénateur Youri Latortue, Himmler Rebu, l’ancien sénateur Rodolphe Joazile. Y a-t-il eu des rencontres avec certains d’entre eux pour mettre en place cette nouvelle force de défense ?

“Nous avons consulté beaucoup d’anciens et je peux vous dire que je ne suis entouré ici que d’anciens membres des FAD’H au ministère de la défense. Je suis une exception, un simple civil. Ce sont des gens d’expérience qui connaissent l’Armée et l’institution qui m’entourent et participent activement à la prise de décision”.

Nous sommes en 2017 et nous avons malheureusement beaucoup de problèmes sociaux qui attendent d’être résolus. Peut-on dire alors que la mise en place de l’armée est d’une grande nécessité ?

“Bien sûr, c’est une nécessité. Premièrement, c’est un prescrit de la Constitution comme je vous l’ai déjà dit. Deuxièmement, dans la foulée du départ de la MINUSTAH, nous voulons hâter le pas et montrer à la population que nous sommes avec elle. Ce qui nous permet d’œuvrer à l’effectivité de notre souveraineté. Donc, c’est dans cet esprit que nous avons voulu donner un signal avec le recrutement d’une première classe de 500 soldats. De plus, peut-être que nous connaissons les problèmes que vous mentionnez en raison de l’absence d’une force de défense qui doit faire son travail à côté de la Police. Le gouvernement a constitué une task force pour lutter contre la contrebande et nous en sommes partie prenante. Si l’Armée était présente, peut-être y aurait-il une significative réduction de ce phénomène? En somme, je reste convaincu que nous avons notre rôle à jouer. L’armée n’est pas une institution aussi budgétivore que nous le pensons. J’ai actuellement à ma disposition un document qui prouve que l’Armée n’est pas une ‘’bouffeuse d’argent’’. Si nous avons par exemple une force de 3 000 à 5 000 hommes et femmes, ce sont 3 000 à 5 000 emplois qui sont automatiquement créés dans le pays. Vous créez un facteur multiplicateur par cinq, cela vous donne 25 000 personnes qui vont vivre de cette institution, comme il y en a qui vivent de la Police Nationale d’Haïti (PNH). Nous avons pas mal de problèmes à résoudre dans notre pays, comme la protection de nos frontières. Ces problèmes sont d’autant plus cruciaux que leur résolution serait financièrement très bénéfique pour Haïti. Par exemple, il y a des bateaux qui viennent pêcher dans la zone économique du pays sans buter sur aucune interdiction. Les interdire, c’est la tâche dévolue à une marine qui fait partie de l’institution militaire. Pour conclure, je dis que c’est absolument faux de dire que l’Armée est budgétivore. Elle remplit tout simplement une mission qui est essentielle dans un pays moderne”.

DATES CLÉS
1976 Obtention d’une maîtrise professionnelle à l’Université Laval (Québec)
1985 Nommé ministre des Affaires Sociales
1984-1986 Ambassadeur d’Haïti en République Dominicaine
2008-2010 Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie Haïtiano-Canadienne (CCIHC)

Cette nouvelle force en phase de constitution coûtera combien d’argent au pays ?

‘’D’abord, nous faisons le déploiement étape par étape en fonction de notre disponibilité budgétaire. Je crois qu’il y a une analyse qui devrait être faite beaucoup plus en profondeur. L’essentiel, ce n’est pas de connaître nécessairement le coût de la nouvelle force mais ce qu’elle rapporte. Il y a des valeurs qui ne sont pas quantifiables mais qui ont un effet multiplicateur. Il y a d’autres valeurs qui rentrent en ligne de compte, comme la confiance que les gens vont avoir dans le pays avec la présence d’Armée. Parlant de valeur, avec la constitution d’une force de défense haïtienne, peut-être que moins de jeunes haïtiens iraient se faire dévorer par toute sorte de bêtes dans les forêts amazoniennes en tentant d’atteindre les États-Unis en provenance du Brésil. Peut-être que l’on pourrait créer davantage d’opportunités, les étrangers se sentiraient plus en confiance pour venir investir dans le pays. Et cela n’est pas quantifiable. La confiance qu’on a dans un pays ne se mesure pas à l’aune de l’argent. Les effets, on les voit sur le long terme. Donc, ce n’est pas une question d’armée budgétivore ou de son coût. Celle-ci peut être à la fois coûteuse et pour autant rapporter énormément au pays. D’ailleurs, hormis les violations des droits de l’homme qu’il faut mettre dans un contexte historique ayant directement rapport à la dictature des Duvalier, le pays marchait mieux quand l’Armée était présente’’.

Certains estiment que le ministère de la défense aurait mieux fait de commencer par la création d’un haut-état major plutôt que par le recrutement de soldats. Qu’en pensez-vous ?

‘’Effectivement, si nous n’avions pas eu de discontinuité dans le fonctionnement de l’institution militaire, peut-être que cela aurait dû être la démarche. Mais rappelez-vous que l’armée est restée dysfonctionnelle depuis environ vingt-trois ans ; à ce moment-là, si l’on devait, avec tous les problèmes budgétaires dont on a parlé, commencer par la tête, j’aurais créé une armée remplie de généraux avec très peu de soldats. C’est un peu comme dit le proverbe : ‘’on a plein de chefs mais pas assez d’Indiens’’. C’est vrai ce que les gens disent, il faut une structure de commandement. Peut-être pas forcément des généraux. Nous y travaillons, nous avons fait des propositions au gouvernement en ce sens ; nous attendons d’avoir cette structure pour pouvoir aller de l’avant. On ne peut pas avoir des hommes de troupe sans qu’il y ait un commandement. Il n’y a pas de doute là-dessus ! Mais, aussi faut-il reconnaître que si l’on a des généraux, il faut disposer d’un budget pour pouvoir les payer. Un budget également pour pouvoir les former ! Parce que, dans le commandement, il y a des cours de leadership à chaque nouvelle étape. Plus encore, je vais créer ce commandement avec qui ? Avec des gens qui ont presque atteint l’âge de la retraite ou des jeunes qui sont arrivés au grade de capitaine ? Ces capitaines, il faut qu’ils aient quand même des cours de formation. On ne catapulte pas quelqu’un Général avec si peu de formations. Je crois qu’on doit d’abord avoir une structure assez légère qui permettra progressivement d’instaurer ce haut-état major. Ce n’est pas quelque chose qui se fait du jour au lendemain. Nous avons commencé par ce qui est le plus facile : le recrutement. Et cette phase avait une fonction de mise en confiance de la population. Demain, quand on aménagera le haut-commandement, celui-ci disposera au moins d’une structure déjà prête à fonctionner’’.

En ce qui concerne le recrutement, combien d’intéressés ont été enregistrés jusqu’alors?

“On a compté 2 068 inscrits dont près de 300 jeunes filles. De ce chiffre, seulement 1 800 ont réussi à passer la première étape qui consistait en un test physique”.

Et quelle sera la prochaine étape ?

“Ce sera un test intellectuel cette fois. Croyez-moi les questions ne sont pas faciles. Je les ai vues. Même moi je serais peut-être recalé…(Rires)”.

L’objectif est donc d’atteindre les 500 recrus ?

“Après le vote du budget national par le Parlement, on saura exactement à quoi nous en tenir par rapport aux ressources disponibles”.

À quel moment verra-t-on la matérialisation concrète de l’Armée ?

“L’armée à laquelle nous pensons sera cantonnée dans ses bases. Elle n’empiétera pas sur le travail de la PNH dont l’une des missions est de s’occuper de la paix dans les rues. Toutefois, s’il se trouve que la police est dépassée par un événement, à ce moment-là les autorités supérieures pourraient faire appel à la force de défense. On aura, au sein de l’armée, des corps spécialisés déployés au niveau de la frontière… Avant la matérialisation de l’Armée, nous avons des étapes administratives à franchir ; c’est ce que nous sommes en train de faire…”.

Dans la foulée des débats sur la remobilisation de l’Armée, la communauté internationale qui semble-t-il serait contre le retour de cette force reste silencieuse. Qu’en pensez-vous ?

“Cette communauté internationale qui serait contre le retour de l’Armée, reconnaît volontiers qu’Haïti est un pays souverain qui a le droit de se donner les institutions dont il a besoin pour son développement. Tout comme une partie de la population haïtienne, la communauté internationale craint que la nouvelle force de défense en passe d’être constituée soit une armée tortionnaire au service d’un clan. Je ne dirais qu’une seule chose à nos amis de la communauté internationale : observez-nous dans notre démarche ! Au final, vous serez totalement de notre côté…”