Haïti toujours au cœur de sa vie

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Née aux Etats-Unis de parents haïtiens, Magalie Laguerre-Wilkinson est depuis dix ans productrice associée d’une véritable institution télévisuelle américaine : l’émission 60 minutes sur CBS.

La rencontre entre ses parents, à New York, dans les années 60, était improbable. Tous deux Haïtiens, mais l’une fille de l’ambassadeur d’Haïti aux Nations Unies en 1959, alors que l’autre était le fils d’une famille exilée sous Duvalier. Les opposés s’attirèrent suffisamment pour se marier et concevoir trois enfants 100 % Haïtiens, nés à New York mais élevés dans l’esprit d’Haïti, en français et avec l’amour de leur pays.

C’est à peu près comme cela que Magalie Laguerre, productrice associée de la célèbre émission de CBS 60 minutes, raconte sa naissance, son enfance et évoque en souriant les discussions politiques qui se tenaient dans les foyers des Haïtiens de l’étranger. « Les nouvelles d’Haïti provenaient d’Haïti Observateur, des radios, des parents qui venaient d’Haïti nous visiter. Chaque année, dès l’âge de 3 ans, je passais Noël et mes vacances d’été au Cap-Haïtien. Le reste du temps, Haïti était au centre de nos conversations, des nouvelles et de nos cœurs. Pères et grand-père évoquaient chaque année un retour au pays », se souvient-elle. Pensionnaire à l’école des Roches en France, puis bachelière de l’Ecole internationale des Nations Unies, elle intègre l’université au Marist College (NY). Alors qu’elle essaye de trouver un stage à l’ONU, c’est une chaîne de TV, Channel 5 (qui deviendra Fox TV), qui lui offre sa première expérience et lui donne le goût du journalisme. Ce démon de la TV, qui la pique alors qu’elle découvre l’actualité depuis une « newsroom », ne la lâchera plus. Lorsqu’elle est diplômée en 1993, un poste l’attend dans cette même chaîne. Et le destin joue pour elle…

Lors de l’invasion des troupes américaines en Haïti en 1994, personne ne parle créole ou français dans la salle de rédaction, et c’est elle, jeune reporter de 24 ans, qui se retrouve en Haïti pour couvrir l’événement. « C’était ma première expérience de “breaking news”, un téléphone satellite entre les mains. J’ai dû surmonter mes appréhensions et montrer ce dont j’étais capable. » Ce voyage est un tournant important de sa carrière… et de sa vie de femme. C’est en effet là qu’elle rencontrera l’homme qui partage sa vie depuis ! Elle aime ajouter qu’Haïti est toujours un élément capital dans les rencontres et les tournants de sa vie.

Un rêve devenu réalité
Revenue à la rédaction, le quotidien d’une station TV la happe, avec les challenges plus terre à terre comme les études d’audience, les statistiques des émissions, les notes et les annonces publicitaires. « Mon rêve c’était bien sûr 60 minutes : un vrai magazine d’information et la possibilité d’approfondir des sujets », confie-t-elle. Magalie devra pourtant attendre un peu. Elle passe sur MSNBC grâce à une candidature spontanée et elle est embauchée sur l’émission Nightly News de NBC en 1996. Neuf ans plus tard, en 2005, le rêve se réalise, Magalie Laguerre décroche un poste à CBS. Depuis dix ans, cette belle Haïtienne de sang, américaine de nationalité, produit et coproduit des sujets pour la plus grande émission d’actualité télévisée d’Amérique. Longtemps coéquipière de feu Ed Bradley, elle a travaillé avec tous les correspondants de l’émission. Elle a parcouru le globe et couvert une immense variété de sujets pour l’émission, ce qui lui a valu plusieurs récompenses. Elle a notamment reçu un Emmy Award et le Peabody Award 2012 pour un documentaire sur l’Orchestre Symphonique Kimbanguiste de République démocratique du Congo et un Gracie Award en 2013 pour son interview exclusive avec Christine Lagarde, directrice du FMI. Elle a aussi à son actif de nombreux portraits de célébrités et d’entretiens exclusifs avec des personnalités politiques du monde entier, de George Bush à Nicolas Sarkozy.

Une fois par mois, elle passe devant la caméra pour l’émission Arts in the city sur CUNY TV. Sur CBS, on la voit très rarement – les documentaires de fond sont sa spécialité –, sauf lorsque l’actualité l’y oblige comme le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Qui mieux qu’elle, journaliste haïtiano-américaine, dont le sang d’Haïti coule dans les veines, aurait pu rapporter les faits, comprendre et décrire la douleur de son pays ?

Stéphanie Renauld Armand