Haïti en situation de vulnérabilité permanente

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GEORGES H. ROUZIER/ CHALLENGES

En moins de deux mois, Haïti a connu des cas d’inondations graves. Des communes du Sud et de la Grand-Anse, entre autres, étaient à nouveau sous les eaux les 15 et 16 mai derniers, en raison des pluies qui s’abattaient sur une bonne partie du territoire national. Le phénomène des changements climatiques est mis en cause.
Par Cossy Roosevelt

 

D epuis plusieurs années déjà, on assiste à une certaine dérégulation des saisons. Des études réalisées par des agences internationales de développement attribuent ce phénomène à l’accélération des changements climatiques qui affectent tous les pays de la planète  à des proportions différentes. Haïti, l’un des états les plus vulnérables de la région, subit de plein fouet les effets du réchauffement de la terre qui « tend à aggraver les dégâts causés par les catastrophes naturelles et augmenter la pauvreté », souligne un rapport de Oxfam America. Cette situation devrait sérieusement interpeller les décideurs dans la mesure où la température d’Haïti continue d’augmenter et pourrait atteindre 2 degrés Celsius de plus d’ici 2020. Le Ministère de l’Agriculture des Ressources Naturelles et du Développement (MARNDR) a en effet noté une hausse d’un degré entre 1973 et 2003.

Un cycle de précipitation aléatoire

Toute la région est concernée par ces changements puisque « l’augmentation de la variabilité des précipitations peut provoquer de fortes averses pendant la saison des pluies et des sécheresses sévères en saison sèches ». Pour preuve, déjà quelques mois avant l’ouverture de la période cyclonique 2017, d’importantes pluies ont été enregistrées sur l’ensemble du pays, occasionnant de nombreuses inondations. Ce phénomène était pourtant prévisible compte tenu du fait que les années 2015 et 2016 ont été marquées par une sécheresse sans précédent, entraînant des pertes de 50% dans la production agricole à l’échelle nationale.

Pendant la saison des intempéries, les villes côtières sont assez souvent envahies par les crues et  la mer donc les paysans éprouvent de grandes difficultés à cultiver leurs terres. Préoccupés, des spécialistes tirent la sonnette d’alarme sur la baisse des cultures dans les régions tropicales en lien avec la hausse de température, le cycle de précipitations aléatoires et les périodes de croissance écourtées. Si rien de concret n’est fait, « les prix des denrées de première nécessité continueront d’évoluer à la hausse pour excéder les 180% d’ici 2030 », prévient Oxfam America. Cette prévision correspond exactement au cas d’Haïti qui dispose d’une faible capacité d’adaptation aux changements climatiques. Les plans de gestion des risques et désastres pour les zones côtières exposées aux ouragans ne tenant pas vraiment compte de l’ampleur des menaces justifient davantage cette inquiétude. Aussi les réflexions produites encouragent-elles la résilience aux changements climatiques, et en ce sens, « le gouvernement haïtien doit mettre l’emphase sur le contrôle de la montée des eaux, l’énergie, le reboisement et l’agriculture », conseille l’organisation internationale de développement.

La caravane peut aider à réhabiliter l’environnement

L’actuelle administration manifeste sa volonté de prendre en compte le dernier volet en lançant le 1er mai dernier, dans le département de l’Artibonite, la caravane du changement. Il s’agit d’un vaste projet du président Jovenel Moïse qui vise à relancer la production agricole nationale. Avec la mise en valeur de plus de 50 000 hectares de terre, le président espère augmenter de 100% la production du riz pour  atteindre 400 000 tonnes métriques, soit la quantité importée annuellement pour satisfaire la consommation locale.

HAÏTI EST constamment menacée par des dépressions tropicales. Cossy Roosevelt/ Challenges

La caravane du changement accorde une importance capitale au département du Sud qui a aussi une grande potentialité rizicole. S’agissant d’une zone côtière sur la trajectoire des tempêtes et ouragans, des efforts considérables doivent être déployés pour obtenir les résultats escomptés. En fait, les 27 500 km2 d’Haïti restent très vulnérables si l’on tient compte de la dégradation accélérée de l’environnement et des aléas naturels.

Comment faire face aux changements climatiques ?

Au regard des conséquences du réchauffement planétaire, le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) prône deux types de mesures : atténuation et adaptation. La première consiste à limiter les risques liés aux changements climatiques ; la deuxième entend réduire les vulnérabilités des systèmes naturels et socio-économiques et de faire face aux effets néfastes de ce phénomène en limitant les coûts.
« Mais, dans un cadre plus large, le gouvernement haïtien doit renforcer la gestion des risques et catastrophes ; accroître la résilience par rapport à la consommation d’énergie et la déforestation ; et accroître la capacité de résilience par le développement de l’agriculture », recommande Oxfam America dans un rapport.

EN RAISON du déboisement, les terres arables sont emportées par les eaux en furie

Au seuil de l’irréversible ? 

Panos Caribbean qui a mené diverses études pour mesurer les risques et catastrophes liés au réchauffement de la terre reste convaincu qu’il est possible d’atténuer les effets de ce phénomène mondial et de s’adapter aux nouvelles conditions. La première stratégie, explique l’organisation non gouvernementale, consiste à vulgariser les informations sur les changements climatiques et leurs conséquences en sensibilisant les décideurs sur la nécessité  d’intégrer « l’adaptation » dans leurs plans de développement. La deuxième stratégie encourage la mise sur pied d’un programme national de reboisement et de protection des bassins-versants sur le très long terme, impliquant les populations de toutes les régions ciblées. L’objectif est de faire passer la couverture forestière d’Haïti de 2% (en 2017) à 10% (en 2035) et à 25% (en 2050) comme cela a été le cas en 1922. « En l’absence d’une véritable politique de reboisement, l’inverse se produira d’ici 2030 avec 0% de forêt, et avec moins de 6% de couverture végétale, le pays atteindra un seuil irréversible de dégradation environnementale, ce serait la fin de l’agriculture haïtienne », craignent des responsables d’associations de paysans qui évoluent à Fonds-Verettes et à Thiotte. En certains endroits de la route qui relie ces deux communes, des vallées sont transformées en montagnes de pierres. Ces phénomènes sont également observés au Parc National La Visite, du côté de Seguin, où la Forêt des pins continue de subir la loi des spoliateurs. « Plus l’environnement est dégradé, les écosystèmes sont fragiles, et plus les conséquences  des changements climatiques sont catastrophiques », explique Jean Claude Louis, le responsable de Panos/Haïti. Il y a urgence à agir aujourd’hui pour que demain Haïti cesse d’être un pays en situation de vulnérabilité permanente.