Haïti, quel bilan pour l’administration Moïse-Lafontant?

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PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES
PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES

L’ajustement des prix du carburant est certes l’acte le plus remarquable, quoique contesté, que le gouvernement haïtien ait fait depuis son investiture. Il a aussi entrepris des actions qu’on pourrait inscrire dans le cadre d’une démarche de consolidation. Entre autres, nominations suivies d’installations, accueil de diplomates et de dignitaires étrangers, élaboration d’un plan d’urgence pour le Grand Sud et rencontres préparatoires à la saison cyclonique 2017.
Par Guamacice Delice

Les principales actions de la nouvelle administration Moïse-Lafontant depuis son installation en mars dernier s’inscrivent dans le cadre de sa consolidation. Le 12 juin 2017, devant l’Assemblée Nationale, le chef de la Primature a déclaré que
« durant ces premiers mois, le gouvernement a jeté les bases de la transformation profonde du pays en tenant compte des éléments conjoncturels ». Jovenel Moïse et Jacques Guy Lafontant ont en effet commencé par recevoir la visite de diplomates accrédités en Haïti et des dignitaires étrangers qui tenaient à renouveler la coopération de leurs pays respectifs avec Haïti. Jack Guy Lafontant s’est entretenu à la primature, entre autres, avec Sharon Campbell, l’ambassadeur du Royaume-Uni ; Hwang Tsaï-Chu, représentant de Taïwan, Elisabeth Béton Délègue, qui défend les intérêts de la France, et Frederic Bolduc, représentant de l’Organisation des États Américains.

 

Le premier ministre a également accueilli « une importante délégation de parlementaires canadiens » auxquels il a fait part des « priorités et actions du gouvernement en vue d’assurer la stabilité politique, l’instauration du climat sécuritaire et le renforcement de la PNH en prévision du départ de la Minustah ». Les deux parties ont, en outre, passé en revue la coopération haïtiano-canadienne portant sur « la croissance économique, la gouvernance, l’État de droit, la sécurité, la santé et l’égalité de genre ». À travers Niven Mimica, Commissaire Européen du Développement, Haïti a obtenu de l’UE un accord de 45,3 millions d’euros pour la construction du tronçon de la Route Nationale # 3 reliant Hinche à Saint-Raphaël. Il faut signaler de surcroît la rencontre de Jacques Guy Lafontant avec une délégation de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) qui venait explorer des opportunités d’investissement en Haïti.

Mais, parmi cette série de rencontres, l’une d’entre elles a particulièrement attiré l’attention des Haïtiens. Celle avec Sandra Honoré, la représentant spéciale du secrétaire général des Nations Unies et chef de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH). Le ministre de la Défense, Hervé Denis et le directeur général de la Police Nationale d’Haïti, Michel-Ange Gédéon, ont pris part à cette réunion de travail autour du mandat de la Minustah présente sur le terrain depuis 2004 et dont le désengagement devrait être bouclé d’ici janvier 2018.

Le Grand Sud au centre des priorités 

La précarité qui caractérise les conditions d’existence dans le Grand Sud semblait préoccuper les nouveaux dirigeants haïtiens au point que les deux chefs de l’Exécutif se sont rendus dans la Grand-Anse une semaine après l’investiture du gouvernement. Il s’agissait d’évaluer « les infrastructures urbaines et sanitaires et le commissariat » de police  de Jérémie sévèrement touchés.

Moins d’un mois plus tard, le premier ministre Jacques Guy Lafontant était dans le Sud à la tête d’une importante délégation dans le même objectif. Malheureusement, ce déplacement a été assombri par un accident mortel. En effet, un véhicule du cortège gouvernemental a été impliqué dans un accident qui a coûté la vie à deux personnes. Ces visites ont eu lieu alors que des voix ne cessaient de s’élever pour demander que la région soit placée en état d’urgence. Cette sollicitation des acteurs de la société civile soutenue par des membres de la classe politique n’a pas laissé insensible le Conseil des Ministres. La question a été au centre du 2e Conseil du Gouvernement qui s’est tenu le 26 Avril dernier.

Le 3 Juin 2017, Jovenel Moïse s’est rendu dans le Sud en compagnie de parlementaires de la région pour préparer la Caravane du Changement qui s’apprêtait à se déployer sur les départements du  Sud, des Nippes et de la Grand-Anse. Cette visite préparatoire a permis au chef de l’État de faire un inventaire des matériels disponibles dans les entrepôts et garages du Centre National d’Équipement (CNE) et du Ministère des Travaux Publics Transports et Communications (TPTC). Il s’agissait de la 2e Édition de la Caravane du Changement après celle du 1er Mai dans l’Artibonite. « La Caravane (du changement) est plus qu’un simple programme, c’est tout un concept qui vise à faire passer le rendement de l’État de 10 à 30 % d’ici à la fin du quinquennat  », si l’on en croit la Présidence haïtienne.


Bonnes leçons tirées 

Les leçons tirées du passage de l’ouragan Matthew sur le Grand Sud ont poussé l’administration de Port-au-Prince à s’activer pour préparer la prochaine saison cyclonique dans de meilleures conditions. C’est dans cette optique que plusieurs réunions préparatoires ont eu lieu avec la Fédération Nationale des Maires Haïtiens, des représentants de la société civile et des présidents des associations de maires. Le Conseil National de Gestion des Risques et Désastres, que préside le premier ministre Jacques Guy Lafontant, s’est lui aussi réuni avec des responsables de municipalités pour débattre d’éventuelles menaces qu’encourraient les communautés. Ces rencontres visaient à
« conjuguer les efforts pour limiter les pertes en vies humaines et les dégâts matériels dans le pays pendant la prochaine saison cyclonique », peut-on lire sur la page Facebook de la Primature. Toujours dans l’idée que le pays soit prêt à faire face à toutes menaces de la nature, un Comité de repositionnement pour la gestion d’éventuelles catastrophes sismiques dans le Nord a été institué. La mission de cette structure, coordonnée par Claude Prépetit, directeur du Bureau des Mines et de l’Énergie, est de « produire des réflexions scientifiques et de faire des recommandations (…) pour l’adoption des mesures  en vue de prévenir et limiter les dégâts matériels et les pertes en vies humaines en cas d’un éventuel séisme dans le Nord », indique la Primature dans une note.

REMISE EN valeur de plusieurs hectares de terres de la plaine rizicole de l’Artibonite
REMISE EN valeur de plusieurs hectares de terres de la plaine rizicole de l’Artibonite

Des actions qui s’imposent 

Une action gouvernementale a soulevé l’indignation des Haïtiens. Ces derniers considèrent comme un coup bas la décision « d’ajuster » les prix du carburant à la pompe dans le cadre des manœuvres visant à compenser un manque à gagner que le premier ministre évalue à 11 milliards de gourdes. En effet, la gazoline passe de 189 gourdes à 224 gourdes ; le gasoil, de 149 à 179 gourdes et le kérosène, de 148 à 173 gourdes. Une décision dont les conséquences sont immédiates. L’augmentation à hauteur de 50% des tarifs des différents circuits de la région de Port-au-Prince en est un exemple. Depuis la mise en place de l’administration Moïse-Lafontant, la gourde tente de refaire surface par rapport au dollar pour passer de 70 gourdes en mars à 62 gourdes en mai-juin. L’on se demande en vain quelle mesure a favorisé une telle appréciation.

Dans le cadre de l’Agenda Législatif 2017, le premier ministre Jacques Guy Lafontant
« a remis un lot de projets et d’avant-projets de loi de l’Exécutif au Sénat » de la République. «Ces textes prioritaires pour le développement du pays portent sur l’amélioration du climat des affaires et le développement économique, l’organisation de l’État, l’aménagement du territoire et l’environnement et la sécurité nationale », précise le Bureau de Communication de la Primature.  M. Lafontant s’est réjoui d’un accord avec le Parlement pour voter « un agenda législatif sur le cadre institutionnel, la modernisation du code du commerce ».

À l’interne, l’administration de Port-au-Prince a adopté certaines mesures tendant vers une meilleure gouvernance et une gestion plus rationnelle de l’État. L’arrêté relatif à la réduction du train de vie de l’État en a été une preuve. Tout comme l’obligation faite aux hauts fonctionnaires de faire la déclaration de leur patrimoine. Les 5 et 6 mai 2017, la Primature a cherché à dégager une vision commune pour sa « gouvernance efficace et efficiente… ». Elle a en ce sens, organisé une session de travail avec les responsables et les cadres des unités centrales et des organismes déconcentrés qui y relèvent.

Les actions gouvernementales ayant trait à la santé n’ont pas été très nombreuses au cours des 100 premiers jours. Toutefois, les interventions du chef de l’État à l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti peu avant son installation au Palais National ont débouché sur la levée d’un mouvement de grève interminable et la remise en marche de façon régulière de l’Unité de Dialyse de cet établissement sanitaire. Le 19 mai, le premier ministre a accompagné le président Jovenel Moïse à l’inauguration d’un Centre de Dialyse de l’Hôpital de l’OFATMA (Port-au-Prince).  Le 26, Jacques Guy Lafontant a effectué une visite d’évaluation des travaux de réaménagement et de modernisation de l’Hôpital de Bon Repos, dans la commune de Carrefour (banlieue sud)…

Attaquer les dettes

L’administration Moïse / Lafontant s’est engagée dans des négociations avec les syndicats des enseignants des écoles publiques afin de répondre à leurs multiples revendications. « Nous avons assuré le paiement de plus de 190 millions de Gourdes de frais scolaires dus aux écoles nationales, et de plus de 77 millions pour le Programme de Scolarisation Universelle, Gratuite et Obligatoire (PSUGO). Le paiement de 428 enseignants du PSUGO et du PRONEC pour un montant de plus de 59 millions de Gdes est en cours », a fait savoir Jacques Guy Lafontant en substance aux parlementaires, ajoutant que 2 800 professeurs nommés depuis 3 ans recevront bientôt leur salaire à partir du vote du budget rectificatif.

L’administration Moïse /Lafontant a beaucoup à faire pour régler les crises déjà existantes et en éviter de nouvelles qui pourraient nuire à la réalisation des grandes promesses
de campagne.