Haïti a pourtant un réel potentiel énergétique

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Franckenson Lexis / Challenges

Qu’on le veuille ou non, le problème énergétique sera au cœur de nos préoccupations. De par sa position géographique et des ressources identifiées, Haïti dispose d’un potentiel énergétique certain. Il reste à voir comment les exploiter de manière efficiente.
Par Ralph Thomassaint Joseph

Comment compenser le manque à gagner de 200 millions de dollars de subvention de l’Etat haïtien à la compagnie nationale Electricité d’Haïti (EDH) ? Alors que moins de 30 % de la population n’a pas accès à l’électricité, les produits pétroliers représentent 20 à 25 % de l’approvisionnement énergétique et ponctionnent de 30 à 50 % des revenus externes du pays. Le bois de feu et le charbon de bois représentent 75 % de la consommation totale d’énergie. Cette source d’énergie alimente 90 % des résidences de la capitale et des principales villes de province. Elle est principalement consommée dans les foyers pour la cuisson des aliments. L’électricité ne représente que 4 % de la consommation d’énergie totale finale. Pour combler les demandes en énergie sans cesse grandissantes d’une population qui croît, il convient de considérer le potentiel énergétique du pays dans sa globalité.

En 2000, la consommation annuelle d’électricité par habitant en Haïti était la plus faible de la région, soit 84 kWh. Le secteur industriel de transformation consomme 19 % de l’offre énergétique contre 65 % pour le secteur résidentiel. La population haïtienne pourrait atteindre plus de 16 millions d’habitants d’ici 2050, selon l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI). Or, le bois, qui est la principale source d’énergie du pays, ne pourra répondre aux besoins internes. La variation du prix des produits pétroliers sur le marché international, le changement climatique et la réduction de la facture énergétique sont autant d’arguments pour s’orienter vers d’autres sources d’énergie, notamment les énergies durables. Un document publié en novembre 2014 par le ministère des Travaux publics, Transports et Communications stipule que selon l’évaluation des ressources, le pays a théoriquement le potentiel pour satisfaire à la totalité de la demande de l’électricité à l’aide de ressources renouvelables et de technologies qui sont actuellement disponibles. Haïti dispose de multiples ressources énergétiques qui peuvent être combinées pour satisfaire ses principaux besoins énergétiques. Entre la disponibilité de sources d’énergies renouvelables et non renouvelables, un choix judicieux s’impose aujourd’hui.

Pétrole et gaz naturel
Officiellement, Haïti ne dispose pas de ressources pétrolières. Le forage de onze puits dans les années 1980 s’est révélé infructueux. Cependant, le Bureau des Mines et de l’Énergie (BME) ne dispose pas de tous les rapports de prospection, notamment ceux du Golfe de la Gonâve.

Les récents permis d’exploration délivrés par le BME aux deux compagnies Petrogaz Haïti et Paret Petroleum permettent à celles-ci de dénoter la présence d’indices concluants qui nécessitent d’approfondir les recherches. Paret Petroleum a choisi de révéler les résultats de ses recherches qui prouvent qu’il y a du pétrole sur une partie des zones que couvrent ses permis (voir notre Grand format).

En général, le gaz naturel est présent dans des endroits où il y a des indices de pétrole. Il faut noter que les recherches menées en Haïti vers la fin des années 1950 l’ont été dans un contexte où l’on n’accordait pas aucune importance au gaz naturel. Donc, officiellement, le Bureau des Mines et de l’Energie ne dispose pas de rapports qui indiquent clairement l’existence de gisements de gaz naturel. Toutefois, dans les puits forés, on a prélevé des indices de gaz naturel.

Charbon naturel et hydroélectricité
Les rapports officiels disent qu’il y a du charbon minéral à l’Asile, à Camp Perrin – où il existe un petit gisement – et à Maïssade, où serait localisé le gisement le plus important. « C’est un gisement de 8,7 millions de tonnes de qualité moyenne (teneur en souffre et en cendre élevée) qui peut être utilisé. C’est un petit gisement par comparaison aux gisements mondiaux mais aussi par rapport au bassin dans lequel il se trouve », explique Bétonus Pierre, spécialiste des ressources énergétiques. En effet, les recherches au niveau de Maïssade portaient sur 10 km2 et le gisement est circonscrit sur 2,5 km2. L’ingénieur souligne que compte tenu de la surface du bassin Plateau Central qui est 900 km2, il y a des indices qui s’étendent depuis Saint-Michel-de-l’Attalaye jusqu’à Thomazeau. « A mon sens, il y a un énorme potentiel à mettre en évidence », souligne-t-il. Ce charbon peut-être utilisé pour la production d’électricité et la fabrication de briquettes pour la cuisson. Les réserves prouvées de charbon, selon les estimations, sont capables d’alimenter une usine électrique de 40 mégawatts pendant dix-sept ans.

 LA CENTRALE HYDROÉLECTRIQUE de Péligre sur l’Artibonite. Photographie par Marie Arago
LA CENTRALE HYDROÉLECTRIQUE de Péligre sur l’Artibonite. Photographie par Marie Arago

Le potentiel hydraulique total d’Haïti est d’environ 153 MW selon le Plan national d’énergie sur le site Internet du Bureau des Mines et de l’Energie. Le département de l’Ouest a la plus grande capacité potentielle, suivi du département du Sud-Est selon la « Feuille de route pour une énergie durable en Haïti ».

Selon l’hydrogéologue Lionel Rabel, le fleuve l’Artibonite peut fournir à lui seul plus de 200 MW d’électricité. Ce fleuve, qui a un débit d’eau de 100 m3 par seconde, supérieur à la Tamise en Angleterre, pourrait alimenter cinq barrages pour produire de l’électricité

Immense potentiel éolien et solaire
Pendant toute l’année, le territoire haïtien est balayé par des vents réguliers en raison des alizés. La zone la plus venteuse pour le département de l’Ouest est la Plaine du Cul-de-Sac, entre le morne La Selle et la chaîne des Matheux. Il existe aussi un potentiel éolien important au niveau de l’Île de la Tortue, principalement dans le Canal du Vent entre Cuba et Haïti. Les régions du Nord, du Nord-Ouest et de l’Ouest sont les principales sources d’énergie éoliennes.

Une étude a révélé que l’irradiation solaire globale dans la plupart des régions en Haïti est de 5 à 7 kWh/m2/j. Comparé à l’Allemagne qui est le champion du monde de production d’énergie solaire, Haïti a un potentiel plus considérable dans la mesure où l’irradiation solaire en Allemagne ne dépasse pas 3,5 kWh/m2/j. La Feuille de route pour une énergie durable en Haïti précise que 6 km2 de panneaux photovoltaïques – entre 6 et 12 km2 de parc éolien – pourraient générer la quantité d’électricité que le pays produit au total actuellement. Selon l’Agence internationale de l’Energie (AIE), d’ici 2050, l’énergie solaire pourrait être la plus importante source d’électricité au niveau mondial.

La République dominicaine vient d’emboîter le pas en construisant le plus grand parc solaire de la Caraïbe. Avec 132 000 panneaux solaires, cette installation augmentera de 30 MW le potentiel de production d’électricité du pays. Lors de son inauguration, le directeur de la Commission nationale de l’Energie (CNE), Juan Rodríguez Nina, a envisagé la possibilité d’une réorientation stratégique du Plan énergétique de la République dominicaine vers les énergies renouvelables afin de garantir 34 % de sa matrice énergétique nationale.

Des études restent à mener
La zone métropolitaine produit une quantité de déchets évaluée à 730 000 tonnes par année, composée de 75 % de matières organiques. Les huit autres grandes agglomérations du pays produisent 191 000 tonnes par année et les petites villes avec les régions rurales 766 000 tonnes. Il n’existe pas de système de collecte des résidus organisé dans les villes. En 2006, la production d’électricité en France à partir de la combustion de déchets représentait la seconde source d’énergie renouvelable après l’hydraulique. Cette forme de production d’énergie est parfois contestée dans la mesure où elle contribue à l’émission de gaz à effet de serre et de métaux lourds dans l’atmosphère. L’énergie produite à partir des déchets n’est généralement pas classée dans la catégorie des énergies renouvelables.

 LA QUANTITÉ DE BAGASSE est estimée à 140 000 t par an dont seulement 15 % sont utilisées.
LA QUANTITÉ DE BAGASSE>est estimée à 140 000 t par an dont seulement 15 % sont utilisées. Photographie par Ralph Thomassaint Joseph / Challenges

La baisse de la production de sucre et de clairin a, pour sa part, comme conséquence la fermeture de guildives et donc de la disponibilité de la bagasse. Toutefois, il est estimé que la quantité de bagasse issue des moulins de canne à sucre et des guildives est de 140 000 tonnes par an, dont seulement 15 % sont utilisées. Dans les usines de production d’alcool, la quantité d’énergie générée à partir de la bagasse varie entre 37 000 et 56 000 tonnes d’équivalent pétrole (TEP).

D’autres potentiels restent encore à explorer en matière de ressources énergétiques en Haïti. Par exemple, au niveau de la bioénergie, des approches sont proposées avec le jatropha – connu sous le nom de medsiyen –, l’éthanol, les déchets végétaux agricoles comme les racines de vétiver. Mais il ne s’agit là que de potentiels pour lesquels il n’existe aucune étude pouvant orienter les décideurs publics.


L’AVIS DE Evenson Calixte

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EVENSON CALXTHE Doyen de la Faculté des Sciences, de Génie et d’Architecture de l’Université Quisqueya (UniQ). Photographie par Ralph Thomassaint / Challenges

« LE POTENTIEL ÉNERGÉTIQUE RENOUVELABLE DU PAYS DÉPASSE LARGEMENT LA DEMANDE »

« Il est aberrant qu’au XXIe siècle nous vivions dans un pays où plus de huit millions de personnes n’ont pas accès à l’électricité. Haïti est le seul pays de la Caraïbe avec un taux d’électrification de moins de 30 %. La République dominicaine présente un taux d’électrification de 98,5 %. Pourtant, dans les années 1980, la capitale Port-au-Prince était alimentée presque à 100 % en énergie verte à partir de la centrale électrique de Péligre. Nous ne pouvons pas espérer de croissance économique sans adresser le problème de l’énergie. Selon une étude récente, la demande d’énergie pour le pays tourne autour de 600 mégawatts. Quand nous établissons le total du potentiel énergétique renouvelable que nous possédons, il dépasse largement la demande du pays. Les technologies existent pour l’exploiter. Nous pouvons concevoir des systèmes hybrides pour alimenter l’ensemble du pays. Nous pouvons construire des bâtiments où au moins 25 % de l’énergie consommée est produite par le bâtiment lui-même. L’avantage avec ces énergies, en plus du fait qu’elles ne polluent pas l’environnement, est que leur coût d’exploitation est faible. La question qui se pose maintenant est celle de l’investissement initial qui, en général, est très coûteux. C’est pourquoi il faut une stratégie de financement pour exploiter ces types d’énergie. Il faut des incitations de la part de l’Etat pour encourager les personnes à s’orienter vers ces énergies. Pour résoudre le problème énergétique, il faut rompre avec la logique de planification sur la base d’un quinquennat. Nous devons avoir une vision sur le long terme. »