Haïti Israël, une certaine complicité

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IStock/Getty images

Il y a 70 ans, le Président haïtien d’alors, Dumarsais Estimé, adoptait la Résolution 181. Le 29 novembre 1947, le plan de partage de la Palestine mandataire élaboré par l’UNSCOP a été approuvé avec 33 voix en faveur, 13 contre et 10 abstentions, à l’Assemblée Générale de l’ONU. Ce vote historique marque les balbutiements de l’Indépendance d’Israël.
Par Leslie Gelrubin Benitah

29 Novembre 1947 : Quand Haïti fait basculer l’histoire
En février 1947, le gouvernement britannique remet aux Nations Unies le mandat qu’il détenait depuis 1920 sur la Palestine. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée Générale des Nations Unies vote la résolution 181 qui prévoit le partage de la Palestine en deux États, l’un juif et l’autre arabe, avec une zone internationale comprenant les lieux saints, Jérusalem et Bethléem. Entre les deux États doit s’installer une union économique, monétaire et douanière.

Le pronostic du vote étant hasardeux, Israël doit se battre diplomatiquement jusqu’à la dernière minute pour obtenir la reconnaissance de l’ONU. Réalisant qu’il leur manquait trois voix, les délégués israéliens se concentrent sur Haïti, le Liberia et les Philippines, pour les amener à voter en faveur de la création de l’État juif.

Convaincue de l’importance capitale de cette Résolution, la communauté juive haïtienne alors prépondérante entame les démarches nécessaires pour convaincre le Président Dumarsais Estimé du bien-fondé d’une patrie pour les juifs. Ce sont les quelques représentants des 100 familles juives d’Haïti de l’époque qui sont ainsi intervenues pour faire pencher la balance et convaincre le Président Estimé de voter en faveur de la Résolution 181.

Visa délivré à Hans Rosenberg par le Consulat d’Haïti à Hambourg en 1939 et son Passeport Allemand. Le passeport allemand d’Harry (Hans) Rosenberg comprend la lettre «J» l’identifiant comme un Juif, une couverture à croix gammée et des timbres d’arrivée du gouvernement d’Haïti. Chaque homme devait prendre le nom supplémentaire, Israël. Courtoisie de Lyssa Hargrove/ haitiholocaustsurvivors.wordpress.com

 

Le 29 novembre 1947, à New York, Haïti est le dernier pays à voter. Par le biais du Sénateur Émile Saint-Lot, premier Ambassadeur accrédité à l’ONU et membre du Conseil de sécurité, Haïti figure parmi les 33 pays en faveur de la création de l’État d’Israël. C’est à cet intellectuel de haut rang, ce fervent défenseur des droits de l’homme, que revient le vote décisif et historique pour l’indépendance d’Israël. Si les communautés juives sionistes se réjouissent de ce vote, tous les pays arabes rejettent la résolution. Dès le lendemain, le 30 novembre 1947, la guerre civile éclate entre les communautés juives et arabes palestiniennes. Six mois plus tard, le 14 mai 1948, dernier jour du mandat britannique, l’État d’Israël proclame son indépendance en tant “qu’État juif dans le pays d’Israël”. Le lendemain, le 15 mai, les États arabes voisins, opposés à ce partage, interviennent. Ainsi commence la première guerre israélo-arabe, après cinq mois de guerre judéo-palestinienne.

Ambassadeur Émile Saint-Lot,  membre fondateur et permanent de l’Organisation des Nations Unies. St Lot / Courtoisie de Danielle St Lot

Les relations étroites entre Israël et Haïti à travers les siècles
La présence juive en Haïti remonte à la fin du 15eme siècle, quand Haïti recevait les Juifs qui fuyaient l’Inquisition. À partir de 1830, Haïti accueillait des juifs fuyant les pogroms polonais. Dès 1937, Haïti délivre généreusement visas et passeports aux émigrés européens fuyant le nazisme. Les Haïtiens ont toujours fait preuve de soutien et d’une grande amitié pour les Juifs, exprimant leur admiration et leur respect pour Israël et son peuple, après avoir enduré eux-mêmes de nombreuses luttes à travers l’histoire, chacun ayant vécu la tragédie de l’esclavage. D’ailleurs, au Cap Haïtien, les juifs étaient enterrés avec les esclaves. Il y avait dans le cimetière un côté réservé aux colons et un autre réservé aux esclaves et aux Juifs.

Depuis le vote de 1947 à l’ONU qui a contribué à la création de l’État Juif, Israël et Haïti entretiennent de solides relations diplomatiques. Après le terrible séisme du 12 janvier 2010 qui a détruit une grande partie de la capitale haïtienne, tué plus de 300 000 personnes, fait plus de 300 000 blessés et laissé plus d’un million de sans-abri sans nourriture et sans eau, Israël a été l’un des premiers pays à voler au secours d’Haïti. Des centaines de soldats et de secouristes ont été immédiatement dépêchées. Les Forces de défense israéliennes ont envoyé des équipes de recherche et de sauvetage qui ont cherché des survivants parmi les bâtiments écroulés et des équipes médicales pour aider à soigner les survivants. Celles-ci ont réussi à mettre en place le premier hôpital de campagne entièrement fonctionnel, comprenant une quantité excessive d’équipements de pointe.
Aujourd’hui, Haïti et Israël sont résolument engagés à œuvrer pour le renforcement et la diversification des relations de coopération entre les deux pays. C’est ainsi qu’en août dernier, le Dr Joseph Shevel, président de l’Institut international de gestion de Galilée (Galilee International Management Institute), est venu en mission sur le sol Haïtien, invité par l’OPS (Organisation Panaméricaine de la Santé).

Président Dumarsais Estimé. Estime/ Courtoisie de Jean-Robert Estimé

L’objectif de cette mission était de présenter les opportunités de renforcement des capacités offertes par GIMI et de les adapter aux besoins d’Haïti, principalement en matière de gestion de crise, de santé et d’agriculture. Le Dr Shevel essaye également de mettre en place un programme de formation en Israël, pour les jeunes haïtiens intéressés à bénéficier d’une éducation de premier plan en gestion, sciences de la vie, agriculture, etc. L’un des principaux enseignements de l’Institut concerne l’adaptation au changement climatique.

Il reste aujourd’hui moins d’une centaine de juifs en Haïti sur près de 11 millions d’habitants. La communauté juive est dirigée depuis 2012 par Reuven Bigio qui est consul honoraire d’Israël en Haïti, celui-ci ayant pris la relève de son père, Gilbert Bigio, qui l’avait été pendant 25 ans.

Israël, un État puissant
70 après le vote de 1947 à l’ONU, David Ben Gourion, le fondateur de l’État d’Israël, serait stupéfait de voir les progrès considérables accomplis par cette petite nation de 8,5 millions de citoyens. De par son génie technologique et son influence régionale, ses alliances internationales et la puissance de son armée, ce petit pays d’une partie chaotique du monde, est aujourd’hui sans conteste une

Président et Madame Estimé.

puissance montante avec un impact croissant sur les affaires mondiales. Israël a d’ailleurs été classé cette année huitième nation la plus puissante au monde, selon l’étude annuelle « Best Countries » réalisée par le magazine US News and World Report. Ce classement détermine « l’influence économique et politique d’un pays et la force de ses alliances à l’international ». Dans ce classement, les États-Unis ont conservé, comme l’année précédente, la première position. Ils sont suivis par la Russie (2), la Chine (3), le Royaume-Uni (4) l’Allemagne (5), la France (6) et le Japon (7).

Le poids nouveau d’Israël sur la scène mondiale provient de la montée des secteurs industriels et des technologies aussi nombreuses que variées : par exemple, la technologie derrière le système de défense aérienne mobile Dôme de Fer, conçu par un ancien étudiant de l’Université de Tel Aviv pour faire face aux attaques de roquettes lancées depuis la Bande de Gaza et le Liban en direction des villes israéliennes ; la technologie d’irrigation, de dessalinisation et de culture des terres sèches qu’Israël, pauvre en eau, a développée au fil des décennies ; les technologies considérables en matière de cybersécurité…

De plus, Israël dispose d’un mélange d’intelligence et de capacités militaires qui peuvent aider à maintenir l’équilibre régional stable. Enfin, l’État Hébreux a fait preuve d’une politique diplomatique très efficace. Israël a su renforcer ses relations avec la Turquie, établir des relations fructueuses avec la Russie et approfondir des relations israélo-indiennes avec beaucoup de patience. Les avancées diplomatiques israéliennes dans les relations avec les pays africains sont également la résultante d’une stratégie subtile, celle-là même qui a permis à Israël de collaborer avec de nombreux pays arabes.

Des représentants de la communauté juive en Haïti circa 1926. Challenges exclusive/ All rights reserved

Le Consul Honoraire d’Israël en Haïti, Reuven Bigio affirme qu’ “ Israël est devenu un acteur incontournable à l’international dans les domaines de l’agriculture, de la technologie et de la sécurité. Ses compétences sont si vastes et touchent réellement à des questions vitales telles que la sécurité alimentaire, la stabilité politique pour les gouvernements et les régions, les changements économiques majeurs et les révolutions de l’industrie. Israël est activement prisé pour toutes ces raisons qui sont aussi à l’origine d’un changement de dynamique en sa faveur. Les vieux ennemis d’hier sont aujourd’hui des alliés. Un véritable miracle après seulement 70 ans ! ”

 

 

L’histoire Juive de la ville de Jacmel depuis 1698
Depuis sa fondation officielle en juillet 1698, Jacmel est une ville essentiellement juive puisque les Juifs des Antilles Néerlandaises sont très vite venus y établir leurs négoces. De nombreux Juifs de Curaçao sont alors entrés dans le commerce du café, cette « plante magique » boudée par les autres colons européens. Les Juifs de l’époque n’étaient pas considérés comme des Colons, et dès 1765, une pétition fut signée pour les expulser de la Colonie de St. Domingue, accusés alors de faire du prosélytisme auprès des esclaves. Si Jacmel avait jadis une synagogue à l’endroit où se trouve aujourd’hui le Manoir Alexandra, celle-ci fut détruite pendant les troubles coloniaux de la révolution haïtienne de 1791-1803.

Une nouvelle vague de juifs arrivés d’Europe (Espagne, France, Allemagne, Antilles Néerlandaises ) dès le début du 19eme siècle, sous le règne de Dessalines, et installés à Jacmel ont su marquer leur passage dans la ville. Si les Juifs sont connus pour être de bons commerçants et de bons agriculteurs, ils ont pu profiter en Haïti de ces immenses terres riches pour y faire fructifier leur fortune : le café, le cacao, l’indigo, le bois de Brésillet, le pétun (tabac), la figue-banane, les pelures d’orange sure, le maroderme,…. Et toutes les denrées qui se vendaient à prix fort en Europe jusqu’au début de la première guerre mondiale. Les familles juives jacmeliennes étaient les premières à participer aux souscriptions pour les évènements qui permirent à la ville de gagner ses lettres de noblesse dans les 4 arts qui se pratiquaient alors : Musique, peinture, poésie et théâtre. Devenues prospères, ces familles juives ayant réussi dans le commerce pouvaient se permettre d’envoyer leurs enfants étudier à Paris.

Dans sa chanson Voir un ami Pleurer, Juliette Greco parlait «du courage d’être Juif et l’élégance d’être nègre ! ». C’est ce même combat pour l’équité et pour le respect de la personne humaine qu’ils partagent. Ainsi, en Haïti, être Juif n’a jamais été une curiosité ou un péché. Les familles Juives n’avaient nullement l’étiquette de «Juif». On ne parlait pas de cette notion comme on en parlait en Europe. Aujourd’hui, la présence Juive se remarque notamment sur les tombes des cimetières. La ville de Jacmel a bénéficié des largesses des Juifs, de leur durlabeur, de leur génie et de leur passion. La rue du Commerce en est le meilleur exemple, avec ce monument à leur mémoire. Que la patrie leur soit à jamais reconnaissante !

Jean-Elie Gilles, Ph.D

 

Photographies Propriété Des Nations Unies

 

 

LÉGENDE

1 Vue générale du siège permanent des Nations Unies à Manhattan, quatre semaines après le début des travaux de démolition. À gauche, la First Avenue, à droite l’East River. On peut voir le Queensboro Bridge et l’île Welfare au loin, Manhattan, New York, le 6 août 1947.

2 Les membres de la délégation de l’Agence Juive étudient une carte de la partition proposée de la Palestine au quartier général intérimaire des Nations Unies. De gauche à droite: Dr Nahum Goldman, David Horovitz, Emanuel Neumann et Rabbi Wolf Gold. La question palestinienne est actuellement examinée par le Comité spécial des 57 nations de l’Assemblée générale. Le 12 novembre 1947.

3 Réunion spéciale de la Commission Ad Hoc des 57 membres sur la question palestinienne, mise en place par la deuxième session de l’Assemblée générale à Lake Success, New York. 25 septembre 1947.

L’Assemblée générale repousse le vote sur la partition de la Palestine. Le président de l’Assemblée générale, Oswaldo Aranha (deuxième en partant de la gauche), s’entretient avec (de gauche à droite) Mohamed Zafrullah Khan, président de la délégation du Pakistan; Camille Chamoun, ministre de l’Intérieur du Liban et président de la délégation; et Larry Lesueur, commentateur radio du système de radiodiffusion colombien (CBS), après la 127e réunion de l’Assemblée générale des Nations Unies. Le 28 novembre 1947 Nations Unies, Flushing Meadows, New York.

5 Le Comité spécial des Nations Unies pour la question palestinienne approuve le plan de partage. Les correspondants des Nations Unies siègent dans la salle de conférences de la dernière réunion du Comité spécial sur la question palestinienne de la deuxième session de l’Assemblée générale des Nations Unies. La résolution sera transmise à l’Assemblée générale pour décision finale. Photo prise a Lake Success, New York.

L’Assemblée générale des Nations Unies discute du plan de partage de la Palestine. Andreï Y. Vyshinsky, vice-ministre des Affaires étrangères de l’URSS et président de la délégation de son pays, s’entretient avec Dmitri Z. Minuilsky, ministre ukrainien des Affaires étrangères et président de la délégation, avant la 124e plénière réunion au cours de laquelle le rapport du Comité Ad Hoc sur la question de Palestine a été examiné.26 novembre 1947. Nations Unies, Flushing Meadows, New York.

Chaim Weizmann, ancien président de l’Agence juive pour la Palestine, résume les vues sionistes devant le Comité Ad Hoc des Nations Unies sur la question palestinienne. 18 octobre 1947.

L’Assemblée générale des Nations Unies donne son approbation finale à la partition de la Palestine. L’Assemblée a approuvé la partition de la Palestine en deux États, l’un arabe et l’autre juif, par 33 voix contre 13, avec 10 abstentions et une absence. Le rabbin Dr Abba Hillel Silver, représentant de l’Agence juive, est entouré de Marcus Wulkan après la dernière réunion de la deuxième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, le 29 novembre 1947.

9 L’avis général de la 128e réunion plénière de l’Assemblée générale des Nations Unies : Andrei I. Gromyko, URSS, réaffirme l’appui de son pays à la proposition du Comité Ad Hoc pour la Palestine. L’Assemblée a approuvé le partage de la Palestine par 33 voix contre 13, avec 10 abstentions et une absence. 29 novembre 1947. Nations Unies, Flushing Meadows, New York.

10 La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, rédigée par les Nations Unies afin de permettre la punition légale et la prévention de la destruction massive de groupes nationaux, religieux et raciaux. 26 juin 1947.

11 Vue générale de la 26e réunion du Comité spécial sur la question palestinienne, créé par la deuxième session de l’Assemblée générale à Lake Success (New York). 22 novembre 1947.

12 Dernière réunion du Comité spécial de 57 membres sur la question palestinienne approuvant la résolution sur la partition de la Palestine, par 25 voix contre 13 , avec 17 abstentions et 2 absences, lors de la deuxième session de l’Assemblée générale à Flushing Meadows, New York. 25 novembre 1947.

* Légende traduite du site des Nations Unies

 

Jean-Elie Gilles, Ph.D