Haïti une fois de plus à la croisée des chemins avec les élections de 2016

110
TIMOTHE JACKSON/CHALLENGES
TIMOTHE JACKSON/CHALLENGES


Edmonde Supplice Beauzile
a une maîtrise en sciences de l’éducation. Ancienne parlementaire (des 45e, 48e et 49e législatures), elle est aujourd’hui la présidente du parti Fusion des sociaux- démocrates.

Depuis que je me suis engagée en politique il y a environ trente ans, l’organisation des élections a toujours constitué une pomme de discorde entre les Haïtiens et une pierre d’achoppement sur laquelle vient buter régulièrement la démocratie haïtienne. Si j’étais superstitieuse, je dirais que notre pays est frappé par une sorte de malédiction électorale qui nous empêche d’organiser des scrutins dont les résultats sont incontestables et acceptés par tous les protagonistes. Dans le meilleur des cas elles sont considérées comme acceptables, jamais indiscutables.

Plusieurs pays qui ont mis un terme à la dictature chez eux, à la même époque que nous, ont tous réussi à mettre en place un système électoral qui fonctionne et permet des transmissions de pouvoir et des alternances sans heurt. En revanche, chez nous les élections, au lieu de faciliter une transmission harmonieuse du pouvoir à tous les niveaux, débouchent trop souvent sur des crises post-électorales et une instabilité politique préjudiciable à l’économie du pays. Même les élections de 2006, que l’on considère comme l’une des meilleures, avec un taux de participation de plus de 65% et assez peu de contestations, ont été entachées par la prise en compte des votes blancs sous la pression de la rue, pour éviter un second tour. Une fois de plus, hélas, la transmission du pouvoir n’a pas pu se faire dans le temps constitutionnel ni pour la présidence ni pour les législatives. Après les déconvenues des 9 août et 25 octobre 2015, qui ont entraîné l’annulation partielle des résultats et la démission des membres du Conseil Électoral Provisoire (CEP), on s’est retrouvé en 2016 à la case départ avec des élections contestées et des soupçons de fraudes massives. Le parti que j’ai l’honneur de diriger a fait le choix de féliciter celles et ceux que les résultats préliminaires ont donné comme gagnants ou retenus pour un second tour, tout en exigeant du CEP la prise en compte des demandes de vérification produites par les candidats et surtout d’accepter de tirer des conclusions qui en sortiront, toutes les conséquences de droit.

Les élections de 2015 et de 2016 ont des caractéristiques communes qui montrent qu’il nous faut vraiment penser à changer de système électoral si nous voulons éliminer ou limiter les fraudes qui alimentent l’instabilité politique. La situation actuelle focalise notre attention sur le problème électoral alors que manifestement le problème est bien plus profond, il est sociétal et concerne l’état même de notre société.
Les dernières élections ont démontré aussi que les citoyens haïtiens dans leur immense majorité sont dégoûtés par le politique d’une manière générale. Malgré la débauche de moyens mobilisés par certains candidats pour leur campagne, en 2015 à peine 10% des électeurs ont rempli leur devoir civique et 90% ont boudé le scrutin, abandonnant ainsi le choix de nos dirigeants et par conséquent leur avenir, celui de leurs enfants et celui du pays entre les mains d’une minorité infime.

Les fraudes récurrentes constatées à chaque scrutin ne contribuent pas non plus à restaurer la confiance. CEP après CEP, nous sommes en train d’épuiser toutes les ressources humaines crédibles du pays. Nous arriverons bientôt à un point où il deviendra quasiment impossible de trouver des citoyens à qui on peut en toute confiance confier l’organisation des élections en Haïti.
Haïti est de nouveau à la croisée des chemins. En écoutant les prises de position des uns et des autres, qui au fond n’ont pas changé et sont de nouveau sous l’influence de leurs vieux démons, nous avons des raisons d’être inquiets pour la stabilité de notre pays. Notre pays est confronté à une situation économique difficile. Elle n’a jamais vraiment récupéré après le séisme de 2010, ce à quoi il faut ajouter les dégâts causés par le cyclone Matthew.
Il est indispensable que les acteurs politiques et sociaux se mettent autour d’une table pour penser l’avenir immédiat et à moyen et long terme de notre patrie commune. Un pacte de gouvernabilité s’impose dans les meilleurs délais pour moderniser la gouvernance et un projet national doit être conçu et validé par les forces vives du pays. Pour cela, il faut un leadership rassembleur qui inspire confiance à tous les acteurs.