Haïti dans l’impasse des ONG

1989
Photographie par Georges H. Rouzier

La mauvaise gestion par l’Etat de l’aide humanitaire post-séisme a conduit à un véritable « ONG bashing » en Haïti. Alors que des milliards de dollars ont été apportés, le pays se retrouve aujourd’hui encore plus pauvre et plus dépendant de l’assistance internationale. L’aide humanitaire va de pair avec l’effondrement de l’Etat qui cède ses obligations aux ONG.
Par Ralph Thomassaint Joseph

Une évaluation de l’impact du séisme du 12 janvier 2010 a permis d’établir que la ville de Léogâne a été détruite à 90 %. Alors que l’Etat tardait à réagir, l’aide humanitaire internationale s’est rapidement mobilisée pour porter secours aux victimes. Des centaines d’ONG ont envahi Léogâne, comme ce fut le cas pour les autres régions fortement touchées par la catastrophe. Six ans plus tard, des acteurs de la société civile de Léogâne font le bilan de cette intervention. Ils fustigent l’action des ONG qui n’ont pas su porter les réponses qu’il fallait aux dégâts causés par la catastrophe. « Nous nous demandons ce qui a été véritablement fait à Léogâne qui coûte autant d’argent ? », s’interroge Beaumier Edgard, secrétaire du Mouvement des cultivateurs et des distillateurs de Léogâne (MKDL). « Les ONG ont plutôt ruiné Léogâne », renchérit un homme âgé. Pour preuve, ils pointent du doigt les abris provisoires construits par celles-ci qui ont détruit de vastes superficies de terres agricoles. Ils citent des millions sans pouvoir indiquer avec précision la quantité d’argent dépensée dans les opérations de secours.

La transparence n’est pas le fort des ONG en Haïti car même l’Etat n’est pas en mesure d’avoir le bilan de leurs activités. « Dans les réunions, ils détournent toujours les questions liées à la reddition de comptes », évoque ainsi un acteur humanitaire. Deux ans après le séisme, le journal Courrier International publiait l’article Où diable est passé l’argent de la reconstruction ? dans lequel il est rapporté que les victimes du séisme n’ont pas été les principaux bénéficiaires de l’aide humanitaire. Seulement 1 % des dons a été versé à l’Etat et 0,4 % a bénéficié aux ONG locales.

Des milliers d’ONG en Haïti
Pour les ONG internationales, « Haiti is the place to be » puisqu’on la surnomme la République des ONG. Selon l’ancien envoyé spécial de l’ONU et ancien président des Etats-Unis, Bill Clinton, Haïti est le deuxième pays au monde possédant le plus d’ONG per capita, après l’Inde. Il existerait selon, les chiffres de la Banque Mondiale qu’il citait, plus de 10 000 ONG dans le pays. Selon le ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE) qui, en principe, coordonne l’activité des ONG, il existe seulement 620 ONG légalement enregistrées. Ce chiffre peut bien atteindre 10 000, lorsqu’on considère que sous la dénomination d’organisation non gouvernementale il est possible d’inclure toute association non étatique ayant des objectifs de développement qui travaille sur le territoire. Dans une liste des ONG reconnues depuis 1982 publiée par le MPCE, on peut voir qu’il y a ainsi des églises et des missions évangéliques reconnues comme ONG. Beaucoup d’ONG en Haïti sont confessionnelles et certaines conditionnent leur assistance à certaines formes d’allégeances.

Affaiblissement de l’Etat et des organisations locales
Sous prétexte que l’Etat est mauvais gestionnaire, l’aide internationale au développement a été orientée depuis les années 1980 vers les ONG. Ceci a pour conséquence d’affaiblir davantage l’Etat et d’imposer les ONG comme acteurs incontournables de développement. L’argent des bailleurs, le plus souvent conditionné, définit l’orientation de ces organisations qui, pour la plupart, vivent d’appels d’offres. Petit à petit, les ONG se sont installées dans des communautés pour se substituer aux partenaires qu’ils appuyaient. Là où l’Etat n’est pas présent, les ONG prennent le relais et la population développe le réflexe de s’orienter vers celles-ci en cas de besoin. « Nous devons l’avouer, il n’y a que des ONG et certains partenaires internationaux qui nous appuient dans la filière café », affirme Walter Elismé, coordonnateur de l’Union des coopératives caféières de Baptiste (UCOCAB).

Pour certains observateurs, les ONG servent aussi de canal d’application des politiques des puissances internationales. En 2013, le gouvernement de Stephen Harper fusionnait l’Agence canadienne de Développement international (ACDI) avec le ministère des Affaires étrangères et du Commerce international. « Ce fut un signal clair de la part du Canada que l’aide au développement allait servir la diplomatie et le commerce canadiens », souligne Ernst Mathurin, membre fondateur et coordonnateur du Gramir (Groupe de recherche et d’appui en milieu rural). « Les puissances internationales ne financent pas l’initiative des ONG locales, elles ont leurs propres ONG qu’elles privilégient », déplore David Nicolas, agronome qui dirige l’ONG locale ICEF-DA (Institut de consultation, d’évaluation pour le développement agricole).

 À LA SUITE DU SÉISME DE 2010, les ONG ont déferlé par milliers en Haïti.
À LA SUITE DU SÉISME DE 2010, les ONG ont déferlé par milliers en Haïti. Photographie parRoxane Ledan

Des différences entre les ONG
Dans l’univers de la débâcle des ONG, certaines font quand même la différence à travers leurs actions au sein de la communauté. C’est le cas par exemple de l’ONG locale Vétérimed, qui aide les éleveurs dans la filière lait en impliquant directement les vrais concernés. A Gros-Morne, l’Institut de technologie et d’animation (Iteca) renforce les associations paysannes dans le développement de la filière mangue et permet d’augmenter les revenus des agriculteurs dans ses zones d’intervention. L’association Haïti Futur contribue au renforcement du système éducatif en installant des centaines de tableaux numériques interactifs dans des écoles urbaines et rurales. L’un des grands modèles d’actions d’ONG en Haïti est celui de Zanmi Lasante (Partner in Health – PIH), qui a construit le plus grand centre hospitalier du pays à Mirebalais. Cet hôpital de 300 lits, entièrement alimenté par l’énergie solaire, fournit ses services aux malades venant de toutes les régions du pays.

 LE PLUS GRAND HÔPITAL du pays, à Mirebalais, est un modèle d’actions d’ONG en Haïti avec Zanmi Lasante (Partner in Health).
LE PLUS GRAND HÔPITAL du pays, à Mirebalais, est un modèle d’actions d’ONG en Haïti avec Zanmi Lasante (Partner in Health). Photographie par Tatiana M. Liautaud / Challenges

Une capacité jamais renforcée
Après plus de 11 milliards de dollars officiellement dépensés à la suite du séisme de 2010, Haïti est sortie plus pauvre que jamais. L’action humanitaire, avec ses multiples projets de renforcement de capacités, n’a pas aidé véritablement l’Etat à pouvoir répondre aux multiples catastrophes qui continuent de menacer la population. Le choléra fait encore des ravages et des inondations se produisent dans plusieurs régions sans que l’Etat ne soit en mesure d’apporter une réponse adéquate. De plus en plus, la population dépend de l’aide des ONG qui, pour beaucoup, se sont retirées quelques années après le tremblement de terre. La catastrophe de la gestion de l’aide humanitaire continue d’alimenter les discussions et nourrit les critiques envers les ONG. Même au plus haut niveau de l’Etat, leurs activités sur le terrain échappent quasiment à tout contrôle.

Au terme de son audition par la commission anti-corruption du Sénat, l’ancienne ministre des finances Marie Carmelle Jean-Marie déclarait à la presse qu’elle souhaitait que l’enquête des sénateurs s’élargisse vers l’action des bailleurs de fonds internationaux. Les ONG sont ainsi stigmatisées et souvent utilisées comme boucs émissaires pour masquer l’irresponsabilité des autorités de l’Etat.

A plusieurs reprises Challenges a tenté de joindre les responsables de l’Unité de coordination des activités des ONG mais, en raison des lenteurs de l’administration du ministère de la Planification, il n’a pas été possible d’obtenir une interview.


 ERNST MATHURIN, Responsable des consultations du GRAMIR (Groupe de recherche et d’appui en milieu rural)
ERNST MATHURIN. Responsable des consultations du GRAMIR (Groupe de recherche et d’appui en milieu rural)

L’AVIS DE Ernst Mathurin

« IL Y A UNE SUBSTITUTION DES ACTEURS NATIONAUX PAR DES ACTEURS INTERNATIONAUX »

 

« Le fait que l’Etat, depuis très longtemps, n’a jamais pris ses responsabilités par rapport à la population et à la défense des intérêts de la nation, des acteurs nationaux et internationaux ont profité de ce vide pour prendre en main des besoins en services sociaux de base et en urgence humanitaire. Au fur et à mesure que la crise sociale évolue, il y a une substitution des acteurs nationaux par des acteurs internationaux. Notre pays est donc en train de vivre, depuis le milieu des années 1990, une forme de tutelle double. D’un côté, il y a la tutelle des Nations unies à travers la Minustah qui s’exerce directement sur l’Etat. D’un autre côté, il y a la tutelle des ONG étrangères sur la société civile haïtienne que l’on ne peut pas nier. Les puissances internationales utilisent leurs ONG pour exercer leur influence sur le pays. Il ne faut plus mettre les acteurs internationaux sur un piédestal car l’évolution des relations Nord/Sud montre que tout devient une affaire de domination politique au profit d’intérêts économiques. En priorisant l’humanitaire sur le structurel, les acteurs internationaux ont mis les acteurs haïtiens de côté et ont pris leur place. C’est ce qui explique, en partie, le faible impact de l’aide et aussi la perpétuation de la déstructuration de l’Etat et des acteurs locaux. Il faut une autre relation avec l’international, qui passe par une mobilisation de la société haïtienne pour prendre en main le pays et porter l’État à se responsabiliser par rapport à la nation. »