Grand’Anse, menacée par un déboisement massif

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LA COUPE des arbres s'accentue. Photographies par Cossy Roosevelt / Challenges

La production de charbon de bois est en hausse constante dans le département de la Grand ‘Anse. La construction de la route reliant les Cayes à Jérémie, sur environ 93 kilomètres, en est à l’origine. Des camions viennent de partout exploiter ce marché juteux sans se soucier des conséquences.

Il est difficile de compter les camions qui viennent se ravitailler jour et nuit dans les différentes communes de la Grand ‘Anse, voire énumérer le nombre de sacs de charbon qui quittent ce département. Certaines sources parlent de 6000 par jour, mais, par rapport aux fortes demandes à satisfaire, la quantité pourrait excéder les 8000 sacs. La route reliant les Cayes à Jérémie, dont la construction est à une phase très avancée, est jonchée çà et là de sacs de charbon qui trouvent preneurs facilement. Des dizaines d’arbres sont ainsi abattus quotidiennement pour alimenter ce commerce illégal.

On se souvient qu’en mai 2014, sous l’administration de l’ancien premier ministre Laurent Lamothe, par décision du CSPN (Conseil supérieur de la police nationale), il était formellement interdit à quiconque de transporter du charbon de bois en provenance de la Grand ‘Anse sous peine d’être sévèrement sanctionné par la loi. Suite à cette mesure, quelques camions avaient été saisis, rapportent des médias de Jérémie. La mobilisation s’est effritée au bout de  quelques mois, et les spoliateurs ont repris du service en intensifiant leurs opérations.

Relativement vert
La Grand ‘Anse, d’une superficie de 1871 Km2, est de loin le département du pays le plus boisé avec 44% de couverture végétale (10% à l’échelle nationale) et 1,77% de forêt native (2% à l’échelle nationale) dominée par le Pic Macaya qui alimente à lui seul pas moins de quatre rivières, indique le directeur départemental Grand’Anse du ministère de l’agriculture, des ressources naturelles et du développement rural (MARNDR), Robert Vladimir Potgony Jean. Cette région doit sa verdure aux deux systèmes agroforestiers que sont le café cultivé à Beaumont, Pestel, Corail et Roseaux ; et les cacaoyères que l’on retrouve surtout à Dame-Marie. Robert Vladimir Potgony Jean rappelle que le café et le cacao ont besoin de l’ombrage pour se développer et fournir de bonnes récoltes. À l’inverse, le maïs (à titre d’exemple) nécessite  beaucoup plus d’espace, ce qui pousse les paysans à abattre des arbres par dizaines. Or, la Grand ‘Anse est constituée de plus de 80% de montagnes avec des pentes très prononcées, fait remarquer le spécialiste haïtien. « Cette pratique de déboiser et de remuer la terre arable a en effet de graves conséquences sur l’environnement et la biodiversité », se désole le directeur exécutif de la radio Xaragua, Jean Marc-Antoine Guillou qui a déjà publié plusieurs articles sur cette problématique.

 DES SACS DE CHARBON jonchent la route Cayes/Jérémie
DES SACS DE CHARBON jonchent la route Cayes/Jérémie

Nécessité de s’adapter
Le MARNDR réalise depuis 2014 des forums à travers les différentes communes de la Grand ‘Anse pour discuter des vrais problèmes de l’environnement et de l’agriculture en vue de trouver des solutions durables. Ces assises ont permis d’élaborer un plan d’action qui est partagé avec les principaux concernés. Tout d’abord, ledit plan recommande l’organisation de formations à l’intention des paysans pour qu’ils puissent mieux s’adapter aux effets du changement climatique à l’origine de l’augmentation de la fréquence des catastrophes naturelles (cyclones, sécheresses, inondations) et insiste sur les techniques agricoles qui permettent d’augmenter leur production, sans pour autant dégrader les espaces cultivables. « Champ récolte paysan », est l’approche privilégiée, qui a d’ailleurs donné des résultats positifs dans des pays africains faisant face aux conséquences du changement climatique, selon Robert Vladimir Potgony Jean. En second lieu, la création de groupes artisanaux de production de semence est aussi encouragée pour faire face aux carences ou à la mauvaise qualité des intrants. En dernier lieu, les paysans ont l’appui technique du MARNDR pour mettre en place des pépinières comprenant des arbres forestiers et fruitiers indispensables aux plantations de café et de cacao.

Qui fait quoi ?
Le ministère haïtien de l’agriculture se montre très préoccupé par la menace de déboisement massif qui pèse sur la Grand ‘Anse, menace liée aux méthodes d’agriculture pratiquées en Haïti. « Ces méthodes archaïques sont en partie responsable de la dégradation des écosystèmes », regrette  Robert Vladimir Potgony Jean. Dans l’intervalle, le ministère de l’environnement intervient à sa manière pour tenter tout au moins de conserver la couverture forestière actuelle (1,77%), avec l’appui de ses partenaires locaux et internationaux. « Aujourd’hui, il s’avère nécessaire de préciser le rôle spécifique du MDE pour qu’il n’y ait pas de duplication par rapport aux types d’interventions que mène le ministère de l’agriculture », estime M. Jean, soulignant qu’il est tout aussi important de se pencher sur les lois relatives à la gestion de l’environnement qui sont, pour la plupart, obsolètes.

Cossy Roosevelt