Godson Orelus: L’homme fort de la PNH

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Directeur PNH Photo: Timothé Jackson

Une première expérience électorale pour Godson Orelus, directeur général de la PNH en poste depuis 2012. Quels sont son parcours, ses aspirations et son bilan des élections ?
Par Carla Beauvais

L

e premier tour des élections a semblé prendre la PNH par surprise. À sa tête, Godson Orelus dont le mandat au poste de directeur général de la Police nationale d’Haïti vient d’être renouvelé jusqu’en 2018 par le président Martelly. Le parcours de Godson Orelus au sein de la PNH remonte à 1997. Diplômé de l’Académie de police en 1996, il intègre dès sa sortie la PNH comme commissaire. Sa première affectation est à la division de l’Inspection générale. Il est responsable d’une commission d’enquête administrative. Il passera quatre ans dans cette division. En 2001, il hérite de son premier poste à l’extérieur de Port-au-Prince, il est nommé commissaire municipal au Cap-Haïtien. Entre 2001 et 2003, il sera tour à tour commissaire municipal à Jacmel et ensuite commissaire principal à Miragoâne.

En 2003, il fera un séjour de trois jours uniquement comme directeur départemental aux Cayes avant d’être transféré à la direction nationale de la PNH sans poste fixe. En 2004, on le dépêche comme directeur départemental dans le Sud et, plus tard la même année, il intègre la direction générale de la PNH comme membre du cabinet de Léonce Charles. Durant cette même période, il occupe la fonction de directeur stratégique de la PNH. Il demeure presque deux ans à ce poste avant d’être transféré dans le département de l’Artibonite comme directeur départemental. En 2006, il devient directeur dans le Sud-Est et, en 2011, il est promu directeur central de la police judiciaire de Port-au-Prince. C’est en août 2012 qu’il est nommé à la tête de la PNH après avoir gravi les échelons de sa profession. Homme de Dieu et père de famille de trois enfants, Godson Orelus est le commandant en chef des forces policières haïtiennes.


 

Dates clés

1968 Naissance le 10 septembre
1996 Diplômé de l’Académie de police
1997 Entrée à la PNH comme commissaire
2004 Transfert à la Direction générale en tant que membre du cabinet de Léonce Charles
2012 Nommé directeur général de la PNH

L’interview

Qu’est-ce qui, dans votre parcours, explique que vous avez été choisi à ce poste ?
« J’ai souvent occupé des postes qui comportaient une dynamique de gestion de problèmes. J’ai été dans les Nippes à une époque où les émeutes faisaient rage. Il a fallu avoir recours à des unités spéciales pour rétablir l’ordre. J’ai été affecté à Miragoâne et au Cap-Haïtien et c’était toujours dans des conditions tendues. Aux Cayes, en 2004, la police était très bouleversée : attaques de commissariats, commissariats incendiés, policiers désarmés et parfois même tués par des insurgés. Quand je suis arrivé comme directeur départemental, les policiers se faisaient rares, le commissariat était non fonctionnel. Il a fallu tout rebâtir. Chaque poste que j’ai occupé a été un véritable challenge. Je pense que c’est ce qui a valu mon ascension dans la structure et ma nomination. Ma capacité de communiquer, de gérer, de résoudre des problèmes a probablement joué en ma faveur. »

Quel était le climat de la PNH quand vous êtes entré en poste ?
« De 2002 à 2004, on peut dire que les lois sur le fonctionnement de la police n’étaient pas respectées. Les grades et promotions étaient attribués de façon abusive. On les donnait sans aucun respect des règlements. La police était au bord de la disparition ! Beaucoup de progrès ont été réalisés entre 2004 et 2014 au niveau de la réorganisation de la PNH. Avec l’arrivée du programme Vetting de la Minustah, on a vu l’apparition des enquêtes de moralité sur les policiers. Quand je suis arrivé, en 2012, j’avais devant moi une police stable. La situation sécuritaire était très difficile et fragile en raison du phénomène du kidnapping qui sévissait depuis 2004. Quand j’ai pris les rênes de la PNH, ce phénomène faisait rage et c’était l’une de mes priorités d’action pour mon premier mandat. Attaquer ce phénomène de front pour tenter de l’éradiquer. »

Directeur PNH Photo par : Timothé Jackson
Directeur PNH
Photo par : Timothé Jackson

Quelles étaient vos autres priorités ?
« Mis à part le kidnapping, d’un point de vue lutte contre la criminalité, je peux dire que le trafic de stupéfiants est un autre champ prioritaire pour la PNH. Je pourrais mentionner également le développement de la PNH. À mon arrivée un plan a été préparé par la Minustah et la PNH. Il s’agit d’un plan de développement quinquennal (2012-2016) présenté et adopté par le Conseil supérieur de la PNH en 2012. »

Quels sont les principaux objectifs de ce plan ?
« L’objectif premier est d’augmenter l’effectif de la PNH pour améliorer le ratio policier par habitant pour préparer la transition Minustah/PNH. Ensuite, la formation est prioritaire. Pour ce faire, il faut renforcer l’Académie nationale de police par l’augmentation de sa capacité d’accueil et former des instructeurs. Il faut aussi renforcer la capacité de gestion, les infrastructures, la capacité organisationnelle de la PNH. Ce sont les principaux objectifs du plan de développement et leur atteinte n’est pas conditionnelle puisque la Minustah est déjà dans un processus de retrait progressif. »

Ce plan s’étale jusqu’en 2016. Avez-vous l’impression que vous avez réussi à l’appliquer et quelles sont les retombées que vous constatez ?
« Au niveau du plan de développement de la PNH, en ce qui concerne l’augmentation de l’effectif, nous sommes sur la bonne voie. L’année de la mise en œuvre du plan, 239 policiers sont sortis de l’Académie de police. L’année suivante, nous sommes passés à 1 096 policiers puis 1 200. La troisième promotion suite à la mise en œuvre compte plus de 1 500 policiers. Nous préparons déjà la 27e promotion qui devrait compter aussi 1 500 diplômés. Actuellement, il y a 12 000 policiers en service, le plan exige d’en avoir 15 000 d’ici 2016. Dans la lignée d’augmenter l’effectif, nous avons également mis un focus particulier sur l’augmentation du pourcentage de femmes dans nos rangs (Unité de coordination féminine) et la formation des unités spéciales tels que le CIMO (Corps d’intervention et de maintien de l’ordre). Aujourd’hui, nous avons également notre propre unité de développement stratégique qui aura la charge de préparer le plan de développement pour le prochain quinquennat (2017-2021). La création de cette unité est une réalisation importante du plan actuel. »

« Nous avons beaucoup appris des élections du 9 août. Nous savons que nous ne pouvons rien sous-estimer »

C’est le souhait de beaucoup de voir la Minustah quitter Haïti mais la PNH est-elle réellement capable de garder le fort ? Avec 12 000 policiers pour couvrir l’ensemble du pays, est-ce réellement souhaitable de voir la Minustah partir ? Le corps policier actuel représente un ratio (police/habitant) de 1/1 000 dans la capitale et 1/4 000 dans les régions. Dans un monde idéal, nous devrions avoir un ratio autour de 1/250. Sommes-nous responsables en voulant à tout prix faire de la PNH le seul corps policier présent sur le territoire ?
« La PNH est la seule force de sécurité en Haïti. Nous n’avons pas d’armée et notre concentration d’effectif est à Port-au-Prince. Il y a beaucoup à faire pour avoir une meilleure couverture territoriale et il nous faudrait une PNH composée de 30 000 agents pour gérer efficacement nos besoins. Mais, mis à part la question des effectifs que nous sommes en train de résoudre, la PNH a démontré qu’elle avait les capacités opérationnelles de gérer la sécurité du pays. Certes, la Minustah vient combler notre manque d’effectif et c’est pour cela que nous préconisons un retrait progressif pour permettre à la PNH de combler le manque tout en continuant sa professionnalisation. »

Trente mille agents pour couvrir le territoire sans une formation adéquate et sans les ressources nécessaires… nous nous retrouvons à la case départ. Lorsqu’on entend des histoires de voitures de police sans essence, d’armes sans munitions ou d’agents non rémunérés pendant des mois, on peut de nouveau se poser la question de savoir si nous sommes prêts à faire de la PNH notre seule force policière…
« Il faut savoir que la Minustah joue un rôle en retrait. C’est la PNH qui est au front. Il y a des conditions à améliorer certes et ce sont précisément tous ces points qui ont été abordés dans le plan quinquennal qui s’achève bientôt et dans celui qui sera réfléchi très prochainement. Nous aurons besoin de plus d’expertises surtout au niveau des unités spécialisées, car nous n’avons pas d’armée. Nous avons besoin d’une police de l’air, c’est prévu dans le plan de développement. Nous ne serons pas prêts du jour au lendemain, c’est pour cela que tout se déroule dans une démarche continuelle de formation et de trouver les moyens financiers pour nous doter d’une police à la hauteur ! »

Le premier tour des élections le 9 août a été un échec à plusieurs niveaux pour la PNH, certains qualifiant même votre intervention de passive. Comment expliquez-vous ces ratés malgré le temps que vous avez eu pour mettre en place un plan de contingence ?
« Il y a eu beaucoup de problèmes lors du premier tour, on ne va pas se mettre la tête dans le sable. Ces problèmes sont en majeure partie dus à des retards qui ne dépendaient pas nécessairement de la PNH. Pour bien sécuriser, il nous fallait les moyens de le faire. L’effectif était insuffisant pour garantir la couverture des centres de vote. »

Ce problème du manque d’effectif n’est pas un paramètre nouveau, vous évoluez dans ce contexte quotidiennement. Comment expliquez-vous être passé à côté lors du premier tour alors que vous avez visiblement mieux fait au deuxième avec le même effectif ? Il ne s’agit donc pas que d’un problème d’effectif…
« C’est une question de moyens. Ce qui s’est passé est simple. De notre côté, nous avions pris toutes les dispositions pour la mise en œuvre de notre plan et le déploiement de notre effectif. Toutes les requêtes ont été acheminées dans les délais prescrits afin de réunir nos besoins logistiques (équipement, véhicules, etc.) et financiers. Lors de la réalisation de notre plan, nous avions évalué le nombre de centres de vote par département et évalué avec chaque directeur départemental leurs besoins. A partir de ces évaluations, nous avons préparé un plan correct ! Sur le papier, les élections étaient bien orchestrées. L’évaluation des risques a été établie correctement. Là où le bât blesse c’est du côté de l’État haïtien. Avec la lourdeur du système, les montants destinés à la PNH pour les élections n’ont été disponibles que cinq à six jours avant le premier tour. Nous n’avons pas pu déployer les policiers à temps, faute de ressources. Le même problème s’est posé pour l’achat des véhicules. C’est à la veille des élections que nous avons reçu le chèque nous permettant de dédouaner bon nombre de nos véhicules. Malheureusement, cela a eu pour conséquence que les policiers ont été déployés dans un empressement tel que les directeurs départementaux n’ont même pas pu faire leur briefing. »

Certains vous ont également critiqué pour votre gestion des centres de vote. Chaotique est le mot qui revient le plus souvent lorsqu’est décrite l’ambiance dans les centres lors du premier tour.
« Pour tout dire, la problématique des mandataires nous a pris par surprise. Nous ne nous attendions pas du tout à cela. Notre stratégie d’intervention se repose sur notre capacité à identifier les zones à haut, moyen et faible risques. À partir de ces évaluations, nous procédons au déploiement des policiers par centre par rapport au niveau de risque. Ces évaluations ont été faites en tenant compte des historiques des élections précédentes. Nous sommes tous au fait des problèmes du Conseil électoral provisoire (CEP) et la gestion des accréditations pour les mandataires. Mécontentement général, dès la veille du scrutin, les routes étaient bloquées. Des zones qui étaient identifiées vertes (faible risque) se sont retrouvées dans le rouge (haut risque) et vice-versa. Cela a complètement bouleversé notre plan d’action et le temps de réaction était trop court. Les policiers n’avaient aucune directive claire. D’autres problèmes au niveau du CEP ont été rapportés. Certaines listes électorales n’étaient pas dans les bons centres de vote. Vous pouvez vous imaginer la colère des électeurs ! »

Mais n’est-ce pas votre rôle d’envisager tous les scénarios possibles et de vous y préparer ?
« Tout à fait ! Et la différence entre le premier et le deuxième tour est que nous avons pris en compte toutes ces erreurs. Au deuxième tour, nous avons pris les dispositions avec le gouvernement pour avoir tout à notre disposition dix jours avant le scrutin. Le CEP a appliqué les mesures pour corriger le problème des mandataires. Même si ce point n’a pas été complètement réglé au deuxième tour, nous avions de notre côté à gérer la complexité de devoir conjuguer avec un nombre excessif de mandataires pour représenter 54 candidats à la présidence et une centaine de partis politiques. Du jamais vu ! Nous avons également distribué, à tout notre personnel policier, un code de conduite à adopter durant leur affectation électorale. Les consignes étaient claires ! »

Et pour le tour décisif, quel est votre plan d’action ?
« Pour le dernier tour, même si nous nous retrouvons avec moins de partis et de candidats, l’effectif demeurera intact. Nous allons garder le même plan de déploiement et être tout aussi vigilants. Il y aura quelques ajustements au niveau de la stratégie puisque nous connaissons maintenant les deux rivaux qui s’affronteront pour le poste du 48e président de la République. Nous avons beaucoup appris des élections du 9 août. Nous savons que nous ne pouvons rien sous-estimer. Il y aura moins de mandataires dans les centres de vote, ce qui nous permettra de réaffecter nos agents pour assurer une couverture maximale dans les rues et le maintien de l’ordre. Nous n’allons pas nous baser sur la diminution du nombre des candidats et des mandataires pour faire notre évaluation. »