Ginette Chérubin: Si vivre est d’abord espérer, attelons-nous à fabriquer l’espoir !

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Ginette Chérubin, née à Port-au-Prince en 1954, est architecte avec une spécialité en études urbaines et logements sociaux obtenue au Bowcentrum (Rotterdam/ Hollande). Elle a dirigé le ministère à la condition féminine et aux droits des femmes avant d’intégrer le Conseil Électoral provisoire.

La nature a des cycles et paradoxalement il faut que pourrisse le grain pour que s’amorce la germination. Le grain a bel et bien pourri. Un nouveau vivier peut naître pour la moisson. Aussi s’avère-t-il opportun de relancer le concept de « l’insurrection  citoyenne » proposé par  le professeur Roody Edmée et qui s’inscrit en droite ligne du mouvement dit « des Indignés ». Ce mouvement datant de 2011 et réputé d’origine espagnole a bel et bien été celui d’Haïti en 1986 où, dans une colère partagée et une pulsion collective de changement, des citoyens et citoyennes de toutes les couches sociales investissant, au besoin, le pavé avaient construit une force de frappe capable d’anéantir les vendeurs de patrie et d’impulser une nouvelle dynamique à la gouvernance de la chose publique.

Il nous faut, aujourd’hui, rapatrier ce mouvement, le tirer des dérives vers lesquels l’ont entraîné des leaders mal intentionnés, sans vergogne, prédateurs invétérés et le libérer de ses scories pour le réinscrire dans sa vision originelle et saine de refondation d’Haïti.

Au nom de notre responsabilité citoyenne et de la mission historique qui nous incombe en regard de notre passé héroïque ponctué par la lutte émancipatrice la plus spectaculaire de tous les temps, partons ensemble pour un même combat, vers un idéal commun : le bien-être de tous.

Deux siècles après 1804, face aux enjeux liés au pourrissement irréversible d’un système condamné à disparaître et aux défis du siècle, il est venu le temps d’accomplir la geste du troisième centenaire, la nouvelle épopée de l’histoire d’Haïti qui marquera encore les temps. Elle résultera  de la mobilisation citoyenne. La démarche devrait se fonder sur une concertation entre les acteurs représentatifs de la société civile haïtienne dans sa diversité accompagnés de spécialistes, d’académiciens autour de l’Université comme creuset pour une lecture actualisée des innombrables travaux valables réalisés sur Haïti et en dégager, les éléments moteurs d’un pacte intergénérationnel de convivialité s’articulant notamment sur :

1. La volonté manifeste de combattre  toutes les formes d’exclusion et de construire le vivre ensemble

2. La récupération de notre souveraineté nationale

3. La réappropriation de notre autodétermination de peuple

4. La mise en valeur de nos ressources dans une dynamique de développement  durable

Ces quatre facteurs constituent les prémices d’un projet de société endogène apte à alimenter l’inéluctable Constitution du tricentenaire d’Haïti, celle qui consacrera la renaissance véritable de notre pays.  L’ineffable métamorphose qui résultera de la geste du troisième centenaire haïtien attend notre sursaut.

«Au nom de notre responsabilité citoyenne et de la mission historique qui nous incombe, partons ensemble pour un même combat, vers un idéal commun :le bien être de tous.»

Mais est-il encore possible de rêver d’épopée dans un pays où la précarité et la survie se sont érigées en mode de vie ? Est-il possible de rêver encore d’épopée dans un pays où des êtres humains en proie aux conditions de vie les plus exécrables semblent en être arrivés à douter de leur humanité ?

Je parle de ce pays où tous les indicateurs de développement durable sont aujourd’hui passés au rouge. Nous sommes tous concernés par cette dégradation continue.

Comme vous, je rencontre les mêmes détritus à chaque coin de rue ; je respire le même air vicié, saturé d’odeurs nauséabondes de pisse et crottes ; je me révolte à voir les eaux en crue charrier la terre nourricière, dévaler les collines et noyer les villes ; je suis consternée face aux contingents de laissés-pour-compte entassés l’un sur l’autre, si non l’un dans l’autre ou suspendus à des cordes dans des cages à bestiaux affectés au transport public; je m’insurge contre la maltraitance des restavèk, la violence de genre, la scène poignante des enfants qui se lavent dans l’eau souillée des caniveaux ; je suis dévastée par le désarroi des jeunes qui ne savent plus si le soleil se lève encore ici et qui, dans la nuit profonde de leur vie, ne rêvent que de l’ailleurs et je suis en rage contre cet ailleurs qui, de la République Dominicaine anti-haïtianiste aux États-Unis en passant par le Brésil, nous renvoie nos cueilleurs de rêves comme bétail à l’abattoir …

Si vivre est d’abord espérer, oui on peut fabriquer ensemble l’espoir…